Stratégie

Plateformes boursières

Pas d’effet GameStop en France... pour l’instant

Option Finance - 5 février 2021 - Géraldine Dauvergne

L’accès facilité des marchés boursiers américains aux particuliers vient de provoquer une confrontation inédite entre petits porteurs et hedge funds. La France reste jusqu’à présent à l’écart du phénomène, protégée par sa réglementation. 

Une bataille boursière inédite s’est engagée aux Etats-Unis en ce début d’année 2021, autour du titre de GameStop – un réseau de magasins de jeux vidéo sur le déclin –, pris pour cible par des hedge funds spécialisés dans la vente à découvert. Pour le défendre, une armée de fans de l’enseigne s’est coordonnée sur des forums de discussion, notamment WallStreetBets sur le site web communautaire Reddit, très prisé des joueurs en ligne,  pour acheter massivement des titres par l’intermédiare du courtier en ligne Robinhood. Le cours de GameStop s’est ainsi envolé de 68 % sur la seule journée du 28 janvier. L’épisode a fait perdre une dizaine de milliards de dollars aux fonds spéculatifs, notamment Melvin Capital et Citron Research.  L’explosion de volatilité qu’il a généré a inquiété les opérateurs au point de mobiliser l’attention de la SEC (Securities and Exchange Commission). 

Le rôle fondamental des influenceurs 

Pour l’instant l’épisode reste emblématique du marché américain. Le surcroît de volatilité consécutif à cette opération a bien eu des répercussions sur quelques titres français et européens, notamment Nokia, à son tour défendu par les petits porteurs. Mais « cela s’explique par l’existence d’un programme – l’American Depository Receipt (ADR) – de ces entreprises aux Etats-Unis qui permet aux actionnaires américains d’acheter et de vendre des titres, rappelle Ariane Hayate, gérante actions européennes chez Edmond de Rothschild AM. Le mouvement de panique des hedge funds a été de bien moindre ampleur en Europe ». Le 1er février, des boursicoteurs français ont tenté de reproduire la dynamique GameStop en appelant à soutenir une société faisant l’objet d’attaques d’un fonds activiste, Solution 30, via des rendez-vous sur différents forums, Boursorama notamment. « Il s’agissait de faire monter le titre, mais cela n’a pas pris, résume Ariane Hayate. A ce jour, contrecarrer l’action d’un hedge fund pour sauver une pépite small cap française, cela ne marche pas. » Aux Etats-Unis, des influenceurs comme Elon Musk ou même certains particuliers ont joué un rôle fondamental dans le phénomène GameStop, en entraînant des dizaines de milliers de followers. « En Europe, il n’existe pas de boursicoteurs qui disposent d’une telle influence sur les réseaux sociaux », estime Ariane Hayat. 

Des plateformes boursières très différentes

Il n’existe pas non plus en France, ni même en Europe, d’équivalents de la plateforme Robinhood. En Europe, les réseaux boursiers tels que Saxo Banque, Boursorama ou Banque directe sont infiniment plus surveillés, modérés et régulés qu’aux Etats-Unis. « Leur conception et leur mode opératoire ne sont pas comparables avec Robinhood, qui s’inspire à outrance des codes des jeux de hasard, et de ceux que les réseaux sociaux ont développés pour rendre les utilisateurs dépendants à leurs applications, observe Jacques-Aurélien Marcireau, coresponsable de la gestion actions chez Edmond de Rothschild AM. Ce type de plateforme incite ses utilisateurs à être constamment en activité et connectés. Robinhood envoie des notifications à toute heure pour signaler les ordres les plus populaires et inviter ses utilisateurs à acheter des titres d’un clic. Jamais Boursorama ne stimule ainsi ses utilisateurs. » Une différence essentielle, qui explique en grande partie la non-émergence du phénomène en Europe. 

Toutefois, les pratiques des boursicoteurs en ligne pourraient s’américaniser rapidement. « Les plateformes de négociation européennes évoluent vers plus de digitalisation et d’innovation dans les services et l’expérience utilisateurs, et, surtout, vers une pression plus forte sur les frais de courtage », assure Christophe Grosset, responsable du développement en Europe chez Spectrum Markets, plateforme de négociation paneuropéenne pour les dérivés. 

Les Français moins familiers de la Bourse

Enfin, le nombre modéré d’adeptes des opérations boursières protège pour l’instant la France de tels rallyes boursiers. « L’utilisation des marchés financiers et des marchés boursiers est plus naturelle et familière à la population américaine qu’aux Français », explique Daniel Haguet, professeur associé de finance à l’Edhec Business School. Le tableau de bord des actionnaires individuels établi par l’Autorité des marchés financiers (AMF) montre cependant une arrivée assez massive des actionnaires individuels sur les marchés d’actions ces derniers mois. En 2020, ils ont été près de 1,4 million à passer un ordre d’achat ou de vente, dont 410 000 pour la première fois depuis 2018. « C’est une vague de fond, juge Daniel Haguet. Plus il y aura d’actionnaires individuels, amenés à se parler sur des forums spécialisés, à s’envoyer des “tuyaux”, plus ils seront capables de monter des opérations concertées sur tel ou tel titre. »

Des opérations en Bourse de grande ampleur, orchestrées depuis les réseaux sociaux pourraient même se produire en France, estime Daniel Haguet. « Ce n’est qu’une question de temps, estime-t-il. Tout ce qui se produit aux Etats-Unis finit par arriver en France. Des sanctions populaires passant par les réseaux sociaux existent déjà dans de nombreux domaines. De jeunes internautes seraient tout à fait capables aujourd’hui de lancer une opération contre une entreprise considérée comme “politiquement incorrecte”, par exemple pour faire baisser son cours en Bourse. »

Le risque de la manipulation de cours 

A ceci près que, en France, ces jeunes actionnaires se heurteraient aux gendarmes de la Bourse. « Ce phénomène serait possible en Europe, confirme un gérant, car on ne peut pas empêcher des petits porteurs de se coordonner sur une plateforme pour faire bouger un cours. Mais c’est réprimé par la loi ! La réglementation à ce sujet est claire : cela s’appelle l’action de concert ou la manipulation de cours. » 

Le rallye GameStop s’apparente à une action coordonnée, à une entente pour agir sur un cours, avec la volonté de déstabiliser des acteurs, en s’en prenant systématiquement à des valeurs shortées. Début février, l’Autorité européenne des marchés financiers (ESMA) a fait savoir qu’elle envisageait de prendre de nouvelles mesures de surveillance à la suite de cet épisode américain. Le 29 janvier, soit une semaine après l’envolée à Wall Street du titre de GameStop, le régulateur financier américain avait d’ailleurs lui aussi annoncé qu’il travaillait avec d’autres autorités et les Bourses « pour veiller à ce que les entités réglementées respectent leurs obligations de protéger les investisseurs, d’identifier et de poursuivre les éventuels actes répréhensibles ». « Les cas de manipulation sont actuellement très difficiles à prouver, estime Christophe Foliot, coresponsable de la gestion actions chez Edmond de Rothschild AM, mais la SEC va sans doute revoir ses guidelines. »