Stratégie

Belinda Gan, Investment director, Sustainability, Schroders

Le désinvestissement des énergies fossiles, une «fausse solution» ?

Option Finance - 12 novembre 2019 - Communiqué

Désinvestir des actions du secteur des combustibles fossiles n’est pas le meilleur moyen de promouvoir des changements positifs en matière de lutte contre le changement climatique ou de réduire les émissions de CO2. Les investisseurs ont d’autres cordes à leur arc pour influencer les activités des entreprises dans ce domaine, explique Belinda Gan, Investment director Sustainability chez Schroders.

Belinda Gan, Investment director, Sustainability, Schroders
Schroders

Les campagnes de désinvestissement des combustibles fossiles, une doctrine née sur plusieurs campus universitaires américains en 2011, se sont propagées à une vitesse inédite à l’échelle mondiale. Elles mobilisent aujourd’hui des fonds de pension, des fondations, des villes et des municipalités. Cependant, bien que ces militants aient fait un excellent travail de sensibilisation du public et de stigmatisation des entreprises, ils n’ont pas eu l’impact souhaité sur les activités ou la viabilité des sociétés concernées. En effet, ils n’ont pas permis à ce jour de tarir les ressources en capital utilisées pour ces activités.
Sur les marchés actions, vendre une position signifie la céder à un acheteur intéressé. Le désinvestissement d’un acteur n’a pas de réel impact sur les activités de ces sociétés. La dette peut avoir des répercussions plus importantes au niveau opérationnel. Les entreprises, en effet, ont recours à des émissions obligataires et à des prêts bancaires pour financer leurs activités d’exploration, de développement et de production, ou pour se refinancer. Le financement en dette du secteur surpasse largement l’apport en capital fourni par les actionnaires. Cependant, si des banques ont cessé de financer des projets et des entreprises liés aux combustibles fossiles ou se sont engagées à le faire, d’autres sont plus que disposées à prendre le relais, tout comme certains investisseurs. Ainsi, les financements en dette accordés au secteur pétrolier et gazier entre 2010 et 2018 sont estimés à plus de 5 000 milliards de dollars, selon Dealogic. Les campagnes de désinvestissement n’ont pas impacté la capacité des entreprises à lever de la dette.

Que peuvent faire les investisseurs ?

Tout d’abord, engager les entreprises et nouer un dialogue actionnarial productif. Cette approche nécessite de faire preuve de patience et de persévérance, sachant que les détenteurs d’actifs ont plus de poids s’ils se regroupent au sein d’une coalition. Si l’engagement n’a pas l’effet escompté, les actionnaires peuvent déposer des résolutions et voter contre la direction. Le nombre de résolutions d’actionnaires liées au climat a fortement augmenté ces dernières années, mais bien que bon nombre de celles-ci soient soutenues, certains des plus grands détenteurs d’actifs au monde votent contre. Convaincre ces acteurs permettrait de changer la donne et d’accélérer la transition des modèles économiques des entreprises.
Pour impacter les activités et la rentabilité des entreprises du secteur pétrolier et gazier, les investisseurs peuvent cibler les banques qui leur prêtent des capitaux, les compagnies d’assurances qui les couvrent et les marchés du crédit. Ils seront plus susceptibles de faire bouger les lignes ainsi plutôt qu’en cédant leurs actions.

L’action politique, principal levier

Les responsables politiques peuvent avoir un impact beaucoup plus important que les investisseurs, par des actions comme une révision à la hausse des prix du carbone, des incitations à réduire la demande des consommateurs pour les énergies fossiles, un retrait progressif des moteurs essence et diesel et la fin des subventions et des financements à l’exportation accordés à l’ensemble du secteur pétrolier et gazier. Ainsi, nous aurons une chance d’atteindre l’objectif de 2 °C. Les subventions et les financements à l’exportation versés au secteur par les pays du G20 s’élevaient à près de 138 milliards de dollars par an entre 2013 et 2015. Durant la même période, seulement 3 milliards de dollars ont été consacrés chaque année à des projets d’énergie renouvelable, d’après des recherches menées par Oil Change International, Les Amis de la Terre (Etats-Unis) et WWF. Les détenteurs d’actifs peuvent aussi exercer des pressions sur le front politique pour s’assurer que les incitations économiques et les objectifs environnementaux soient plus étroitement alignés.
Force est de constater que davantage d’actions sont nécessaires pour protéger réellement notre planète. Les investisseurs, en première ligne, peuvent jouer un rôle clé dans la transition énergétique.