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Le grand débat

Bas carbone - L’industrie financière se donne des objectifs plus ambitieux

Option Finance - 9 septembre 2019 - Propos recueillis par Sandra Sebag

De gauche à droite : Frédéric Hoogveld responsable investment specialists, indexing et smart beta, Amundi; Marie Lassegnore gérante obligataire, La Française; Jon Sigurdsen, gérant, DNB AM; Sagarika Chatterjee, directeur climat, PRI (Principes pour l’Investissement Responsable); David Czupryna, spécialiste produits ESG, Candriam; Pierre-Henri Louvel, gérant actions au sein de la direction des gestions d’actifs, Caisse des Dépôts et Marie-Sophie Pastant, responsable gestion ETF et indicielle, BNP Paribas AM

Sous l’impulsion des PRI (Principes pour l’Investissement Responsable) et des spécialistes du climat, l’industrie financière tente de se mobiliser autour d’un objectif visant à contenir le réchauffement climatique dans la limite de 1,5 degré. Pour y parvenir, les spécialistes peuvent s’appuyer sur une amélioration du cadre méthodologique et sur la généralisation à l’ensemble des classes d’actifs de la problématique du climat. Il reste toutefois encore beaucoup à faire pour atteindre ce nouvel objectif, notamment dans le cadre de l’accès aux données ou en termes de communication vis-à-vis des clients finaux. Ce changement de perspectives est également structurant pour les Etats et pour l’ensemble des acteurs économiques. Certains pays ont ainsi annoncé leur intention de viser à terme une neutralité carbone. En effet, les participants au grand débat initié par la rédaction d’Option Finance sont unanimes : l’urgence en matière de climat est absolue.

Après avoir fixé un objectif de réchauffement climatique limité à 2 degrés, les experts préconisent d’aller plus loin et prônent maintenant un objectif à 1,5 degré ; quelles sont les implications pour les Etats et les différents secteurs économiques ?

Sagarika Chatterjee, directeur climat au PRI
PRI

Sagarika Chatterjee, directeur climat au PRI : L’accord de Paris incluait un objectif de réchauffement climatique limité à 2 degrés ; cependant, de nombreux rapports publiés récemment insistent sur la nécessité d’accentuer les efforts et de se fixer des objectifs plus ambitieux. Il s’agit maintenant de contenir le réchauffement climatique dans la limite de 1,5 degré. La principale différence entre ces deux objectifs consiste à avancer la date à laquelle nous devrions atteindre la neutralité carbone (soit l’arrêt des émissions supplémentaires). Avec un objectif fixé à 2 degrés, la neutralité carbone doit intervenir en 2075 ; avec un objectif à 1,5 degré, elle doit être avancée à 2050. L’autre grande différence réside dans l’impact physique du réchauffement sur les populations, qui sera plus réduit avec un objectif à 1,5 degré. A contrario, avec un objectif à 2 degrés, les conséquences du dérèglement climatique seront réelles, le coût sera élevé et nous devrons mettre en place des politiques pour limiter les dégâts. Du point de vue des investisseurs, les différentes études réalisées sur le sujet montrent qu’avec un objectif à 1,5 degré, il ne doit plus y avoir de nouveaux investissements réalisés dans le charbon. Nous devons ainsi radicalement transformer le secteur de l’énergie et accroître considérablement la place des énergies renouvelables, tout en agissant sur les autres secteurs fortement émetteurs de carbone comme les transports ou encore la construction. Mais quel que soit l’objectif fixé, les investisseurs doivent maintenant prendre en compte dans leur allocation d’actifs, dans le choix des valeurs, la problématique du climat et celle de la transition énergétique.

Pierre-Henri Louvel, gérant actions au sein de la direction des gestions d’actifs, Caisse des Dépôts
Caisse des Dépôts

Pierre-Henri Louvel, gérant actions au sein de la direction des gestions d’actifs, Caisse des Dépôts : Si l’on fait référence à l’accord de Paris où l’objectif de 2 degrés a été clairement annoncé, les engagements pris par les différents Etats impliquaient plutôt un réchauffement climatique limité à 3 degrés, ce qui signifie que déjà dans l’accord de Paris, implicitement, les signataires admettaient qu’ils devraient, à l’avenir, revoir leurs engagements à la hausse. Nous nous situons maintenant dans une perspective radicalement différente.



