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Les gestionnaires dans la tourmente sanitaire

Funds Magazine - 25 Mars 2020 - Pierre Gélis

Coronavirus, Société de gestion

Fortement encadrés par les dispositions légales, réglementaires, les limitations de risque et les engagements spécifiques vis-à-vis des clients, ce à quoi on peut ajouter une culture d’entreprise de plus en plus imprégnée par l’ISR, les sociétés de gestion sont rompues au strict respect de contraintes de toutes natures, fussent-elles nécessitées par le combat contre le covid-19.

Si la population en France a réagi très progressivement aux recommandations, puis aux injonctions des pouvoirs publics, les sociétés de gestion n’ont pas attendu pour mettre en œuvre les directives sanitaires destinées à endiguer la propagation du coronavirus. Bien que personne n’ait anticipé la vigueur de cette pandémie, les entreprises ont été incitées à se doter d’un plan de continuité d’activité (PCA) pour parer à tout choc extrême, selon divers scénarios de crise, afin de préserver leur fonctionnement, éventuellement en mode dégradé. Pour les sociétés de gestion, il s’agit de protéger les ressources intellectuelles et donc en priorité la pleine capacité de leurs collaborateurs. «Nous avons mis en place un PCA qui permet à tous nos collaborateurs de se connecter partout dès lors qu’ils disposent d’une connexion internet et d’une tablette. Cependant, dans le cas de pandémie que nous subissons, le confinement peut durer plus de quinze jours, si bien que, pour des raisons de confort, les gérants sont partis avec leurs ordinateurs et leurs doubles ou triples écrans. Nous avons donc reproduit à leur domicile exactement le même environnement de travail qu’au siège de la société», annonce Rémi Leservoisier, directeur général adjoint de Mandarine Gestion. 

Grâce à la digitalisation, les grandes sociétés de gestion gagnent en agilité, ce qui aurait été impensable il y a peu. Encore fallait-il une volonté stratégique pour sa mise en œuvre. «Lorsque Peter Harrison a été nommé CEO de Schroders, il a souhaité faciliter la flexibilité du travail, et donc rendre le télétravail possible pour tous les salariés du groupe. Schroders était donc techniquement préparé pour ses 5 600 employés. Dans le premier temps de l’épidémie, nous avons créé deux équipes, l’une continuant à travailler dans les locaux de la société, l’autre travaillant à son domicile ; les deux équipes permutant chaque semaine. Puis, au fur et à mesure que les autorités des pays prenaient des mesures d’isolement, nous avons demandé aux collaborateurs de travailler de chez eux, ce qui est le cas dans un grand nombre des 34 pays dans lesquels nous opérons», explique Karine Szenberg, directrice Europe continentale et Moyen-Orient de Schroders. «L’organisation en travail flexible nous permet aujourd’hui d’être très performants à tous les niveaux malgré l’ampleur de la migration, et de gérer les portefeuilles de nos clients efficacement et sans rupture dans les process de gestion et de contrôle.»

Les sociétés de taille moyenne ne sont pas en reste. «Nous nous sommes organisés pour limiter l’ensemble des risques sanitaires pour nos collaborateurs et nos clients. Nous avons mobilisé l’ensemble des moyens du groupe pour conserver la pleine capacité de gestion, pour l’ensemble des portefeuilles. En fait, pour limiter les risques de contagion au sein d’une même expertise de gestion, nous avons divisé les équipes en deux, une moitié des équipes est physiquement présente dans nos locaux boulevard Pasteur, et l’autre en télétravail ou dans notre site de repli. Et nous faisons une rotation régulière. L’ensemble des équipes est mobilisé pour traverser cette crise. Nous en avons traversé d’autres, même si elles étaient de nature différente, en 2001-2002 et en 2008-2009», assurait Arnaud Faller, directeur général délégué en charge des investissements de CPR AM, lors d’une rencontre investisseurs le 12 mars dernier.

Transparence et respect des engagements ESG

Sans surprise, la chute des cours des actions impacte très sensiblement les performances mais, pour les sociétés de gestion, le respect des process et la préservation de la liquidité des fonds ouverts sans générer de distorsion dans les portefeuilles va de pair avec la plus grande transparence. La communication s’adapte et priorise les clients. «Nos commerciaux sont également en télétravail, les contacts clients ont été transformés en rendez-vous téléphoniques. Mardi, par exemple, nous avons organisé une visioconférence pour que les gérants expliquent aux commerciaux ce qu’ils font dans leurs portefeuilles. Ainsi, ces derniers peuvent répercuter toute l’information auprès de leurs clients», précise Rémi Leservoisier. «Nous avons informé tous nos clients de l’évolution de notre organisation interne et nous échangeons avec eux à distance, par e-mail et téléphone de manière classique. Nous les invitons également à se connecter sur nos blogs et émissions TV dédiées réalisées en direct, une fois par semaine, avec une session le matin et une l’après-midi afin de tenir compte des décalages horaires. Ils peuvent ainsi réagir et interpeller les participants sur les sujets qui les intéressent», souligne Karine Szenberg.

Dans le stress des marchés financiers, les gestionnaires n’oublient pas leurs engagements ISR, car ils imprègnent maintenant leur culture d’entreprise. «Nous nous appliquons à tenir les promesses faites aux clients. Les process pour les fonds labellisés ISR ou non ne subissent pas d’altération, nous continuons à appliquer les mêmes critères de sélection. Du côté des collaborateurs, nous veillons à ce qu’ils continuent à se sentir en communauté malgré l’isolement actuel. C’est pour cela que nous avons voulu qu’ils disposent du meilleur environnement de travail possible, qu’ils soient localisés à leur domicile ou en province. De même, pour certains de nos prestataires, nous avons anticipé le paiement de leurs factures lorsqu’il s’agissait d’indépendants plus fragiles financièrement, car ils travaillent à la vacation ou à la journée», confirme Rémi Leservoisier. «Cette crise va être l’opportunité pour des sociétés comme les nôtres de justifier leurs engagements en faveur de l’investissement responsable. Compte tenu des convictions extra-financières que nous avons sur ces sociétés, dans les équipes de management et leur business model, nous continuons à conserver certains titres en portefeuille malgré la baisse des cours. Nous réfléchissons aussi à savoir comment nous pourrions les accompagner différemment à l’avenir… Nous souhaitons aussi soutenir les communautés par des dons aux organismes qui luttent contre le coronavirus et ses conséquences. Cela peut être mis en œuvre au niveau global du groupe, au niveau régional, voire au niveau des pays. Il est aussi envisagé d’abonder les dons effectués à l’initiative des collaborateurs. Cela sera finalisé rapidement, car nous voulons concrétiser notre solidarité à la communauté au niveau mondial. Nous avons la volonté d’être actifs également dans la tourmente et ne pas rester simple spectateurs», affirme Karine Szenberg. 

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