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Dividendes : les gérants encaissent le coup

Option Finance - 3 avril 2020 - Sandra Sebag

Bourse, Dividendes, Coronavirus

En France comme à l’étranger, les autorités multiplient les appels aux entreprises afin qu’elles sursoient aux paiements de leurs dividendes. Beaucoup d’entre elles ont d’ores et déjà annoncé ce type de mesures. Certes, dans un tel contexte de crise, il est sain de vouloir préserver la trésorerie à court terme. Mais cette stratégie peut être contre-productive si elle se prolonge, car elle détournerait alors les investisseurs de certains secteurs.

Dès le début de la crise financière, les appels se sont multipliés pour mobiliser les actionnaires à travers des coupes dans les dividendes versés. En France, après de nombreuses tergiversations, le gouvernement français a demandé le 27 mars aux entreprises ayant reçu des aides – sous la forme de report d’échéances fiscales ou sociales ou de garanties pour des prêts – de suspendre le paiement des dividendes versés en 2020. Un discours partagé par certaines associations professionnelles : l’Afep (Association française des entreprises privées) a ainsi demandé à ses adhérents d’être exemplaires et à ceux recourant au chômage partiel de réduire leur dividende de 20 % en 2020 et de ne pas procéder à des rachats d’actions. L’association propose aussi aux dirigeants de réduire leur rémunération de 25 % afin d’être solidaires de leurs salariés en rupture d’activité. 

Des appels devancés par nombre d’entreprises françaises. Chaque jour apporte son lot d’annonces concernant la suspension ou la réduction de dividendes. On peut citer, à ce titre, le motoriste et équipementier aéronautique Safran ou encore le spécialiste des affichages publicitaires JC Decaux qui ont annulé le versement du dividende au titre de l’exercice 2019. Le groupe Bic a décidé quant à lui de réduire le sien d’un tiers, quand d’autres comme l’opérateur de transports Transdev proposent d’effectuer le versement après la crise sanitaire. De même, certaines entreprises dont l’Etat est actionnaire ont pris les devants des annonces gouvernementales à l’image d’Airbus. La France n’est d’ailleurs pas une exception : dans le monde entier, des grandes entreprises remettent en cause la distribution de leur résultat 2019. C’est le cas notamment en Europe du Nord dans l’habillement (H&M) ou l’industrie (Electrolux), ou encore aux Etats-Unis avec l’avionneur Boeing. Les banques européennes sont aussi très concernées. 

Une attitude jugée prudente

Un comportement considéré comme rationnel par les gestionnaires d’actifs. «La période est exceptionnelle, il est ainsi assez logique que les entreprises réservent leur liquidité afin de faire face à leurs échéances et à la baisse de l’activité et qu’elles remettent à plus tard le paiement des dividendes», affirme Pierre-Alexis Dumont, directeur de la gestion actions et convertibles chez Groupama Asset Management. Cette situation ne serait d’ailleurs pas inédite. Lors de la crise de 2008-2009, «la moitié des entreprises avait coupé leurs dividendes», poursuit Pierre-Alexis Dumont.

Les premières entreprises touchées sont celles affichant des dividendes très élevés. «A chaque crise, les entreprises qui offrent des dividendes trop généreux annoncent des coupes, relève Florian Allain, gérant chez Mandarine Gestion. Unibail-Rodamco-Westfield, l’exploitant de centres commerciaux, par exemple a indiqué le 23 mars qu’il supprimait la moitié de son dividende 2019 pour préserver ses liquidités.» Ce dernier a certes été affecté par la politique de fermetures des magasins non essentiels, mais c’est également sa politique de distribution de dividendes qui serait en cause. «Elle était trop généreuse compte tenu du bilan du groupe et du contexte de crise structurelle du commerce de détail face à la concurrence du e-commerce», poursuit Florian Allain. En revanche, contrairement aux crises précédentes, quasiment tous les secteurs sont concernés par la crise et par les coupes dans les dividendes, y compris ceux dont les fondamentaux étaient jusqu’ici très bons. «L’industrie aéronautique, qui dispose normalement de marges confortables et de belles perspectives a été quasiment mise à l’arrêt», précise Florian Allain. C’est le cas également de l’hôtellerie ou encore d’industries qui ont dû réduire voire stopper leurs activités et usines. Seuls semblent épargnés certains acteurs de l’industrie pharmaceutique et de l’agroalimentaire. 

Des investisseurs découragés

Le retour à la normale, après une période de récession dont la durée est incertaine, pourrait ainsi prendre plus de temps que lors des crises précédentes et peser durablement sur la capacité des entreprises à verser des dividendes. Et cela d’autant plus que l’accès aux capitaux de long terme pourrait aussi faire défaut. Rappelons que ces coupes massives sont réclamées par les pouvoirs publics considérant qu’il est d’une certaine façon «éthique» que les actionnaires participent à l’effort national en abandonnant leur rémunération, ce qui peut freiner l’appétit des investisseurs pour les actions. «Les particuliers sont déjà très peu investis en actions. Or si les investisseurs en actions sont stigmatisés par les pouvoirs publics qui réclament des coupes dans les dividendes, ils pourraient encore davantage se détourner de ces marchés», déplore Florian Allain. 

