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Paul Jackson (Invesco) : " une hausse des taux de la Fed est peut-être l'idée la plus controversée "

AOF - 06 mars 2019


(AOF) - Interrogé par AOF, Paul Jackson, directeur de la Recherche Multi-Asset, Invesco EMEA ETF, nous a donné sa vision des marchés pour 2019 et évoqué les surprises que cette année pourrait nous réserver.

AOF - Anticipez vous une poursuite du rally des marchés actions ?

Si vous partez du principe que le principal moteur du marché est la situation à Wall Street et donc de l'économie américaine, je pense que les actions et l'immobilier vont afficher une performance positive cette année. L'économie américaine se trouve dans une forme convenable. La progression de la Bourse sera cependant limitée en raison des nombreux vents contraires. L'un des plus importants est l'évolution de la politique des principales Banques centrales, qui ne fourniront plus autant de liquidité dans le système financier. Or, il existe ces dernières années une relation claire entre la croissance du bilan des principales Banques centrales et des actifs.

AOF - Voyez-vous le S&P 500 retrouver ses plus hauts historiques ?

Je vise un indice S&P 500 à 2 900 points pour la fin de cette année dans la mesure où la progression du marché américain est rendue plus difficile par sa valorisation très élevée. Plus nous nous rapprocherons de la prochaine récession, qui à mon avis déclenchera le prochain marché baissier, et plus la situation sera difficile. Je suppose qu'elle devrait avoir lieu en 2020 ou 2021. Au-delà des 2 900 points, je discerne peu de potentiel de hausse. En effet, à un horizon de cinq ans, j'anticipe un S&P 500 à 3 000 points.

AOF - Quelle est votre allocation ?

Actuellement, nous surpondérons légèrement les actifs à risque après avoir réduit ces dernières années nos positions sur les actions et les avoir renforcées sur les obligations. Plus les actions progressaient, plus les taux augmentaient, en particulier aux Etats-Unis, et plus nous avons favorisé les obligations.

Notre position de trésorerie est élevée car les rendements que nous anticipons sur les autres actifs sont limités. Parmi ceux-ci, nous sous-pondérons fortement les obligations souveraines, mais surpondérons l'investment grade et le high yield.

Nous sommes légèrement sous-pondérés sur les actions au niveau global en raison de notre position sur les marchés américains, qui sont très chers. Selon notre vision du marché, ils sont condamnés à une faible rentabilité dans les 5 à 10 prochaines années.

AOF - Quelle est votre vision des marchés européens ?

Les Bourses européennes représentent un cas intéressant. Elles sont bon marché, mais font face à des problèmes cycliques. Le ralentissement économique a représenté l'une des principales surprises de l'année dernière et les derniers chiffres de la production industrielle sont décevants. Généralement, quand la production industrielle est aussi faible, dans les six à neuf mois suivant, les profits suivent le même chemin. Je les surpondère, surtout depuis leur chute de fin 2018, dans l'anticipation d'un rebond économique au premier semestre. L'Europe pourrait bénéficier de la baisse de l'euro contre le dollar l'année dernière. Si notre scénario se réalise, la faible valorisation des actions jouera en notre faveur.

AOF - Etes vous toujours positif sur l'immobilier ?

Je suis toujours optimiste sur l'immobilier, qui a été l'une des classes d'actifs les plus performantes au niveau mondial lors du récent rebond. Notre exposition y est maximale. Aussi longtemps que la conjoncture mondiale est bonne et que la valorisation de l'immobilier est correcte, son rendement demeure attractif par rapport à celui d'autres actifs. L'immobilier devrait continuer à bien performer. Dans les pays émergents, cette classe d'actifs reste attractive en dépit de son rebond.

AOF - Ces derniers mois, les investisseurs sont de plus en plus nombreux à s'intéresser aux marchés actions des pays émergents. Quelle est votre opinion à leur égard ?

