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L'analyse de Jean-François Boulier

Recherche - Peut-on prévoir l’évolution de la Bourse américaine ?

Option Finance - 16 avril 2018 - Jean-François Boulier

L’allocation stratégique d’actifs concourt à plus des trois quarts de la performance de portefeuilles diversifiés en actions et en obligations. L’allocation tactique cyclique, celle qui permet notamment de se mettre à l’abri des chocs boursiers résultant de récessions, peut-elle apporter un surcroît de performance ? Maints modèles de timing des mouvements boursiers inventés depuis que le calcul financier existe ont été mis à mal par l’expérience. Peut-on espérer en trouver un plus robuste ? Deux chercheurs européens s’y sont attelés.

Dans leur article intitulé «The equity risk premium and the low frequency of the term spread» présenté au séminaire de mars 2018 d’Inquire, des chercheurs européens, Gonzalo Faria (Porto University) et Fabio Verona (Bank of Finland), tentent de relever le défi, en commençant par les actions américaines. Leur clé pour réussir réside dans l’analyse de la pente de la courbe des taux. Observable par tous, celle-ci présente des mouvements qui seraient selon eux utilisables pour prédire les retournements boursiers.

Les outils économétriques qu’ils mettent en œuvre sont certes plus sophistiqués qu’une moyenne mobile, mais sont largement reproductibles par tout amateur doté d’une bonne bibliothèque ; leurs modèles, fondés sur la théorie des ondelettes, permettent en particulier d’éliminer les signaux de haute fréquence. De plus, les auteurs mentionnent qu’ils ont été inspirés par un article qui portait déjà sur la même courbe des taux.

Les résultats de leur modèle de prévision, «out of sample», sont plutôt convaincants : non seulement les périodes de récession sont assez bien anticipées – certes parfois un peu tôt – mais les rebonds le sont aussi, du moins sur la période de 1973 à nos jours pendant laquelle le test est effectué. Le modèle de leurs inspirateurs avait, lui, peiné à bien prédire les crises et rebonds d’avant la très grande crise. Le signal du modèle aujourd’hui n’indique pas encore de récession et suggère un investissement très largement surpondéré en actions. A suivre !

Que la politique monétaire ait un effet cyclique n’a évidemment rien de choquant. Que l’aplatissement de la courbe qui résulte du resserrement monétaire soit une indication de la fin de cycle est également connu. Mais le fait que la dynamique de la pente puisse aider à déterminer les retournements boursiers va encore plus loin. Comme indicateur cyclique, la pente informe sur les probabilités de récession qui augmentent avec la hausse du taux court réel. Mais il y a peut-être aussi un élément de valorisation inclus dans les taux longs qui se trouve révélé par l’indicateur, une fois filtrées les composantes à haute fréquence.

Pourtant, on peut objecter deux arguments contre la pérennité et la robustesse d’un tel outil. S’il était pertinent, le modèle, ou l’une de ses versions dérivées, serait suivi par le marché, ce qui finirait par en détruire le caractère prédictif. D’autre part, inventer même sur 40 ans un modèle prédisant six récessions et retournements boursiers n’est pas si difficile, sans parler d’utiliser des réseaux de neurones ou d’autres outils d’intelligence artificielle. Pour être raisonnablement sûr d’avoir une prévision robuste, il faudrait trois à quatre fois plus de crises boursières dans la période de test.

Les banques centrales jouent un rôle grandissant dans l’équilibre des marchés. Artisans traditionnels de la politique monétaire, elles sont devenues depuis la très grande crise des acteurs majeurs des marchés obligataires. Si la pente de la courbe avait bien l’effet prédit par le modèle des chercheurs européens, elles pourraient aussi avoir une influence déterminante sur les Bourses. L’avenir nous le dira.