Sagarika Chatterjee :
Nous considérons qu’une accélération est possible dans la lutte contre le réchauffement climatique par rapport aux accords de Paris. Il est nécessaire de mettre en place une «disruption». Nous avons engagé des discussions à ce sujet avec des investisseurs. Il existe indéniablement une dimension politique dans ces sujets, mais ils intègrent aussi une dimension technologique et dans ce domaine, les avancées sont considérables. Le nombre d’individus travaillant maintenant dans les énergies renouvelables a fortement progressé. Les investissements dans ce secteur se multiplient. Dans certains pays comme la Chine, le véhicule électrique pourrait se développer à une vitesse accélérée.

David Czupryna, spécialiste produits sur l’ESG de Candriam
Candriam

David Czupryna, spécialiste produits sur l’ESG de Candriam: Nous sommes en effet face à une urgence. Une étude publiée par la revue américaine Nature le 1er juillet 2019 analyse la quantité totale de carbone qui sera émise dans l’atmosphère sur la base des capacités actuelles dans les énergies fossiles. Elle démontre qu’en prenant l’hypothèse d’une durée de vie de ces installations en ligne avec l’histoire, nous atteindrons déjà 1,5 degré de réchauffement d’ici 2050. Si la Chine et l’Inde, qui sont les deux pays les plus engagés dans l’installation de nouvelles capacités dans les centrales à charbon et à pétrole, créent des centrales avec une durée de vie identique à celle des centrales existantes, nous allons mécaniquement dépasser cet objectif de 1,5 degré. Toute nouvelle centrale nous éloigne ainsi encore plus de l’objectif à 1,5 degré. Si l’on ajoute à cela tous les investissements dans les énergies qui sont déjà prévus et budgétés, nous sommes déjà à 2 degrés. Cette étude montre à quel point nous sommes dans l’urgence. Il ne faut pas se tromper de cible. Des entreprises dans le secteur pharmaceutique ou dans le secteur des télécommunications prennent des engagements sur leurs émissions de carbone, cela est très positif ; cependant leurs émissions au niveau global ne représentent que 1 % du total, par conséquent même si elles deviennent «neutres en carbone», cela ne changera rien quant à notre capacité collective à rester sous 1,5 degré voire, en étant réaliste, sous les 2 degrés. Les services aux collectivités locales, les secteurs de l’énergie, la construction, les matériaux, le secteur minier sont les principaux émetteurs. Ce sont eux – ainsi que les secteurs auxiliaires qui les financent – qui doivent s’engager à réduire drastiquement leurs émissions. Ces secteurs doivent être la cible prioritaire.

Jon Sigurdsen, gérant de portefeuille chez DNB AM
DNB AM

Jon Sigurdsen, gérant de portefeuille chez DNB AM : Etant donné que les deux tiers des émissions de carbone responsables du réchauffement climatique proviennent du secteur de l’énergie, l’urgence absolue consiste en effet à développer et à faire croître les énergies renouvelables et à améliorer l’efficacité énergétique des installations existantes. Pour nous, en tant que gestionnaire d’actifs, cela crée des opportunités, car nous constatons que l’énergie issue des éoliennes ou encore du solaire, qui auparavant n’était guère rentable, le devient aujourd’hui car les coûts de production ont nettement diminué. De même, cela crée des opportunités pour les investisseurs privés ou particuliers qui souhaitent dédier une partie de leur épargne à soutenir la diversification des sources d’énergie dans le monde.

Des conditions sont nécessaires pour accélérer la transition énergétique, il faudrait en effet que des pays comme la Chine, l’Inde ou les Etats-Unis s’impliquent davantage dans la lutte contre le réchauffement climatique, mais est-ce qu’ils en prennent réellement le chemin ? Quel est l’intérêt de se fixer des objectifs finalement peu réalistes ?

