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Derrière la polémique BlackRock, de vrais enjeux pour les asset managers

10 janvier 2020 - optionfinance.fr

Depuis mi-décembre, BlackRock est pris pour cible par certains opposants à la réforme des retraites. Présenté à tort comme un fonds de pension, le premier gestionnaire d’actifs au monde est accusé d’influencer le gouvernement français pour pousser un modèle de retraite par capitalisation dont il pourrait tirer profit. Il est en particulier reproché à BlackRock d’avoir été reçu à l’Elysée en juillet dernier, une réunion qui ne portait d’ailleurs pas sur les retraites mais sur la finance climat et à laquelle avaient été également conviés quatre autres gérants anglo-saxons ainsi que trois français (Amundi, BNP Paribas AM et Natixis IM).

La polémique s’est un peu plus enflammée début janvier suite à la remise de la Légion d’honneur au dirigeant de la filiale française de BlackRock, Jean-François Cirelli. Le bâtiment où se trouve le siège parisien du gestionnaire américain a d’ailleurs été occupé mardi dernier par des manifestants. «Il est facile, en France, de tirer à boulets rouges sur un acteur anglo-saxon, donc par défaut assimilé aux modèles de retraite par capitalisation, et de surcroît dirigé par un ancien haut fonctionnaire et grand patron», raille un professionnel de la gestion d’actifs institutionnelle, toutefois surpris par l’ampleur de la polémique. D’autant que le poids de BlackRock reste limité en France : si, dans le monde, le gestionnaire déclare qu’environ deux tiers de ses quelque 6 200 milliards d’euros d’actifs sont liés à des solutions d’épargne-retraite (notamment via sa clientèle de fonds de pension), les 27,4 milliards d’euros gérés pour le compte de clients français sont d’origine plus variée (caisses de retraite mais aussi assureurs, entreprises, banques et fondations).

L’enjeu de l’épargne-retraite

Au-delà de ces raccourcis, ces débats renvoient à des enjeux réels : ceux de la gestion financière des réserves liées à la retraite et du rôle que jouent les asset managers dans cette gestion. Ces réserves, de l’ordre de 200 milliards d’euros, ont en particulier été constituées par les régimes complémentaires (Agirc-Arrco, mais aussi par ceux des fonctionnaires et des professions libérales), et sont d’ores et déjà largement gérées, via des mandats et des fonds dédiés, par plusieurs dizaines d’asset managers. La réforme devrait faire perdurer ce mécanisme. «Le rapport Delevoye préconise que la mise en place du système universel s’accompagne de la création d’un fonds de réserves (FRU) de gestion des risques pour pallier, en particulier, les futures baisses conjoncturelles de cotisations, explique Sylvie Malécot, directrice de l’Af2i. Il serait souhaitable que la gestion financière de ces réserves ne soit pas confiée à un seul et même acteur. Il est donc vraisemblable que des mandats soient octroyés à différents asset managers, choisis en fonction de leurs expertises, voire de leur présence locale, et non de la nationalité de leur groupe, à la suite d’appels d’offres publics rigoureux, à l’image de ce que font aujourd’hui le Fonds de réserves des retraites ou l’Erapf, le régime de retraite additionnelle de la fonction publique.»


Mais le rôle que les gestionnaires d’actifs seront amenés à jouer dans le futur système de retraite français va au-delà de la question de la gestion des réserves du régime universel obligatoire. Il touche aussi à la question de l’épargne-retraite, constituée sur une base volontaire par le futur retraité et relevant d’une logique de capitalisation. Le dispositif vient d’être revu en profondeur par la loi Pacte  pour le rendre plus attractif pour les particuliers. Concrètement, il s’agit d’inciter les Français à ouvrir des plans d’épargne-retraite, à titre individuel ou via leur entreprise, et à les investir dans des fonds de gestion collective. Les professionnels de l’épargne, les assureurs mais aussi, de plus en plus, les gestionnaires d’actifs, comptent donc sur ce nouveau dispositif pour accroître leur offre d’épargne financière aux ménages. Pour les détracteurs de la réforme des retraites, ces incitations se feraient au détriment du régime obligatoire par répartition, notamment via les hauts revenus non intégralement couverts par le futur régime.

La bascule vers une épargne désintermédiée

Mais pour les professionnels de la gestion d’actifs, ce n’est pas tant le régime par répartition qui serait affecté par l’hypothétique succès des nouveaux plans d’épargne-retraite que l’immense manne de l’épargne bancaire (notamment les livrets réglementés) et de l’assurance-vie (via les fonds en euros). «L’enjeu de l’épargne-retraite, mais aussi de l’assurance-vie en unités de compte, est celui de la bascule de l’épargne des Français de produits intermédiés par des banques ou des assureurs vers des produits directement investis sur les marchés financiers, analyse Olivier Jéséquel, responsable du bureau parisien de bfinance. Jusqu’à présent, c’était la banque ou l’assureur qui prenait la responsabilité des choix d’investissement de cette épargne, garantissant le capital, voire un certain niveau d’intérêt, aux épargnants. Demain, ce sera davantage à l’épargnant de prendre ces décisions, et donc d’assumer ces risques.» Une bascule qui peut faire d’autant plus peur à l’épargnant que le très faible niveau d’intérêt rend indispensable l’investissement dans des actifs plus risqués, comme les actions, pour dégager du rendement. Ce sera donc aux asset managers d’offrir de la pédagogie et d’accompagner les Français dans leur appréhension des marchés financiers.