Du côté des investisseurs professionnels, les conséquences sont différentes. Ils pourraient quant à eux délaisser certains secteurs, rebutés par l’absence ou la faiblesse des dividendes. C’est le cas notamment de secteurs en difficulté ou soumis à des ruptures technologiques ou civilisationnelles qui attirent les investisseurs grâce justement à des dividendes généreux. Parmi ceux-ci figurent les titres dits «décotés» ou «value» comme les valeurs financières, dont les parcours boursiers sont déjà chaotiques, ou encore les pétrolières. Dans le contexte de la transition énergétique, ces dernières doivent modifier leur business model, tout en subissant l’effondrement des prix du pétrole. «Ces secteurs sont très sensibles aux versements de dividendes : ils en ont besoin pour attirer des investisseurs de long terme», prévient Florian Allain. Autre effet pervers : les énergies non conventionnelles pourraient paradoxalement pâtir de la baisse des dividendes. Les pétrolières comme les énergéticiens sont en effet très actifs dans la lutte contre le réchauffement climatique. «Qui financera alors la transition énergétique si ces acteurs n’ont plus accès aux capitaux à long terme ?», s’interroge Florian Allain. Pour les spécialistes, il faut ainsi prendre garde à ne pas généraliser cette stratégie sous peine de la rendre contreproductive. 

Quel impact sur les fonds d’actions à haut rendement ?

l Les fonds qui privilégient les actions à haut rendement devraient être logiquement très impactés par ces annonces. Pour autant, les gérants nuancent les effets de cette crise. «Nous sélectionnons les entreprises dont la distribution de dividendes est soutenable sur le long terme, précise Pierre-Alexis Dumont, gérant chez Groupama Asset Management. Elles peuvent très bien à court terme réduire ou couper les dividendes, mais ces mesures ne sont que ponctuelles car leur business model devrait leur permettre de rebondir après la crise.» A condition que cette dernière reste limitée dans le temps. «La valorisation d’une société ne se détermine pas à partir du dividende d’une seule année mais sur longue période : une coupe ponctuelle ne devrait donc pas trop l’affecter, précise Florian Allain, gérant chez Mandarine Gestion. En revanche, si cette baisse se prolonge sur plusieurs années, alors la valorisation de cette entreprise à plus faible dividende doit être revue à la baisse.»

Les dividendes des valeurs financières sur la sellette

 l Dès le 12 mars, l’Autorité bancaire européenne a appelé les banques à la modération en termes de versement de dividendes. Un message rapidement relayé par les régulateurs des pays nordiques. «Malgré le fait que les banques nordiques soient relativement bien capitalisées et que ces pays soient moins touchés que le sud de l’Europe par la crise sanitaire, leurs autorités ont réclamé un geste de solidarité envers l’ensemble de la communauté et une mobilisation en faveur des entreprises», rappelle Jérôme Legras, directeur de la recherche chez Axiom Alternative Investments. D’autres régulateurs, notamment en Europe centrale et orientale, ont fait de même avant que la BCE ne tranche le 27 mars et exige des banques qu’elles ne versent pas de dividendes aux titres des années 2019 et 2020 avant le 1er octobre et conservent ainsi les liquidités. Un appel entendu par exemple par la Société Générale, Natixis et le Crédit Agricole.

l Mais, pour les spécialistes, ces stratégies ne devraient pas être systématiques. D’un point de vue global, malgré les efforts demandés pour soutenir les entreprises, les banques devraient être en mesure de maintenir leur politique de distribution. «En théorie, les banques ont les moyens de payer ces dividendes, ayant pour la plupart des niveaux de fonds propres très supérieurs aux contraintes réglementaires», rappelle Florian Allain, gérant chez Mandarine Gestion. En effet, les dividendes ne constitueraient qu’une part négligeable de leur capitalisation boursière, soit 50 points de base, selon Axiom AI. 

l Ces coupes devraient ainsi être décidées au cas par cas par les établissements. Certains pays européens disposent d’un système bancaire fragile qui nécessitera des mesures de soutien. La suspension des dividendes y est ainsi probable. «Les banques italiennes disposent d’un stock de créances douteuses encore important et affichent une faible rentabilité : elles pourraient être très affectées par la crise actuelle, souligne Jérôme Legras. De même, les banques allemandes sont moins profitables que la moyenne européenne et sont aussi à surveiller.» A contrario, les établissements français devraient passer cette crise sans encombre. «Les banques françaises sont solides et figurent parmi les meilleures en Europe. Leur business model est diversifié et devrait leur permettre de traverser la crise actuelle», poursuit Jérôme Legras. 

l A noter également que les compagnies d’assurance, qui avaient été relativement épargnées lors des précédentes crises, pourraient cette fois-ci être en difficulté. «Les compagnies d’assurance sont longtemps apparues comme étant le maillon solide du secteur financier, rappelle Florian Allain. Mais cette crise pourrait changer la donne : entre le stress sur les marchés de taux, les répercussions de la crise sanitaire sur leur activité et les injonctions politiques à faire preuve de modération envers leurs actionnaires, les assureurs risquent de devoir revoir sensiblement leur politique de distribution dès cette année.»