Allocation

Financement de la transition énergétique

Les institutionnels se mobilisent

Option Finance - 13 mars 2017 - Audrey Spy

Investisseur institutionnel, ISR

Financement de la transition énergétique

Avant la fin du premier semestre, les investisseurs institutionnels vont devoir publier leur premier reporting vert. Si cet exercice peut s’appréhender comme une synthèse des bonnes pratiques déjà établies en matière d’ISR, il implique toutefois un plus grand formalisme et surtout l’instauration d’une politique de financement de la transition énergétique.

Le compte à rebours est lancé pour les investisseurs institutionnels. Avant le 30 juin, ces derniers vont en effet devoir finaliser leur premier reporting vert ! Instauré par l’article 173 de la loi sur la transition énergétique pour la croissance verte dont le décret d’application est paru fin 2015, ce nouvel exercice est réparti en deux volets. Il impose en effet aux investisseurs institutionnels de détailler, dans leur rapport annuel et sur leur site Internet, d’une part, la prise en compte des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) dans leur politique d’investissement, et, d’autre part, de dévoiler leur empreinte carbone ainsi que leur stratégie pour participer à la transition énergétique et écologique. Cette loi a été particulièrement bien accueillie par les institutionnels. «Au départ, beaucoup craignaient la publication d’un texte très contraignant, mais in fine, celui-ci s’inscrit davantage dans une démarche d’explication que de coercition», se réjouit Philippe Dutertre, responsable de l’ISR au sein d’AG2R La Mondiale, pilote du groupe de travail ISR de l’Af2i et vice-président du Forum pour l’investissement responsable. Il ne se réfère pas en effet à une méthodologie spécifique ni à un standard de réponse, mais vise surtout à détailler les pratiques en vigueur. «Cette nouvelle obligation de reporting a le mérite de remettre en perspective ce sujet au sein des instances de gouvernance des institutions, confie Anne-Catherine Husson-Traore, directrice générale de Novethic. Ces dernières, en particulier celles qui n’avaient pas encore pris le virage de l’ISR, doivent désormais véritablement en discuter et instaurer une stratégie en la matière.»

Une démarche ISR à formaliser

Les investisseurs institutionnels ne sont pour autant pas totalement démunis en la matière puisque, dans les faits, la grande majorité d’entre eux se sont déjà engagés dans une démarche ISR et peuvent facilement répondre au premier volet de cette nouvelle réglementation. D’après la dernière enquête menée par l’Af2i, 69 % des institutionnels français ont déjà intégré des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance dans leur politique d’investissement. De fait, les encours intégrant une dimension ESG s’élevaient à 746 milliards d’euros fin 2015 en France soit une progression de 29 % en un an, d’après les calculs de Novethic. «A l’instar de Solvabilité 2 qui a conduit les organismes d’assurance à formaliser davantage leur politique de placements et de gestion des risques, l’article 173 de la loi sur la transition énergétique les amène à mieux rendre compte de leur démarche d’investisseur responsable qui dans les faits existe souvent déjà», complète Vincent Puche, président d’Insti7.

Cette loi les a pourtant conduits à améliorer encore leur démarche. Si, historiquement, l’ISR n’était pas au cœur des priorités de certains acteurs, cette réglementation a fait avancer leur réflexion. Ce cas de figure n’est pas isolé, et même les assureurs et les institutions publiques déjà très actifs sur ce sujet ont revu leur stratégie.

Caroline Le Meaux, responsable de la gestion déléguée de la direction des retraites et de la solidarité, Caisse des dépôts, en charge de la gestion financière, Ircantec
Ircantec

«Ces derniers mois, les enjeux climatiques ont enrichi le débat sur le marché de l’ISR français, confirme Caroline Le Meaux, responsable de la gestion déléguée de la direction des retraites et de la solidarité à la Caisse des dépôts, en charge de la gestion financière de l’Ircantec. Ce thème devient de plus en plus central dans la gestion financière et même incontournable en ce qui nous concerne.» Concrètement, leur engagement sur le climat a pris une nouvelle dimension. «A mon arrivée à la présidence de l’Ircantec fin 2015, j’ai souhaité donner une nouvelle feuille de route à notre politique ISR en l’orientant davantage vers le financement de la transition énergétique, commente Jean-Pierre Costes. Comme l’Ircantec compte 66 administrateurs, il est assez rare que nous parvenions à voter une mesure liée à la stratégie de l’institution à l’unanimité. Or cela a bien été le cas pour ce sujet l’an passé, preuve qu’il est très mobilisateur.»

