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Fintechs, une concurrence limitée pour les gérants

Option Finance - 19 septembre 2016 - Audrey Spy

Fintech, Gestion d'actifs

Si les sociétés de gestion commencent à surveiller de près les nouvelles start-up dans la finance, comme les robo-advisors, cette concurrence potentielle les inquiète pour le moment assez peu. Ces fintechs peuvent néanmoins leur offrir des relais de distribution ou même de nouveaux outils de gestion.

Les fintechs vont-elles révolutionner le métier de gérant d’actifs ? La question peut se poser tant leur nombre ne cesse de croître. La plateforme américaine, Venture Scanner, en comptabilise actuellement plus de 1 800 réparties dans 59 pays, contre 1 200 en avril 2015. Des start-up dans la finance utilisant des nouvelles technologies se lancent en effet chaque semaine. «Nous avons reçu plusieurs centaines de dossiers de fintechs depuis que nous avons lancé en juin un fonds de capital-risque dédié à ce segment en Europe», confie Paul Mizrahi, directeur général de BlackFin Capital Partners.

En France, le phénomène prend aussi de l’ampleur, à tel point que l’AMF a créé en juillet dernier Forum Fintech, un groupe de discussion visant à mieux appréhender les enjeux de réglementation et de supervision liés à l’innovation financière. Preuve que l’institution s’attend à un développement des fintechs en France. Leur nombre y reste pourtant encore limité. L’association France Fintech recense en effet seulement une trentaine de membres depuis son lancement en juin 2015, et parmi ceux-ci, peu sont directement liés à la gestion d’actifs. Beaucoup de ces start-up proposent en effet des innovations dans les moyens de paiement et concurrencent donc davantage les banques que les sociétés de gestion. Parmi celles qui innovent dans la gestion d’actifs, on retrouve surtout des plateformes de financement participatif. Si certaines, qui offrent de nouvelles opportunités de placements, notamment sous forme de prêts à destination des particuliers, peuvent intéresser à la marge les investisseurs institutionnels, elles ne sont pas considérées comme une réelle menace par les sociétés de gestion. 

Tel est moins le cas pour les nouvelles plateformes en ligne de gestion de l’épargne, en particulier celles fonctionnant comme des robo-advisors, qui constituent la deuxième principale catégorie de fintechs dans la gestion d’actifs. Ces conseillers financiers virtuels intègrent généralement des algorithmes permettant de déterminer, souvent de façon systématique, une allocation d’actifs à partir du profil de l’épargnant. Ces robots pourraient ainsi à terme remplacer un banquier, un conseiller en gestion de patrimoine ou même un gérant. 

Un business model à démontrer

Pour le moment, c’est surtout aux Etats-Unis qu’ils se sont développés. Certaines plateformes américaines, comme Wealthfront ou Betterment, se sont établies depuis plus de cinq ans et gèrent déjà plusieurs milliards de dollars. Au point que les sociétés de gestion s’y intéressent de près. Ainsi BlackRock a racheté en août 2015, Future Advisors, tandis que Vanguard ou encore Fidelity ont développé leur propre modèle de robo-advisors. En France, leur lancement est en effet relativement récent, même si quelques robo-advisors commencent à avoir une certaine notoriété, comme Yomoni, Marie Quantier, Fundshop ou encore Advize. Une poignée de sociétés de gestion se sont ainsi positionnées sur le segment des fintechs comme Amundi qui est devenu en 2014 actionnaire minoritaire de Wesave ou encore La Financière de l’Echiquier qui soutient Yomoni. 