Beaucoup d'investisseurs suivent les tendances, il est donc naturel que lorsqu'une classe d'actifs commence à afficher une bonne performance, ils s'y intéressent de nouveau. Le regain d'intérêt pour cette classe d'actifs s'explique en partie par ce phénomène.

Je pense par ailleurs que sur une base stratégique ils allouent une part plus importante de leur portefeuille aux pays émergents et que cette tendance sera renforcée par l'inclusion des actions chinoises dans les indices mondiaux et l'intégration future des obligations chinoises dans les indices obligataires globaux. La Chine possède un très important marché financier, qui ne faisait pas partie des indices, dont la plupart de nous utilisons comme benchmark. Au fil du temps, leur place dans les allocations stratégiques a vocation à grandir.

Nous sommes encore légèrement surpondérés sur les marchés émergents après avoir récemment réduits nos positions afin de pouvoir investir sur des actions d'autres régions. Plus ils progresseront et plus nous les réduiront. Les émergents ont comme défaut d'afficher une croissance des profits à peine supérieure à 0 à l'heure actuelle.

AOF - En début de chaque année, vous établissez une liste de 10 prévisions, totalement différentes du consensus. Avez ou une ou deux prévisions préférées ?

En les regardant aujourd'hui, ces idées ne me semblent plus être aussi éloignées du consensus car le sentiment sur les marchés était particulièrement baissier au moment où je les ai rédigés en janvier. J'avais donc décidé d'adopter un ton plus optimiste.

D'un point de vue obligataire, je distinguerai la dette souveraine italienne, dont les spreads sont encore attractifs. J'anticipe une surperformance des obligations d'Etat italiennes : actuellement à 280 points de base, leur spread par rapport au 10 ans allemand devrait passer sous les 200 points d'ici la fin de l'année.

Encore plus risquées, les obligations turques semblent attrayantes après trois années difficiles où elle ont affiché les plus mauvaises performances de cette classe d'actifs. La situation a changé depuis août de 2018 et ce marché affiche l'une des meilleures performances au monde. Le taux de change a rebondi et va continuer de le faire. Le pays est en récession et les taux vont baisser quand la Banque centrale va commencer à assouplir sa politique monétaire.

Le scénario d'une hausse des taux de la Fed cette année est peut-être l'idée la plus controversée actuellement et l'idée la plus fondamentale parmi les 10. Qu'elle le fasse ou non, cette décision est importante. Elle exerce un effet direct sur les marchés obligataires : si elle augmente ses taux deux fois vers la fin de l'année, comme je m'y attends, le 10 ans américains va monter au-dessus des 3,25% contre moins de 2,75% actuellement. Une telle décision créerait un environnement négatif pour le marché obligataire et signalerait aussi que l'économie américaine est en bonne santé. Si en revanche la Fed n'est pas suffisamment confiante pour continuer à relever ses taux, elle lancera un signal négatif sur la situation de l'économie.

Les récentes actions et déclarations de la Fed sont typiques de sa politique, qui vise à rassurer les marchés quand ils sont en difficulté. Pourquoi le marché obligataire est passé de l'anticipation de deux hausses des taux à aucune ? Parce que la Bourse était très faible en fin d'année. L'obligataire a suivi les actions et la Fed a fait de même.

Si Wall Street continue à se redresser, comme je l'anticipe, et que l'accélération de la croissance des salaires se fait sentir dans les chiffres de l'inflation core ; la Fed pensera alors qu'elle peut resserrer sa politique monétaire. A mon avis, elle espère encore pouvoir remonter ses taux dans ce cycle économique. Le taux actuel aux environs de 2,5% correspond pour moi au taux moyen pour ce cycle; il le dépasse donc lors des phases du cycle pendant lesquelles la Fed doit contrôler l'inflation. Vu l'accélération de la croissance des salaires en raison de la faiblesse du chômage, je pense qu'elle se verra dans l'obligation de relever ses taux plus tard dans l'année.

Propos recueillis par Christophe Jégu