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"Cette crise pourrait enfin être l’occasion de réfléchir aux priorités de long terme." Interview de Patrick Artus, chef économiste de Natixis

AOF - 07 avril 2020


(AOF) - D'une ampleur inédite, les mesures prises par les Etats et les banques centrales pour limiter les effets immédiats de la pandémie de coronavirus sur les économies devraient être financées sans problème cette année. Les investissements qui seront nécessaires à la relance nécessitent en revanche, pour l'économiste Patrick Artus, que les pays européens parviennent à s'entendre sur une solution de financement commune.

En quelques semaines, les Etats et les banques centrales ont pris des mesures sans précédent pour limiter les effets de la crise du coronavirus sur les économies et les marchés. L' ampleur de ces mesures montre –t-elle que des leçons ont été tirées des crises précédentes, et notamment celle de 2008 ?


Il faut bien comprendre d'abord que la crise actuelle est d'une nature totalement différente de celles antérieures. Jusqu'alors, les grandes crises se caractérisaient par un effondrement de la demande, qui pouvait résulter de la chute des cours boursiers (avec un impact sur l'effet de richesse) comme en 2000-2001, ou de l'arrêt des prêts bancaires comme en 2008-2009. Cette fois, il s'agit d' un arrêt de l'offre : les salariés ne pouvant pas aller travailler, la production s'effondre. La demande chute également, puisque les personnes confinées consomment moins, mais cette baisse est moins forte que celle de la production. L'Insee vient ainsi d'évaluer à 35% la perte d'activité liée au confinement durant la dernière semaine de mars, par rapport à une situation " normale", c'est du jamais vu.

Si cette crise est très violente, on peut espérer cependant qu'elle ne sera pas très longue. Ce qu'on a appris du passé, c'est qu'en ce cas, il faut tout faire pour qu'elle ne se transforme en une crise durable et permanente. Pour cela, il faut identifier tous les facteurs qui risqueraient de favoriser ce phénomène. Les banques centrales, et les gouvernements, notamment en Europe, ont à ce titre plutôt bien réagi.

Les politiques publiques vont-elles suffire pour éviter une catastrophe économique et sociale?

Les entreprises vont sortir de cette période très endettées, puisqu'elles devront compenser une partie de leur perte de chiffre d'affaires. Leur réflexe naturel sera alors de ne pas investir et de ne pas embaucher, ce qui ne favorisera évidemment pas la reprise. Déjà, beaucoup de grands groupes ont annoncé une baisse de 20 à 30% de leurs investissements. Tous les gouvernements réfléchissent donc à un plan de relance des entreprises. Pour les aider fortement à réinvestir malgré des bilans très dégradés, il existe plusieurs solutions : en France, on pourrait baisser fortement les impôts de production ; dans d'autres pays ce pourrait être des aides fiscales à l'investissement, des subventions directes aux entreprises…

La consommation des ménages devrait quant à elle profiter des mécanismes de relance partielle, et de l'existence d'une énorme épargne forcée. On le voit en Chine où le confinement a commencé à être levé : fin mars, les ventes de luxe étaient deux fois supérieures au niveau normal.

Les gouvernements réfléchissent actuellement aux scénarios de sortie de crise. Quelles devraient être ensuite leurs priorités pour relancer l'économie ?

Cette crise pourrait enfin être l'occasion de réfléchir à la composition de la dépense publique et aux priorités de long terme. On voit bien actuellement les graves problèmes que pose par exemple la disparition d'un certain nombre d'activités stratégiques en France et en Europe. Les Etats vont donc vouloir se lancer dans des politiques structurelles : rapatriement d'industries aujourd'hui délocalisées comme la santé, les télécoms, les matériels pour l'énergie renouvelable, la filière hydrogène… hausse des dépenses dans la santé, l'éducation, accélération de la transition énergétique, baisse des impôts des entreprises… Ces investissements vont nécessiter beaucoup d'argent public, d'autant qu'il faudra en parallèle augmenter différentes catégories de salariés du secteur public: personnel hospitalier, enseignants, policiers…

L'émission de corona bonds serait-elle une bonne solution?

Actuellement on n'a pas besoin de corona bonds, puisque la BCE rachète tout. Le problème se posera l'année prochaine. Le vrai sujet est celui des euro-bonds : en émettre est compliqué, car il n' existe pas de structure pour le faire. Il faudrait créer un nouvel émetteur qui serait le Trésor de la zone euro, mais cela prendrait beaucoup de temps. En revanche, il existe déjà deux émetteurs européens très connus, qui sont le Mécanisme européen de stabilité (MES) et la Banque européenne d'investissement (BEI). Ce type d'émetteur devrait d'autant plus intéresser les investisseurs que la demande de dette sans risque va être forte dans les années qui viennent.

L'inconvénient du MES, c'est qu'il n'a vocation à intervenir que pour aider les Etats ou les systèmes bancaires européens en difficulté, et moyennant le respect de certaines conditions. Il faudrait donc modifier ses statuts pour lui permettre de financer des investissements stratégiques d'intérêt commun. La BEI, qui gère les investissements du plan Juncker, pourrait elle aussi superviser ces nouveaux investissements, car elle a un grand savoir-faire dans ce domaine.

En attendant, la flambée prévisible des dettes publiques ne risque-t-elle pas d'être très mal perçue par les marchés ?

Beaucoup d'investisseurs s'inquiètent effectivement du devenir les dettes publiques détenues dans les bilans des banques centrales. On oublie en fait que ces dernières reversent leurs profits à leurs actionnaires, qui sont le plus souvent des Etats : ce faisant, ces derniers récupèrent en quelque sorte les intérêts qu'ils ont payés aux banques centrales sur leur dette. La dette publique détenue par une banque centrale devient donc gratuite pour les Etats. Elle peut même ne pas être remboursée si la Banque centrale ne la revend pas, et la roule à l'échéance. C'est un peu comme si cette dette disparaissait ! Par conséquent, la hausse de la dette publique cette année ne va pas dégrader la solvabilité budgétaire des Etats.

En revanche, le fait qu'une partie de la dette publique soit détenue par la Banque centrale n'est pas pris en compte par les critères de Maastricht puisque le problème ne se posait pas à l'époque de leur élaboration. Pour rassurer les marchés, il faudrait donc que d'une part la BCE s'engage explicitement à ne pas revendre cette dette ; et que d'autre part cette même dette publique puisse ne pas être prise en compte dans les calculs de solvabilité des Etats puisqu'elle n'obère plus leur solvabilité.

Propos recueillis par Valérie Nau