Investisseurs institutionnels

Thierry Brevet, directeur des investissements de The West of England

«Nous souhaitons élargir la diversification de notre portefeuille financier.»

Option Finance - 12 septembre 2016 - Audrey Spy

Installée au Luxembourg, la compagnie d’assurances mutuelle maritime gère 600 millions de dollars. Déléguant surtout sa poche obligataire, elle souhaite travailler avec davantage de sociétés de gestion.

Thierry Brevet, directeur des investissements, The West of England
The West of England

Quelles sont les spécificités de The West of England ?
The West of England est une très ancienne compagnie d’assurances mutuelle maritime puisqu’elle a été fondée il y a près de 190 ans au Royaume-Uni. Elle assure aujourd’hui plus de 3 000 bateaux, essentiellement des navires transportant des marchandises, du pétrole, du gaz (vraquiers, méthaniers, porte-conteneurs…), mais aussi quelques bateaux de croisière. La société, constituée sous forme d’association mutuelle, n’a pas pour objectif de réaliser des profits, mais de couvrir la responsabilité civile de ses membres – des armateurs – à travers des couvertures dites Protection & Indemnité ou P&I, aux meilleures conditions de coûts et d’assistance. Depuis 1970, le siège social est basé au Luxembourg, mais l’essentiel de nos activités de souscriptions et de règlements des sinistres sont à Londres ou à Hong Kong où sont historiquement implantés les courtiers spécialisés dans ce type de risques. Exclusivement internationale, l’activité d’assurance P&I s’effectue depuis très longtemps en libre prestation de services. D’ailleurs, l’essentiel de nos membres sont en Grèce, au Moyen-Orient, aux Etats-Unis, en Allemagne, en Scandinavie et en Asie. Avec 211 millions de dollars de primes émises l’an passé, The West of England représente 6 % du marché assez fragmenté du P&I qui compte au total 13 mutuelles, appelés Clubs, principalement anglais mais aussi scandinaves, américains ou japonais. Ces 13 Clubs sont regroupés au sein de l’International Group of P&I Clubs qui offre un second niveau de mutualisation des risques entre Clubs et permet d’atteindre in fine des niveaux de protection de plusieurs milliards de dollars adaptés aux besoins du commerce maritime mondial. 

Votre implantation au Luxembourg est-elle un atout dans le cadre du Brexit ?
Par le passé, la plupart des Clubs d’assurance P&I étaient installés à Londres qui était et qui reste un centre mondial pour l’assurance maritime. Mais à la fin des années 1960, le gouvernement britannique a mis en place un contrôle des changes qui a très fortement pénalisé leurs activités en rendant impossible les couvertures du risque de change alors que l’essentiel des primes et des sinistres sont en dollars. En concertation avec les autorités monétaires britanniques, ils ont alors décidé de s’installer dans d’autres pays où cette contrainte n’existait pas pour pouvoir continuer à offrir leurs services à leur clientèle internationale. The West of England a choisi de s’implanter au Luxembourg car ce pays, au cœur d’une Europe en plein essor, bénéficiait, déjà à l’époque, d’une très grande stabilité  réglementaire et d’une bonne visibilité budgétaire. Depuis, contrairement à d’autres Clubs qui ont fait le choix de retourner au Royaume-Uni après la libéralisation des changes, le Club est resté au Luxembourg. Aujourd’hui force est de constater que nous réalisons très peu de notre activité avec des armateurs britanniques.
Notre position au Luxembourg est un atout incontestable du fait de la proximité avec notre autorité de tutelle, tout comme avec les régulateurs des pays où nous avons des succursales, avec les courtiers et avec les associations d’armateurs.
Le Brexit n’est pas pour autant un sujet neutre pour The West of England. En effet, une bonne partie de nos dépenses de fonctionnement sont en livres sterling et toute variation significative de la parité livre/dollar affecte nos comptes. Par ailleurs nous avons un immeuble de bureaux à Londres. Mais une sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne ne pénaliserait pas nos activités qui bénéficieraient potentiellement d’une éventuelle amélioration des conditions fiscales si le Royaume-Uni baissait encore le taux d’imposition des sociétés comme il l’a annoncé. En effet, une bonne partie de notre base taxable est constituée par notre succursale au Royaume-Uni où nous employons 79 personnes sur un effectif total de 132 employés. Notre siège au Luxembourg, quant à lui, a un objet d’abord administratif. C’est également là que sont gérés les investissements, pilotée la solvabilité du groupe, organisée la fonction conformité et gérée la rétention interne des risques souscrits. Luxembourg emploie au total quatre personnes très spécialisées dans chacun de ces domaines. Ces personnes travaillent en très étroite relation avec les équipes des succursales de Londres et de Hong Kong. Nous avons également un bureau au Pirée à Athènes qui fournit une assistance technique à la gestion des sinistres en Grèce et au Proche-Orient.