David Czupryna :
En visant un objectif irréaliste ou difficile à atteindre, nous espérons pouvoir atteindre un objectif réaliste. Si l’on fixe comme but une limite à 3 degrés, nous pourrions atteindre 5 degrés, avec un objectif à 1,5 degré, nous avons peut-être une chance d’arriver à 3 degrés. Cette approche est peut-être cynique, mais elle permet d’avancer.

Pierre-Henri Louvel : Pour rebondir sur les PRI, en vue de permettre une inflexion à un horizon 2025, la finance a un rôle à jouer en termes d’impulsion, d’engagement auprès des entreprises. Mais elle ne pourra pas à elle seule entraîner l’ensemble des entreprises. Le rapport Stern et Stiglitz publié fin mai 2017, qui constitue une référence au niveau mondial, indique qu’il faut attribuer un prix au carbone et qu’il devrait être établi au niveau mondial au minimum à 40 dollars par tonne de CO2 à un horizon 2020 et à 50 dollars à un horizon 2030 pour atteindre les objectifs en température de l’Accord de Paris. Aujourd’hui, toutes les émissions ne sont pas encore réglementées, et concernant celles qui le sont, plus de 75 % des émissions se voient attribuer un prix du carbone explicite inférieur à 10 dollars. Nous sommes donc très loin du compte. Il faut un changement réglementaire pour augmenter le prix du carbone.

David Czupryna : En effet, en Europe, nous disposons d’un mécanisme de trading des permis d’émettre du carbone, ce prix est inférieur à 30 euros et encore : les entreprises ont reçu gratuitement la majeure partie des permis correspondant à leurs émissions. Seuls les plus gros émetteurs de CO2 doivent avoir recours à ce marché et acheter des permis pour couvrir la part ne correspondant pas aux permis d’émettre reçus gratuitement.

Sagarika Chatterjee : De grands investisseurs ont revu leurs objectifs et sont devenus plus ambitieux en matière de lutte contre le réchauffement climatique. En Australie, par exemple, un des plus grands institutionnels vise un objectif de neutralité. Nous essayons d’inciter les investisseurs à basculer sur cet objectif de neutralité ou de limitation à 1,5 degré car cela leur permettra de développer une stratégie à long terme. Il est important que les gérants d’actifs adoptent aussi ce type de stratégie car cela constituera un signal positif pour l’ensemble des acteurs économiques. Mais l’un des véritables challenges incombe aux autorités de contrôle et de régulation et aux acteurs publics : est-ce qu’ils vont également soutenir de tels objectifs ? Est-ce qu’ils comptent véritablement accélérer vers la transition énergétique ? La France et le Canada par exemple viennent d’introduire des lois en faveur de la neutralité carbone, ce qui est très significatif car lorsque ces objectifs sont prévus par la loi, les acteurs économiques sont obligés de s’y tenir.

Pierre-Henri Louvel : Il est très positif que des Etats se fixent des objectifs ambitieux comme c’est le cas en France, mais je rappellerai simplement que le Haut Conseil pour le climat vient de publier un rapport intitulé «Agir en cohérence avec les ambitions».


Est-ce que d’autres pays envisagent de passer à la neutralité carbone ?

Les pays du Nord de l’Europe par exemple sont souvent considérés comme très vertueux dans ce domaine, est-ce réellement le cas ?

Jon Sigurdsen :
La Suède s’est engagée à passer à la neutralité carbone en 2045, en se focalisant essentiellement sur le secteur des transports. La Norvège, de son côté, s’est fixé un objectif de neutralité pour 2030, en finançant des réductions d’émissions à l’étranger à hauteur de ses propres émissions pour atteindre cet objectif. La prise de conscience des enjeux environnementaux de manière générale est ancrée dans la culture nordique depuis longtemps. En Scandinavie, de nombreuses politiques ont été menées pour lutter contre le réchauffement climatique, notamment par exemple dans l’industrie automobile où il existe des normes très strictes et des incitations pour développer les véhicules électriques.

