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Les investisseurs de plus en plus mobilisés sur le climat

Option Finance - 12 juin 2017 - Audrey Spy

Les investisseurs de plus en plus mobilisés sur le climat

Grâce au nouveau contexte réglementaire, les institutionnels français sont de plus en plus incités à prendre en compte le changement climatique dans leurs placements. S’ils y consacrent des moyens supplémentaires, ils sont néanmoins confrontés à certains freins d’ordre technique et à une offre des sociétés de gestion encore peu adaptée.

La récente décision de Donald Trump de retirer les Etats-Unis de l’accord de Paris sur le climat n’a pas ébranlé la stratégie des investisseurs internationaux. Au contraire, leur mobilisation semble même s’être renforcée pour inscrire leurs placements dans une trajectoire 2 degrés, c’est-à-dire pour participer au maintien du réchauffement climatique sous ce seuil. Si plusieurs grands fonds de pensions américains (comme Calpers, Calstrs…) ont rappelé il y a quelques jours leurs objectifs en la matière, ce cas de figure est encore plus vrai pour les investisseurs européens qui entendent bien poursuivre leurs efforts en compagnie ou non de leurs homologues américains.

Nicolas Blanc, directeur adjoint de la stratégie, CDC
CDC

«La prise en compte du changement climatique est une préoccupation majeure pour les investisseurs de long terme qui doivent s’intéresser aux externalités – positives et négatives – des entreprises qu’ils financent», rappelle Nicolas Blanc, directeur adjoint de la stratégie de la CDC. Cette prise de conscience a été renforcée en France compte tenu du nouveau contexte réglementaire. L’article 173 de la loi sur la transition énergétique pour la croissance verte impose en effet aux investisseurs institutionnels français de détailler, dès cette année et avant le 30 juin, leur politique de placements responsables et surtout de dévoiler leur empreinte carbone ainsi que leur stratégie pour participer à la transition énergétique et écologique. «Ce texte a nécessité un réel travail d’appropriation, mais, in fine, il a suscité une forte mobilisation de tous les acteurs concernés», précise Philippe Dutertre, responsable de l’ISR au sein d’AG2R La Mondiale, pilote du groupe de travail ISR de l’Af2i et copilote du groupe de travail Article 173 de la Fédération française de l’assurance. Il est vrai que les institutionnels ont pu bénéficier d’un accompagnement très important pour détailler globalement leur politique ISR, qui regroupe les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance, et plus spécifiquement établir un focus sur leur stratégie verte ou en faveur du climat, qui réunit donc seulement le critère environnemental. «Au sein de l’Af2i, nous avons publié un guide d’aide à la mise en œuvre de l’article 173, mais toutes les associations de place ont fait de même, comme le Forum pour l’investissement responsable, l’Association française pour la gestion financière et la Fédération française de l’assurance», ajoute Philippe Dutertre. Ces guides offrent aux investisseurs une vision complémentaire de la démarche à suivre aujourd’hui.

Des acteurs précurseurs

Certains investisseurs institutionnels ont d’ailleurs été largement précurseurs dans ce domaine. «Dès la création du régime, notre conseil d’administration a souhaité mettre en place une approche ISR pour la totalité des actifs du régime, rappelle Pauline Lejay, responsable ISR au sein de l’Erafp. Dès 2005, l’établissement s’est donc doté d’une charte ISR qui intégrait d’ores et déjà une dimension environnementale. Le conseil d’administration l’a, en 2016, mise à jour en accentuant la dimension relative au changement climatique. Dix ans après l’élaboration de la première version et au regard de l’urgence climatique, il était nécessaire de renforcer la prise en compte de cet enjeu.» D’autres institutionnels de la sphère publique se sont aussi très tôt mobilisés sur ce sujet. «La CDC a historiquement adopté une démarche responsable pour son activité de financement de projets, relate Nicolas Blanc. La performance énergétique, notamment en matière de rénovation des logements sociaux, fait de longue date partie de nos priorités. Depuis 2015, nous avons placé l’environnement au cœur de notre politique de gestion d’actifs afin de contribuer à limiter à 2 degrés le réchauffement climatique. Cela concerne en particulier les portefeuilles immobiliers et d’actions gérés en direct (55 milliards d’euros pour la CDC, Bpifrance et CNP Assurances) qui, pour ces derniers, se voient fixer un objectif de diminution de leur empreinte carbone d’ici à 2020.»