Comment évolue votre activité depuis le début de l’année ?
Nous avons payé ou provisionné environ 103 millions de dollars de sinistres nets l’an passé et le Club a affiché un surplus de près de 33 millions de dollars. Globalement, nous avons constaté moins de sinistres en mer et avec des dégâts se chiffrant à des niveaux moins élevés que par le passé. Les politiques de prévention menées auprès des armateurs semblent porter leurs fruits. A un peu moins de 84 %, notre ratio combiné de l’an passé est le plus bas jamais enregistré par le Club. Nous prévoyons qu’il s’établira durablement et significativement en deçà de 100 % pour les prochaines années. Nous devons donc continuer à nous montrer particulièrement vigilants sur la nature des risques que nous assurons, la qualité de l’information à nos membres et la maîtrise de nos coûts pour éviter tout dérapage.
Cela est d’autant plus important que nous savons que nous ne pouvons pas ou peu compter sur le rendement des actifs financiers pour compenser d’éventuelles pertes techniques : la faiblesse des taux d’intérêt et notre appétit au risque limité ne le permettent pas.

Quelle est votre politique d’investissement sur les marchés ?
The West of England détient un portefeuille d’investissement qui s’élève à environ 600 millions de dollars en excluant le parc immobilier (essentiellement notre immeuble d’exploitation dans la City à Londres). Comme notre bilan est essentiellement en dollars, nos placements sont également effectués dans cette devise. Chaque année, le conseil d’administration se réunit pour discuter et valider le cap de la politique d’investissement. Tous les trois mois une revue de l’allocation et des performances est faite avec le conseil pour décider d’éventuels ajustements et tenir compte des conditions sur les marchés.
Sur les dernières années, la gestion financière du Club a été fortement affectée par la directive Solvabilité II qui est entrée en vigueur au 1er janvier dernier. Cette norme prudentielle nous a conduits à réduire progressivement la volatilité de nos portefeuilles en diminuant notamment la part allouée aux actions. Concrètement, notre conseil d’administration  a fixé comme règle de tolérance au risque de marché une perte maximum de 5 % sur un an avec une probabilité de 95 %. Chaque année, nous allouons ce budget de risque en fonction des conditions de marché et notamment des perspectives d’évolution des taux d’intérêt aux Etats-Unis. Dans ce contexte, nos objectifs de performance pour les prochaines années sont relativement modestes avec un rendement annuel net attendu un peu inférieur à 2 %. A mi-parcours de l’exercice 2015/2016, soit au 20 août, les marchés ont été plutôt favorables dans la mesure où le rendement du portefeuille d’investissement est de l’ordre de 3,5 %, donc au-delà de notre anticipation. Nous restons toutefois prudents pour les mois à venir à cause en particulier des incertitudes politiques aux Etats-Unis et en Europe.

Comment se répartit actuellement l’allocation d’actifs ?

A l’heure actuelle, nous détenons 65 % d’obligations (emprunt d’Etat à taux fixe ou indexés sur l’inflation et crédit), 10 % d’actions internationales, et le solde en cash. Les incertitudes sur les marchés, en particulier le Brexit fin juin, nous ont conduit à maintenir une part importante de liquidités. Pour des raisons de simplicité et de lisibilité, nous plaçons celles-ci dans des dépôts à terme auprès de différentes banques, en fonction de leur notation, plutôt que dans des fonds. Les liquidités en dollars sont assez bien rémunérées avec des taux d’intérêt d’environ 1,25 % sur un an. Mais lorsqu’il s’agit de liquidités en euros destinées à faire face à des sinistres dans cette devise, la rémunération des comptes est alors négative.

Quels sont vos derniers arbitrages ?