Mais la plupart des professionnels restent plus dubitatifs quant à la capacité des fintechs de percer durablement dans la gestion d’actifs. Ces nouveaux acteurs doivent en effet encore apporter la preuve de la fiabilité de leur concept. «Nous avons connu une certaine frénésie sur les fintechs, surtout sur les robo-advisors il y a un an et demi qui est en train de s’essouffler, commente Stéphane Toullieux, président d’Athymis Gestion. Ils n’ont pas encore démontré la pertinence de leur business model.» Un constat partagé par d’autres professionnels. «Nous avons regardé de nombreux projets de robo-advisors en France, mais nous n’avons pas choisi d’y investir pour le moment, explique Lior Derhy, managing director chez NewAlpha AM, structure du Groupe La Française spécialisée dans l’investissement dans l’industrie financière entrepreneuriale et qui a lancé un fonds dédié aux fintechs en novembre dernier. Leur business modèle n’est souvent pas assez établi pour évaluer leur potentiel à l’avenir.» La menace qu’ils représentent n’est donc pas encore prise au sérieux par les sociétés de gestion.

Il est vrai que les robo-advisors français n’ont jusqu’à présent pas dévoilé de chiffres concrets. «Nous ne communiquons pas sur nos encours sous gestion à ce stade, précise Sébastien d’Ornano, président de Yomoni. Notre société de gestion 100 % digitale, soutenue par la structure d’incubation de La Financière de l’Echiquier (Iéna Venture) et le Crédit Mutuel Arkéa, compte néanmoins plus de 12 000 utilisateurs, dont une partie d’entre eux ont transféré une part de leur épargne sur notre plateforme. Nous espérons que le fait de communiquer sur notre track record, ce qui sera possible dans quelques semaines à l’occasion du premier anniversaire de notre gestion, nous aidera à accélérer vers notre cible de 10 000 clients en 2018 et 1 milliard d’euros d’encours en 2020.»

Un marché à convaincre

Des objectifs ambitieux compte tenu du contexte concurrentiel. «L’intermédiation de l’épargne en France reste dominée par des réseaux bancaires et des CGP, indique Lior Derhy. Peu de particuliers gèrent en direct leur propre épargne. Le marché reste donc étroit et l’enjeu est double : développer un nouvel usage auprès des épargnants et accompagner les distributeurs dans leur digitalisation.» Les fintechs qui sont sur ce créneau pourraient donc être amenés à revoir leur positionnement. «Aujourd’hui les robo-advisors ont adopté pour l’essentiel en France des modèles B to C, c’est-à-dire qu’ils veulent adresser leur offre directement aux particuliers, commente Pascal Koenig, associé chez Deloitte. Or le coût d’acquisition de cette clientèle est particulièrement élevé. Ils auraient donc tout intérêt à travailler en B to B, soit à proposer leur technologie à l’instar des évolutions constatées sur le continent nord-américain directement à des banques, compagnies d’assurances ou à des sociétés de gestion.»

En attendant, d’autres technologies peuvent d’ores et déjà avoir un impact sur le métier de gérant. De nombreuses fintechs développent aujourd’hui des applications qui peuvent faciliter leur travail. «Estimize compile les consensus de marché, OpenGamma propose une plateforme de suivi des risques en temps réel, PeopleDoc permet la dématérialisation des contrats, Fundsapps offre la gestion des contraintes réglementaires par le cloud…, énumère Pascal Koenig. Toutes ces nouvelles applications liées au digital ne sont pas forcément conçues pour les professionnels de la gestion, mais elles peuvent améliorer leur quotidien.» 

Certains modèles cherchent toutefois à répondre à un besoin précis dans la gestion d’actifs et pourraient amener les sociétés de gestion à revoir complètement leur façon de travailler. Les applications les plus nombreuses concernent pour le moment les fonctions supports. «Nous avons développé une technologie logicielle pour industrialiser tous leurs documents réglementaires, et nous mettons à disposition des sociétés qui font appel à une équipe d’experts qui peut même travailler à temps plein au sein de leurs locaux, illustre Michael Priem. C’est le cas par exemple pour Amundi qui utilise notre solution et pour qui nous avons déployé huit personnes en interne.» 