Parallèlement, cette pratique s’est progressivement diffusée auprès des acteurs privés, notamment auprès des grands assureurs français qui ont aussi pris des mesures assez en amont. «Dès 2010, le groupe AXA a mis en place une nouvelle gouvernance avec la création d’un comité des investissements responsables qui a pour vocation de définir la stratégie ISR au niveau mondial, dévoile Pascal Christory, directeur des investissements d’AXA France. AXA a ainsi commencé à établir, à partir de cette date, une liste des placements exclus du portefeuille qui a d’abord porté sur les fabricants d’armes controversées, puis sur les matières premières agricoles et l’huile de palme ainsi que plus récemment sur les sociétés dont le chiffre d’affaires est issu à plus de 50 % du charbon et sur le tabac. Les compagnies du groupe ont désinvesti 500 millions d’euros et 1,8 milliard d’euros dans les entreprises liées respectivement au charbon et au tabac.» Cette approche globale a été retenue par d’autres acteurs.

Matthias Seewald, membre du comité exécutif en charge des investissements, Allianz France
Allianz France

«L’important pour Allianz n’est pas seulement d’avoir des investissements verts, mais bien de définir une véritable stratégie mondiale d’investisseur responsable, précise Matthias Seewald, membre du comité exécutif d’Allianz France en charge des investissements. Signataires des PRI (principes pour l’investissement responsable) depuis 2007, nous avons d’abord décidé de ne travailler qu’avec des sociétés de gestion qui ont développé une politique ISR. Nous avons ensuite fait le choix de réduire le poids de l’empreinte carbone de nos portefeuilles.»


Des politiques plus structurées

Désormais, ce type de démarche se diffuse également auprès des investisseurs de plus petite taille. Leur stratégie d’investissement responsable reste aujourd’hui moins développée que celle des grands acteurs, mais elle commence à mieux se structurer. Elle passe avant tout par un état des lieux de leur portefeuille financier, en vue notamment de fournir leur reporting vert et leur premier objectif de réduction de leur empreinte carbone. Si, pour le moment, ils communiquent encore peu sur ce sujet, ils devraient s’inspirer des méthodologies déjà appliquées par les grands institutionnels français. «Aujourd’hui, environ 87 % de nos placements sont couverts par une notation ESG, détaille Pascal Christory. Nous mesurons aussi l’empreinte carbone de nos actifs financiers, et le travail d’analyse des risques climatiques sur nos investissements que nous avons mené avec AXA IM nous a permis de remporter le prix au titre des travaux sur l’article 173 décerné par le ministère de l’Environnement en octobre dernier. Mais nous sommes encore dans une phase d’amélioration de l’évaluation de notre portefeuille afin de mettre en place des mesures précises pour encourager un standard de place pour ce calcul.»

Si les grands acteurs eux-mêmes continuent en permanence d’améliorer l’évaluation de leur portefeuille, le nouveau contexte réglementaire devrait apporter un certain cadre et, notamment, inciter tous les petits acteurs à adopter les bonnes pratiques. «Certaines ONG, comme le WWF ou The Shift Project, ont d’ores et déjà indiqué qu’elles analyseraient les rapports publiés par les investisseurs institutionnels et n’hésiteraient pas à les interpeller dans le cas où ils ne communiqueraient pas ou mal sur les sujets de reporting vert, prévient Philippe Dutertre. Le risque d’image et de réputation est donc important à prendre en compte.»

De nombreuses incitations

Au-delà de cet aspect, les investisseurs devraient également augmenter les montants investis dans la finance plus verte pour des questions plus pragmatiques. «L’environnement de marché intégrant une dimension verte en France est très profond, compte tenu du nombre important d’émetteurs et de sociétés de gestion mobilisés sur ces aspects, constate Matthias Seewald. Cet environnement peut donc nous offrir de nouvelles opportunités de placements. Notre stratégie de diversification et notre volonté d’aller vers des actifs certifiés ESG, nous conduisent à étudier ces actifs durables. La recherche académique tend également de plus en plus à démontrer l’efficacité en termes de rendement/risque des placements ISR.» Un argument donc de taille qui devrait davantage convaincre les institutionnels d’intégrer une dimension climat et transition énergétique dans leur allocation d’actifs. Certains acteurs y ont d’ailleurs d’ores et déjà consacré des moyens importants. «En 2016, Allianz a engagé 1,9 milliard d’euros en dette et en fonds propres dans le financement de la transition énergétique, portant à 4,6 milliards d’euros le total de son engagement, détaille Matthias Seewald. Au niveau du groupe, sur un total de 689 milliards d’euros d’encours, nous avons d’ores et déjà 128 milliards d’euros placés via des critères de durabilité.» Certains ont même des objectifs chiffrés ambitieux sur longue période. «Nous nous sommes engagés à tripler nos investissements verts pour qu’ils atteignent 3 milliards d’euros à horizon 2020, commente Pascal Christory. A l’heure actuelle, nous investissons essentiellement dans des projets infrastructures d’énergies propres ou renouvelables et dans les green bonds.» Une stratégie qui est suivie par d’autres investisseurs. «Nous avons décidé de consacrer une enveloppe de 15 milliards d’euros entre 2014 et 2017 au financement de la transition énergétique, souligne Nicolas Blanc. A fin 2016, nous avions déjà engagé 13 milliards d’euros en ce sens, essentiellement sous forme de prêts aux organismes de logement social, aux collectivités locales et aux entreprises, mais également en investissements en fonds propres dans l’immobilier performant et les énergies renouvelables, ce qui nous a conduit à augmenter notre objectif pour le passer désormais à 5 milliards d’euros de financements dédiés chaque année.» Malgré tout, les montants restent relativement faibles au regard du total des encours. Les investisseurs institutionnels sont en effet confrontés à plusieurs freins pour pouvoir déployer plus largement une politique de placements verts.