Nos principaux arbitrages ont concerné le portefeuille obligataire qui comprend plus de 65 % d’obligations. Parmi celles-ci, nous possédons en majorité des dettes souveraines américaines que nous gérons en direct. Nous détenons aussi une poche d’emprunts corporates américains des catégories «Investment Grade» et «High Yield», deux segments que nous allons continuer à renforcer dans les prochains trimestres. Pour le moment, nous confions des mandats à deux gérants spécialisés, mais nous souhaitons élargir notre délégation de gestion sur cette classe d’actifs. Pour obtenir du rendement dans un univers de taux bas, nous nous intéressons notamment à la dette émergente libellée en monnaie locale à laquelle nous avons déjà une exposition.
Du côté des actions, nous fonctionnons par le biais de fonds indiciels cotés répliquant la performance de l’indice MSCI World. La gestion active fondamentale ne parvient généralement pas suffisamment à se démarquer dans ce type de placements pour que nous nous y intéressions. Néanmoins, nous nous intéressons à la thématique du smart beta et à celle du minimum variance qui permettent de répliquer la performance d’un indice de référence tout en réduisant les risques ou en apportant un surcroît de performance dans la durée grâce à la mise en place dans la construction de portefeuille d’autres facteurs de pondération  que la seule capitalisation boursière des titres. Nous étudions donc de près les ETF smart beta dits «multi-factoriels», c’est-à-dire qui incluent différent facteurs ayant une contribution historiquement positive au profil rendement/risque du portefeuille. Ces fonds mêlent en effet plusieurs thématiques sur les actions, comme l’approche value, la taille des sociétés, le momentum des titres Ces facteurs, devraient permettre, en étant associés entre eux, d’obtenir des performances plus équilibrées. Le concept du smart beta multifactoriel devrait permettre en effet aux placements actions de mieux résister à travers les différents cycles de marché.

Comment travaillez-vous avec les sociétés de gestion ?
Pour gérer la partie obligataire de nos placements, nous entretenons des relations avec principalement deux gestionnaires d’actifs à qui nous avons confié des mandats, Pimco et Colchester Global Investors. Nous les rencontrons très régulièrement pour assurer le suivi du portefeuille, revoir les critères d’investissement et discuter des perspectives sur les marchés financiers. Pour la partie actions, nous achetons principalement des ETF auprès de prestataires spécialisés (Vanguard, State Street Global Advisors…) avec lesquels nous avons des contacts un peu moins fréquents.
Pour autant, nous rencontrons de nombreuses sociétés de gestion, car nous souhaitons élargir la diversification de notre portefeuille financier et connaître leurs vues de marché. Comme je suis régulièrement en déplacement à Londres, il est vrai que j’ai facilement l’occasion de m’entretenir avec des acteurs bien établis sur le marché britannique. Mais certaines maisons de gestion, qui ont une clientèle institutionnelle et privée locale, viennent aussi nous voir ou sont présents au Luxembourg. Enfin nous maintenons également un contact régulier avec les gérants à Paris.

Quelles sont vos anticipations sur les marchés à l’avenir ?

En début d’année, nous projetions pour le printemps 2017 un rendement des obligations américaines à 10 ans à 2 % alors qu’il est à peine supérieur à 1,5 % aujourd’hui. Cette situation est pénalisante à terme d’autant plus que la Réserve fédérale américaine tarde à enclencher un nouveau relèvement de ses taux. Pourtant, la conjoncture économique aux Etats-Unis ne justifie plus de  maintenir des taux aussi bas. Au contraire, le nombre de créations d’emplois, qui est un des indicateurs phares de la Fed est toujours à la hausse et l’inflation pourrait progressivement remonter même si les indicateurs d’activité décrivent une croissance encore molle.
Le meilleur scénario serait donc une remontée des taux graduelle et ordonnée. Or si la Fed ne le fait pas suffisamment rapidement, son inaction pourrait in fine provoquer la crainte d’une hausse plus importante qu’attendue de l’inflation et une vive réaction du marché prenant la Fed de cours. Cette situation serait particulièrement préjudiciable pour tous les investisseurs. A l’heure actuelle, l’ensemble des marchés scrute donc les moindres annonces de Janet Yellen. Les politiques monétaires d’une manière générale ont en effet complètement pris le pas sur les autres leviers d’action. Il faut donc être particulièrement attentif à ces questions quand on est un investisseur comme The West of England qui cherche à dégager un rendement régulier tout en protégeant le niveau de ses fonds propres.

Le parcours de Thierry Brevet

Thierry Brevet, directeur des investissements, The West of England
The West of England

Thierry Brevet assure les fonctions de directeur des investissements et de dirigeant agréé de The West of England Mutual Insurance Association (Luxembourg) depuis mars 2014. Après des études à l’EM Lyon, complétée par la suite par un diplôme à la London Business School, il a commencé sa carrière en 1982 à l’ambassade de France en Arabie Saoudite avant de rejoindre la Société Générale en 1983 où il débute en tant qu’auditeur interne avant de devenir en 1986 responsable d’un bureau de trading. En 1988, il rejoint le groupe AXA en qualité de «senior vice president», poste qu’il occupera pendant 13 ans. Après un passage chez LCF Rothschild, il rejoint en 2002 Mercer où il développe l’activité de conseils en investissement pour la France. Début 2010, il intègre à sa création le Fonds de dotation du Louvre où il s’occupe, en qualité de directeur, de mettre en place la politique d’investissement.

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