Une nouvelle gestion des données

D’autres fintechs pourraient, quant à elles, transformer complètement la façon d’investir des gérants. "En 2011, je me suis rendu compte que de nouvelles données étaient inexploitées par les marchés, comme celles sur les réseaux sociaux, j’ai donc souhaité développer une technologie qui puisse permettre de le faire, témoigne Thanh-Long Huynh, CEO de QuantCube. En 2012, un premier prototype de notre algorithme a été lancé, puis par la suite nous avons enrichi notre offre. Celle-ci permet aujourd’hui grâce à des dizaines de milliers de source de données gratuites et payantes sur l’emploi, le commerce, l’immobilier, la météo… de déterminer des tendances macro-économiques en temps réel. Nous sommes une sorte de Bloomberg 2.0 car nous disposons d’un des plus gros entrepôts de données.»

QuantCube a été plus loin dans sa démarche puisque la start-up a été la première société à l’échelle mondiale à créer un indicateur d’opinion baptisé «QuantCube Big Data Financial Index» pour toutes les valeurs du S&P 500 dont la performance depuis sa création en décembre 2013 atteint 24,5 % au 15 septembre, contre 15 % pour l’indice S&P500, et cet indicateur pourrait être dupliqué aux sociétés non cotées. Sa technologie est ainsi regardée de près par les professionnels de la gestion d’actifs. «Nous travaillons à la construction des stratégies d’investissement de demain, complète Thanh-Long Huynh. Notre technologie est déjà utilisée par certains investisseurs institutionnels et nous allons bientôt nous associer avec une société de gestion pour lancer un fonds long short actions ucits fondé sur notre technologie big data.» Si, pour le moment, les innovations dans la gestion d’actifs ont surtout concerné la gestion des données, à l’avenir l’intelligence artificielle ou encore la blockchain pourraient être de nouvelles sources d’inspiration.

Des fintechs plus ou moins innovantes

Le terme fintech recouvre des acteurs très différents à l’international. «Aux Etats-Unis, les fintechs désignent toutes les sociétés innovantes dans les services financiers», précise Paul Mizrahi, directeur général de Blackfin Capital Partners. En France, le terme est a priori plus restrictif car il désigne surtout les start-up innovantes. Le problème étant que beaucoup de sociétés ont tendance à se prévaloir abusivement d’un caractère innovant. «Le terme de fintech est aujourd’hui totalement galvaudé, estime Jonathan Herscovici, fondateur et président de Wesave. Désormais il suffit d’être une start-up, d’avoir un site Internet et de travailler dans la finance pour prétendre à cette dénomination !»

Certains acteurs en ont conscience. «Amfin a été créé il y a plus de dix ans, soit bien avant que le terme fintech soit devenu à la mode», confie Michael Priem, son CEO. Mais la société présente toutefois une innovation. «Mes expériences passées dans des maisons de gestion d’actifs, notamment chez BNP Paribas Asset Management m’ont permis de proposer un nouveau service à destination de la finance en utilisant les nouvelles technologies pour le faire, complète Michael Priem. En ce sens on peut donc qualifier Amfine de fintech et même de “regtech” pour regulatory technology, puisque nous avons innové dans la production de la documentation réglementaire.»

Les vraies fintechs sont donc celles qui ont fait la preuve récemment d’une innovation. Wesave, plateforme de gestion privée en ligne, a par exemple été incubée par l’école Télécom ParisTech en 2012 puis été lauréate du concours mondial d’innovation en 2014. «Contrairement aux robo-advisors traditionnels, nous avons développé une véritable technologie pour mettre en place un profil d’épargnant et des algorithmes de gestion, ajoute Jonathan Herscovici. De plus, notre allocation d’actifs n’est pas automatisée car nous avons une équipe de gestion qui la détermine et fait évoluer les portefeuilles de nos clients en moyenne une fois par mois.»

De son côté,  QuantCube, une société spécialisée dans l’analyse financière à travers le big data, a reçu un soutien des pouvoirs publics du fait de leur innovation. «Nous avons été la seule fintech et même start-up dans le domaine de l’économie, de la finance et de l’assurance à avoir été sélectionnée par le fonds unique interministériel en juillet dernier pour notre projet de R&D MacroNow», commente Thanh-Long Huynh, son CEO.