Des montants engagés encore limités

D’abord, ils font face à des problématiques techniques. «Il est difficile aujourd’hui de mesurer le risque associé au changement climatique pour les émetteurs souverains et surtout financiers, reconnaît Philippe Dutertre. Or ces poches sont structurantes au sein des portefeuilles institutionnels. Il s’agit là d’un axe de recherche prioritaire.» Des travaux sont actuellement en cours, mais les méthodologies sur ce sujet doivent encore s’affiner.

Plus largement, les investisseurs doivent aussi respecter leurs contraintes réglementaires en termes de placements, qui ne les incitent pas à se tourner davantage vers une finance durable. «Actuellement, dans le cadre des différentes normes prudentielles de type Solvabilité 2 ou Bâle 3, les acteurs financiers ne bénéficient pas d’une sorte de bonus en termes de couverture de solvabilité lorsqu’ils participent au financement de la transition énergétique et à la préservation du climat, indique Nicolas Blanc. Or même si ce sujet est en discussion, il serait souhaitable que ce soit le cas. Si la réglementation venait à évoluer dans ce sens, cela constituerait un formidable levier pour accélérer la mobilisation des investisseurs institutionnels.»

Surtout, ces derniers attendent une offre plus cohérente par rapport à leurs attentes. «L’offre de fonds s’apparente à du prêt-à-porter dans l’univers du financement de la transition énergétique, mais les sociétés de gestion devraient davantage s’orienter vers des solutions sur mesure pour répondre aux besoins souvent différents des investisseurs sur ce sujet», explique Philippe Dutertre. Ce sentiment est partagé par la grande majorité des acteurs. «A l’heure actuelle, l’offre des sociétés de gestion en matière de climat, de transition énergétique et écologique se concentre principalement autour des approches thématiques ou low carbon, ne permettant pas toujours de répondre à nos attentes globales en matière d’ISR puisque notre approche vise à intégrer les différents enjeux, qu’ils soient environnementaux, sociaux ou de gouvernance», regrette Pauline Lejay. Actuellement, les institutionnels peuvent en effet surtout investir dans des fonds ayant une logique verte ou ISR, mais les deux approches sont rarement cumulables. Les sociétés de gestion doivent donc poursuivre leurs efforts pour améliorer leur offre en matière de finance durable.

Un engagement actionnarial en faveur du climat

  • Pour répondre à leurs objectifs d’investissements responsables, en lien notamment avec le climat, les investisseurs institutionnels s’engagent de plus en plus dans l’engagement actionnarial. «Dès l’été 2015, nous avons entamé un dialogue au sujet du climat avec les 100 sociétés du SBF 120 présentes dans nos portefeuilles, en leur envoyant un questionnaire afin de mieux connaître leur politique en la matière, commente Nicolas Blanc, directeur adjoint de la stratégie de la CDC. Cette approche d’engagement actionnarial nous a permis de nourrir le dialogue que nous avons avec les sociétés en portefeuille.»
  • Certains institutionnels ont décidé de regrouper leurs forces. «Dès 2012, l’Erafp a publié sa politique d’engagement actionnarial et mis l’accent sur une approche collaborative avec d’autres investisseurs pour dialoguer avec les entreprises, commente Pauline Lejay, responsable ISR au sein de l’Erafp. Au sein de l’IIGCC (Institutional Investors Group for Climate Change), nous menons notamment une action d’engagement auprès des entreprises du secteur des services aux collectivités afin de mieux appréhender leur gestion du risque carbone.»
  • Ces analyses peuvent déboucher sur des positions plus tranchées. «Nous élaborons une liste de sociétés qui ne jouent pas suffisamment le jeu en matière de critères ESG, commente Pascal Christory, directeur des investissements d’AXA France. Via notre société de gestion, AXA Investment Managers, nous engageons avec ces dernières un dialogue actionnarial pour les inciter à faire évoluer leurs pratiques ; et si elles ne nous entendent pas sur ce sujet, nous n’hésitons pas à diminuer nos investissements, voire à les cesser complètement.»