L'analyse de François Meunier

Pourquoi un si faible rôle des banques dans le financement des start-up ?

Option Finance - 24 juillet 2017 - François Meunier, président du comité de rédaction de Vox-Fi, DFCG

Un beau jour de 1956, un jeune homme, tout efflanqué, arrive en mobylette à son agence bancaire à Beauvais. Avec une idée d’investissement dans les panneaux d’affichage. L’outil de production ? Sa mobylette. C’est maigre comme sûreté pour recevoir un prêt, lui dit l’austère patron d’agence en face de lui. De plus, il a moins de 21 ans (l’âge de la majorité à l’époque), un bon prétexte pour lui refuser le prêt. Qu’à cela ne tienne. Décidé et clair dans son projet, avec le toupet qui convient à un créateur d’entreprise, il se fait émanciper par ses parents et persiste dans sa demande de crédit.

L’austère banquier y a cru. Le prêt a été accordé. Le nom du jeune homme, et de son entreprise : Jean-Claude Decaux.

Gérard Pélisson et Paul Dubrule, les fondateurs d’Accor, peuvent raconter une histoire similaire. De même, s’il vivait encore, Joseph Szydlowski, un ingénieur polonais de génie chassé par les nazis. Il arrive à Paris en 1938 sans argent. Aidé par un responsable d’agence bancaire, il fonde la même année Turbomeca dans la construction aérienne, un ancêtre d’Airbus.

Dans les trois cas, les banquiers en question (de la Société Générale, mais les cas abondent ailleurs) avaient la conviction que leur métier consistait encore et toujours à prendre des risques ; des risques raisonnés et calculés, certes, mais des risques quand même, y compris dans la création d’entreprise.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Disons-le, la chance pour un nouveau Jean-Claude Decaux d’obtenir quoi que ce soit de sa banque est proche du zéro absolu. Et la décision ne relèverait d’ailleurs plus du patron de l’agence, mais serait centralisée à Paris.

On invoque une raison financière à cela : les start-up sont des entreprises à très haut risque, et ce sont plutôt les fonds propres que les dettes qui sont l’instrument adapté à leur financement. C’est vrai. Mais après tout, le micro-crédit qu’on voit se développer dans les pays émergents et même en France avec l’ADIE repose sur du «crédit», beaucoup plus facile à mettre en place juridiquement que des participations en capital. Les débuts de la banque de crédit en France au xixe siècle, et surtout en Allemagne avec les Deutsche, Dresdner et Commerzbank, se sont faits sur des prises de participation autant que sur des prêts. On se doute bien aussi que la reconstruction de la France d’après-guerre, quand la production industrielle galopait au taux asiatique de 6 % par an, n’a pu se faire que par création de nombreuses start-up. Certains de leurs noms figurent dans le CAC 40 d’aujourd’hui. Et pourtant, il n’y avait alors que les banques, bien proprement nommées banques universelles, pour de tels financements. Si la banque a un portefeuille très diversifié, elle arrive à contenir son risque dans des limites raisonnables. Et puis, un Jean-Claude Decaux reste fidèle à mort au banquier qui lui a permis de vivre.

Les deux raisons véritables sont plutôt d’ordre structurel. La régulation impose aux banques – et à juste titre – davantage de fonds propres si elles investissent en fonds propres, cela dans un contexte où les marchés financiers sont réticents à leur accorder ces fonds propres et recherchent pour elles l’effet de levier maximum. Il y a probablement là une mauvaise allocation du risque au niveau macroéconomique. La seconde raison est plus positive. Il s’agit de l’émergence, depuis une trentaine d’années aux Etats-Unis, d’acteurs puissants dans l’investissement en fonds propres, avec le venture capital, disposant d’un débouché beaucoup plus facile sur les marchés financiers. Cela rend moins nécessaire l’appui des banques.

C’est à ce titre que l’Europe est mal placée par rapport aux Etats-Unis : les banques y ont un poids environ deux fois plus important dans le financement de l’économie, et l’épargne privée s’investit beaucoup moins sur les marchés financiers. Tout cela a une inertie importante, de sorte qu’il est moins aisé de voir se développer en Europe une industrie financière puissante du financement des start-up. D’où, dans notre France à forte tradition administrative, c’est l’État qui prend le relais : Bpifrance est devenu un acteur important du venture capital ; la Caisse des dépôts l’est aussi et le président Macron a annoncé la création d’un fonds de 10 milliards d’euros lors du dernier VivaTech à Paris.