L'analyse de Thomas Friedberger

Viser la haute performance en fin de cycle économique

Funds Magazine - Avril 2018 - Thomas Friedberger, Tikehau IM

Les niveaux de valorisation des actifs financiers sont élevés, proches des plus hauts jamais atteints, et ce dans toutes les classes d’actifs. Les taux sont bas, l’inflation est maîtrisée, des montants sans précédent de liquidités cherchent à s’investir. Tel le skieur de poudreuse en haut d’une belle pente un matin ensoleillé suivant une grosse chute de neige ou le numéro un mondial s’apprêtant à affronter le Petit Poucet d’une compétition sportive, l’investisseur en dette, en actions ou en actifs réels qui traverse 2018, après dix ans sans marché baissier, aura probablement plus de mal que les années précédentes à se soucier de ce qui pourrait mal se passer. Après tout, la tâche qui se présente à ces spécialistes avertis semble largement à leur portée et le risque paraît faible. Mais tous doivent rester concentrés sans se laisser étourdir par des conditions extérieures a priori facilement maîtrisables, et se focaliser sur leurs tâches avec la même discipline et le même souci de recherche de la haute performance que dans les circonstances beaucoup plus compliquées dans lesquelles ils ont probablement montré leur valeur par le passé. Car c’est en cherchant à s’améliorer en permanence qu’ils sauront se maintenir dans les meilleures dispositions pour demeurer performants si la situation vient à se retourner.

La génération de performances futures dans des conditions difficiles se prépare en effet dans des périodes où tout va bien, en restant disciplinés et attentifs aux détails. La haute performance suppose que nous soyons assez lucides et humbles pour admettre nos erreurs et modifier nos procédures d’investissement et de suivi des risques de manière à ce que ces erreurs ne se reproduisent pas. Elle suppose également la mise en place de garde-fous à la prise de décision hâtive pour en permanence se demander si nos décisions tiennent compte de toutes les informations disponibles. L’entraînement aux conditions difficiles pour éviter l’improvisation quand la tempête se lève, le souci du détail, la recherche de la disruption en modifiant de petites choses dans les pratiques communément admises et la volonté de se fixer des objectifs ambitieux, quitte à sortir de notre zone de confort, sont également essentiels à la recherche de cette haute performance. Tout cela est complexe à opérer dans un monde où l’accès à l’information semble facile, car obtenir rapidement de la part de supposés experts des explications qui nous semblent cohérentes est aisé et nous incite à nous en satisfaire. Il est donc important d’exercer son propre jugement, d’aller dans le détail, de produire sa propre recherche au lieu de se contenter de celle produite par d’autres et de ne pas céder aux esprits condescendants qui tendent à conforter les leaders en les flattant ou les félicitant.

Pourquoi est-ce si important ? Parce que les écarts de performances entre les meilleurs et les plus faibles sont extrêmes lorsque les conditions sont difficiles. Lorsque les marchés montent, beaucoup d’acteurs exhibent de bonnes performances – mais, pour citer Warren Buffet, «c’est lorsque la mer se retire qu’on voit ceux qui se baignent nus». En rugby, on dit souvent que, dans un match serré, celui qui gagne est celui qui sait gérer ses temps faibles. Cela s’applique aussi à l’investissement. Dans les sports de combat, les grands attaquants remportent des victoires spectaculaires, mais ils prennent trop de coups sur la durée et leurs carrières sont courtes. Moins saisissants sur le ring en apparence, les grands défenseurs comme Floyd Mayweather, invaincu en 50 combats de boxe, connaissent des carrières plus longues – et une meilleure espérance de vie. La haute performance, c’est être bon… dans la durée. A l’heure où les banques centrales nous permettent d’emprunter beaucoup d’argent à des taux bas pour l’investir dans des actifs financiers qui s’apprécient rapidement, le tout dans un environnement complaisant, il est bon de ne pas l’oublier.