David Czupryna :
La Norvège est l’un des pays où la part des véhicules électriques et hybrides est la plus développée au monde. Les engagements pris par ce pays sont très conséquents, mais c’est aussi un petit pays par rapport à la Chine, par conséquent, l’impact de sa politique est peu important au niveau global. Par ailleurs, ce pays est très dépendant des énergies fossiles, les responsables politiques cherchent à contrebalancer le poids du secteur pétrolier par des stratégies très ambitieuses en termes d’émissions de carbone. Plus généralement, en matière d’industrie automobile, les progrès réalisés sont très importants dans les pays développés, mais il existe un stock important de véhicules anciens très polluants dans d’autres régions du monde, notamment en Afrique. Certains constructeurs exportent des vieux modèles en Afrique et mettent sur le marché en Europe des véhicules plus écologiques.

Pierre-Henri Louvel :
Il ne faut en effet pas oublier que même si les politiques décident de supprimer les véhicules à combustion, il y a un effet de stock relativement important. La durée de vie d’un véhicule est d’une dizaine d’années. Si l’on fixe la suppression de la commercialisation de véhicules à combustion à l’horizon 2030 dans les économies développées, il faudra attendre 2040 pour que cette politique ait des effets concrets sur la consommation de barils de pétrole.

Marie Lassegnore, gérant de portefeuille obligataire à La Française
La Française

Marie Lassegnore, gérant de portefeuille obligataire à La Française : Il est aussi important de souligner que la part des véhicules électriques dans un pays est le reflet du mix énergétique de celui-ci. Nous n’avons pas du tout la même situation en France, où le nucléaire a été privilégié, qu’en Allemagne ou en Norvège.

David Czupryna :
Ce point est intéressant. Il existe une étude de l’Agence européenne de l’environnement datant de novembre 2018 consistant à modéliser à partir de quel moment un véhicule 100 % électrique est plus intéressant en termes d’émission de carbone sur l’ensemble de son cycle de vie (correspondant à 150 000 km sur une période de 10 ans) par rapport à un véhicule à combustion. Il en ressort qu’il le devient à partir du moment où le montant d’émission de CO2 pour produire l’électricité qui permet de recharger les batteries ne dépasse pas 600 grammes d’émission par kW. Ce chiffre est élevé, la France se situe à 50 grammes, la Belgique à 150, l’Allemagne à 300 grammes. En Europe, un seul pays est au-delà des 600 grammes : c’est la Pologne qui utilise massivement le charbon. Ainsi, utiliser aujourd’hui un véhicule électrique est plus intéressant sur le long terme. Si l’on fait la même analyse en comparant un véhicule 100 % électrique à un véhicule hybride, le seuil se situe autour de 300 grammes. A noter cependant que ce point doit être nuancé : toutes les problématiques ne sont pas intégrées dans cette étude, comme la gestion et le recyclage des batteries en fin de vie, l’impact social de la production des métaux nécessaires pour la réalisation des batteries électriques, etc.

Pierre-Henri Louvel :
Le principal problème dans l’industrie automobile n’est pas tant la capacité des batteries, qui est souvent présentée comme une limite à la croissance de l’automobile électrique, mais plutôt l’arrêt de la R&D en matière d’émissions des véhicules à combustion et un effet mix défavorable. En effet, les principales zones de croissance du parc automobile mondial se situent dans les émergents où les réglementations sont bien moins rigoureuses que dans les économies développées. De plus, la taille des véhicules a tendance à augmenter dans les pays occidentaux en parallèle à la baisse du prix du baril. Nous ne sommes plus dans un environnement avec un baril à 100 dollars, comme cela a pu être le cas auparavant, ce qui incitait les consommateurs à économiser de l’énergie.


Si l’on revient plus spécifiquement au cas de l’industrie financière, quels sont les engagements pris en matière d’émission ?

Est-ce qu’ils sont compatibles avec une hypothèse de réchauffement climatique à 1,5 degré voire 2 degrés ?