Un calcul de l’empreinte carbone toujours en cours

Le deuxième volet de l’article 173 de la loi sur la transition énergétique qui concerne l’empreinte carbone du portefeuille a aussi été très mobilisateur. Tous les investisseurs institutionnels ne sont pourtant pas concernés car cette règle ne s’applique qu’à ceux dont le bilan social excède 500 millions d’euros. Pour les autres, ils ont tous commencé à mesurer l’empreinte carbone de leur portefeuille qui nécessite davantage de travaux. Quelques acteurs s’y sont pris très en amont, comme l’Erafp dès 2014 ou encore Humanis en 2015. Mais au total, seulement une dizaine d’investisseurs (institutionnels et sociétés de gestion) français ont déjà publié leur empreinte carbone, d’après Novethic. Parmi eux, l’Ircantec est souvent cité comme un modèle à suivre. «En 2016, nous avons réalisé notre premier rapport sur notre empreinte carbone en faisant appel à trois agences de notation extra-financière – Grizly, Carbon 4 et Trucost – qui ont chacune déployé leurs propres méthodologies de calcul, précise Caroline Le Meaux. Mais elles sont toutes arrivées à la même conclusion : l’empreinte carbone de notre portefeuille financier est 20 % moins élevée que celle des indices de référence.»

Mais ce cas de figure est loin de refléter la majorité des acteurs qui doivent encore finaliser leurs travaux. «Depuis l’été passé, nous avons commencé des démarches de calcul pour réaliser l’empreinte carbone des portefeuilles de PRO BTP, mais cela prend du temps car il faut déterminer une méthodologie et surtout obtenir des données homogènes», indique Silvain Deprez, responsable de l’ISR et de l’épargne salariale de PRO BTP Finance (société de gestion du groupe Pro BTP). Leur challenge sera également de répondre aux exigences de financer la transition énergétique. «Mesurer l’empreinte carbone est un bon début, mais cela ne suffit pas car les investisseurs doivent désormais se donner des objectifs de réduction et surtout inscrire leurs placements dans une trajectoire qui n’excédera pas les 2 degrés», précise Grégoire Cousté, délégué général du Forum pour l’investissement responsable.

Olivier Héreil, directeur général adjoint et responsable des gestions d’actifs, BNP Paribas Cardif
BNP Paribas Cardif

Pour y parvenir, quelques investisseurs ont d’ores et déjà décidé d’exclure certains secteurs d’activité très consommateurs en CO2 (voir encadré) tandis que d’autres ont préféré adopter une autre approche. «Nous avons choisi le principe du best effort pour notre empreinte carbone, ajoute Olivier Héreil, directeur général adjoint et responsable des gestions d'actifs de BNP Paribas Cardif. De fait, nous n’excluons pas les entreprises, les plus génératrices de CO2, dans des secteurs comme les ressources de base ou les matériaux de construction qui représentent encore une part importante de l’économie mondiale. Nous préférons nous inscrire dans un dialogue actif avec ces acteurs pour les conduire à réaliser les stratégies nécessaires afin de respecter l’engagement de 2 degrés.»

Une évolution de l’allocation d’actifs

Pour mener à bien cet objectif, les investisseurs institutionnels ont aussi commencé à revoir leur politique d’allocation d’actifs en y dédiant une part au financement de la transition énergétique. «En moins de trois ans, nous y avons déjà consacré un peu plus de 900 millions d’euros alors que nos encours s’élèvent à 104,5 milliards d’euros pour le fonds général», précise Olivier Héreil. Pour adapter rapidement leur allocation, ils plébiscitent notamment les fonds labellisés ISR ou TEEC (Transition énergétique et écologique pour le climat). Certains acteurs s’intéressent également aux fonds thématiques sur l’eau, ou proposent de réduire l’intensité carbone des placements actions… «Néanmoins, nous devons rester vigilants sur le “greenwashing” c’est-à-dire sur les approches faussement vertes, puisque l’offre des sociétés de gestion ne s’inscrit pas toujours dans une démarche ISR de convictions, nuance Caroline Le Meaux. L’important est la cohérence et la démarche globale du portefeuille, non l’addition de produits.» Pour réduire ce risque, certains investisseurs institutionnels se positionnent davantage en direct sur des marchés liés à la transition énergétique. Dans ce cadre, ils sont particulièrement intéressés par les green bonds. «Comme beaucoup d’institutionnels français, PRO BTP a souscrit à la première obligation verte émise par l’Etat français il y a quelques semaines», commente Silvain Deprez.

