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Yasmine Ravaï, gérante senior dette émergente chez Eurizon SLJ Capital

Privilégier une gestion active pour investir sur la dette émergente

Option Finance - 12 juin 2020 - Parole d'expert

Dette, Pays émergents

Crise de liquidités, impact du ralentissement de la croissance mondiale... Si les perspectives du marché de la dette émergente sont aujourd’hui plus incertaines, des opportunités d’investissement existent malgré tout. Yasmine Ravaï, gérante senior dette émergente chez Eurizon SLJ Capital, fournit quelques pistes pour se positionner sur cet univers très hétérogène.

Le marché de la dette émergente a récemment subi de grosses sorties de capitaux…

Il a effectivement été très impacté par la crise de liquidités sur le dollar. Les investisseurs qui avaient diversifié leurs portefeuilles sur cet univers ont en effet soldé leurs positions pour se procurer du cash et ainsi faire face à la volatilité des marchés et aux appels de marge sur les actions. Tout cela a particulièrement pesé sur les marchés de dette externe. En revanche, les banques centrales des pays émergents ont eu une réaction immédiate, synchrone, large et agressive pour stabiliser leurs marchés de dette locale, en baissant massivement leurs taux, en injectant des liquidités et en lançant des programmes d’achats d’obligations en devise locale sur le marché secondaire. Cela n’aurait pas été imaginable il y a quelques années.

Après cette première crise financière, les pays émergents ont dans un second temps dû eux aussi faire face à la crise sanitaire.

Quels sont selon vous les principaux risques sur cette classe d’actifs ?

Le risque majeur, c’est le ralentissement de la croissance mondiale – et plus particulièrement de ses deux principaux moteurs, les Etats-Unis et la Chine – et donc le recul de la demande extérieure. Cela se matérialise à différents niveaux : moins de tourisme, moins de revenus liés à l’export – en premier lieu des matières premières –, moins de transferts de capitaux de la part des salariés immigrés (ce phénomène touchant particulièrement des pays comme le Mexique ou les Philippines). Néanmoins, avec la réouverture progressive des grandes économies et l’ajustement en cours sur l’offre de pétrole, le sentiment commence à redevenir plus positif sur les marchés de dette émergente et l’appétit pour le risque revient progressivement.

Un autre risque continue en revanche de planer sur les pays émergents : celui d’un retour des tensions commerciales entre les Etats-Unis et la Chine.

La dette émergente n’est-elle pas également desservie par les rendements servis par les obligations d’entreprises américaines, sous l’effet de l’action de la Fed ?

La question se pose effectivement à l’heure actuelle, puisque le segment high-yield du corporate américain offre un rendement de 7,10 % (au 19/05 selon Bloomberg Barclays US Corporate High Yield), alors que celui de la dette souveraine des pays émergents (investment grade et high yield) ressort à 5,7 % (au 19/05 selon J.P. Morgan EMBI Global Diversified Sovereign). Dans ces conditions, les investisseurs américains – qui sont les plus gros intervenants sur les marchés de dette émergente libellée en dollar – ont-ils intérêt à acheter cette dette alors qu’ils gagnent davantage en se positionnant sur leur propre crédit ?

Ceci fragilise donc les pays qui ont des besoins de financements extérieurs importants et pas de marché local pour compenser. Il convient néanmoins de rappeler qu’un certain nombre d’Etats ont compris l’intérêt d’avoir leur propre marché de dette (émise en devise nationale, donc), détenu majoritairement par des investisseurs locaux. Ceci leur apporte davantage de flexibilité, mais exige en contrepartie un cadre monétaire solide et une banque centrale forte. C’est par exemple le cas du Brésil ou du Mexique.

Dans ces conditions, quelle est selon vous la manière la plus opportune pour se positionner sur cet univers ?

La dette émergente est un univers très hétérogène. Le travail d’allocation et de sélection est donc primordial pour investir. Aussi, s’exposer à ce marché via des ETF nous semble peu approprié.

En ce qui concerne notre fonds Eurizon Fund SLJ Local Emerging Markets Debt, nous appliquons une approche top-down car il est capital d’identifier les dénominateurs communs pour investir avec confiance dans cet univers très disparate. Pour nous, les facteurs globaux sont la croissance mondiale, et plus particulièrement celle des Etats-Unis et de la Chine (nous suivons donc de près la politique monétaire de ces deux pays), ainsi que les matières premières, dans la mesure où la majorité des pays émergents en produisent (pétrole, cuivre, etc.). Cette approche top-down est dans un second temps couplée avec un prisme bottom-up pour déterminer dans quels pays investir.

Pour capitaliser sur nos expertises internes reconnues en matière de gestion active de la devise, nous privilégions la dette locale, en séparant bien la décision d’investissement, d’une part, et la décision de change, de l’autre, qui sont toutes deux gérées de manière active. Nous privilégions actuellement les parties longues des courbes pour investir – et donc les maturités plus lointaines – et nous sommes prudemment constructifs sur les changes, un certain nombre de devises ayant bien performé depuis un mois, comme le rouble russe ou le peso mexicain.