Plus largement, ils sont très positifs sur les actifs réels qui peuvent s’inscrire dans le financement de la transition énergétique, comme le private equity, les infrastructures, l’immobilier… «Ce type d’actifs illiquides peut représenter une part significative du portefeuille de certains institutionnels, précise Vincent Puche. Ils peuvent assez facilement y intégrer des critères ESG ou même climatiques pour répondre à leurs objectifs de participer au financement de la transition énergétique.» Ce type de placements devrait donc continuer à les séduire à l’avenir, d’autant que leur politique d’investissement lié au climat sera davantage scrutée. «Des ONG, comme WWF, ou des associations à l’instar du Shift Project ont mis en place une task force afin d’analyser les premiers reportings issus de l’article 173 des investisseurs pour ensuite pouvoir les challenger», ajoute Philippe Dutertre. Le gouvernement a aussi prévu de faire un bilan de cette législation courant 2018 et pourrait in fine durcir son positionnement si aucune mesure concrète n’est vraiment adoptée.

Vers une exclusion du charbon

  • Dès 2015, AXA et Allianz ont décidé d’exclure l’industrie du charbon au sein de leur portefeuille d’investissement. Mais, depuis, ils ont été rejoints par d’autres institutions. «En septembre dernier, le conseil d’administration a décidé de désinvestir du charbon», confirme Caroline Le Meaux, responsable de la gestion déléguée de la direction des retraites et de la solidarité à la Caisse des dépôts, en charge de la gestion financière de l’Ircantec.
  • Une stratégie qui devrait se poursuivre. «La logique d’exclusion au sein des portefeuilles financiers commence à se développer en France, confirme Anne-Catherine Husson-Traore, directrice générale de Novethic. Une demi-douzaine d’investisseurs français a décidé de ne plus investir dans le charbon en définissant chacun leurs règles et c’est plutôt une bonne opération financière. Cela dit, le plus efficace, pour atteindre un objectif de réduction des émissions de CO2, c’est plutôt l’engagement actionnarial pour pousser les entreprises à faire leur transition énergétique. Or, cet aspect fait vraiment défaut aujourd’hui à l’ISR en France.»

Une préparation facilitée par les associations

Philippe Dutertre, responsable de l’ISR au sein d’AG2R La Mondiale
AG2R La Mondiale

Pour mener à bien leur nouvelle démarche de reporting vert, les investisseurs institutionnels ont pu compter sur le soutien des associations de place qui ont mené différents travaux. «Toutes les associations professionnelles se sont penchées l’an passé sur le sujet de la loi sur la transition énergétique, souligne Grégoire Cousté, délégué général du Forum pour l’investissement responsable. Nous avons, comme l’Af2i ou encore l’AFG, publié un guide sur l’article 173, visant notamment à mieux faire comprendre les enjeux climatiques et ESG à un public plus large que les seuls membres du FIR.» Si l’ISR est depuis longtemps une thématique connue des investisseurs institutionnels, c’est en effet beaucoup moins le cas de la notion de transition énergétique. Cette situation a donc nécessité davantage de pédagogie. «Beaucoup d’investisseurs avaient besoin d’une grille de lecture pour bien comprendre ces enjeux (Intégration ESG – Risque Climat – Transition énergétique), ajoute Philippe Dutertre, responsable de l’ISR au sein d’AG2R La Mondiale, pilote du groupe de travail ISR de l’Af2i et vice-président du Forum pour l’investissement responsable. Nous avons même été plus loin dans notre démarche puisqu’au sein de l’Af2i, nous sommes en train de travailler sur un guide de mise en place d’un ISR raisonné.»

Ils ont également pu compter sur les conseils de leurs prestataires. «Nous conseillons à nos clients d’établir dans un premier temps un état des lieux de tout ce qu’ils ont pu mettre en place dans leur politique d’investissement en lien avec une démarche ISR, relève Olivier Jéséquel, directeur en charge de la clientèle institutionnelle en France et en Europe francophone chez Bfinance. Même s’ils n’ont pas tous signé des chartes ou adhéré aux principes pour l’investissement responsable (PRI), ils ont déjà souvent pris des orientations de gestion qu’ils peuvent mettre en avant.»