Sagarika Chatterjee :
Pour répondre à cette question, nous pouvons nous focaliser sur quelques exemples intéressants. La Suède constitue un marché considéré comme très progressiste, des engagements ambitieux ont été pris notamment par les fonds de pension, mais récemment, le ministre des Finances a souhaité aller plus loin. Les fonds de pension devront dorénavant intégrer la neutralité carbone ou un niveau proche de la neutralité. Aux Etats-Unis, si le pays est sorti de l’accord de Paris, certains grands fonds d’investissement ont adopté des stratégies visant à limiter leur impact sur le réchauffement climatique. De plus, beaucoup d’investisseurs aux Etats-Unis réclament la mise en place d’un prix pour le charbon. Au Japon, GPIF (Government Pension Investment Fund), l’un des plus grands fonds au niveau mondial, a annoncé le mois dernier sa volonté de prendre en compte le climat dans son analyse des risques en s’appuyant sur les analyses du CDP (Carbon Disclosure Project). Un autre exemple important est le fonds de pension de la ville de New York, qui a publié un plan d’actions pour le climat. Ce sont des exemples, mais ils sont significatifs. Pour les marchés financiers, un autre élément positif réside dans la croissance du nombre d’indices prenant en compte la problématique du climat. Les investisseurs ont ainsi maintenant à leur disposition ces indices, ils peuvent déployer des stratégies en faveur du climat sur l’ensemble des classes d’actifs. Les opportunités d’investissement sont nombreuses et ne cessent de se développer dans les différentes classes d’actifs.

Marie Lassegnore :
En termes d’opportunités dans la sphère financière, nous pouvons citer le marché des «green bonds» dont la croissance est importante ces dernières années. Celle-ci peut permettre de répondre en partie aux objectifs des autorités européennes. L’IRENA (Agence internationale pour les énergies renouvelables) considère qu’il faudrait réaliser 1 700 milliards de dollars d’investissement dans les énergies renouvelables dans le monde. Le marché des «green bonds», qui au départ a été créé par les banques de développement, croît fortement et ne cesse de se diversifier en termes d’émetteurs, il atteint maintenant environ les 600 milliards de dollars. S’il correspond à seulement 20 % des besoins en termes de génération d’électricité, sa contribution est tout de même importante. De leur côté, les compagnies d’assurance et les banques ont pris des engagements conséquents. Certaines banques par exemple ne financent plus les nouveaux projets de centrales à charbon.


Les engagements pris ne buttent-ils pas parfois sur des difficultés méthodologiques?

Ces dernières ont-elles progressé afin notamment de prendre en compte le scope 3 (ensemble des émissions indirectes liées au cycle de vie du produit) ?

Sagarika Chatterjee :
L’ensemble des investisseurs avance des difficultés liées à l’accès aux données. Celui-ci constitue encore un challenge pour les investisseurs. Il pourrait être intéressant que les régulateurs s’emparent de ce sujet et contraignent ou incitent les entreprises à fournir les informations sur leurs émissions. Les banques centrales pourraient aussi jouer un rôle clé dans ce domaine en supervisant l’accès aux données et en incitant les émetteurs à être plus transparents. Si toutes les banques centrales se réunissaient et fournissaient des guides de bonne conduite, cela pourrait constituer un signal très positif pour l’ensemble de l’industrie financière et des marchés financiers.

Jon Sigurdsen :
L’accès à l’information constitue un domaine clé afin de parvenir à calculer le scope 3. Nous constatons tout de même une sophistication importante des investisseurs en particulier des investisseurs institutionnels et professionnels. Ils nous interrogent sur les méthodologies utilisées, s’intéressent à la façon dont nous calculons l’empreinte carbone. Les questions sont plus concrètes et plus sophistiquées qu’il y a quelques années, et nous constatons également que les investisseurs se focalisent de plus en plus sur le scope 3. En tant qu’industrie, nous n’avons pas d’autre choix que de progresser dans ce domaine.

Marie-Sophie Pastant, responsable de la gestion indicielle de BNP Paribas Asset Management
BNP Paribas Asset Management

Marie-Sophie Pastant, responsable de la gestion indicielle de BNP Paribas Asset Management : Nous avons lancé un ETF sur l’indice Low Carbon 100 Europe® il y a près de 11 ans et au départ les indicateurs étaient limités aux scopes 1 et 2. Mais depuis, la méthodologie de calcul de cet indice a évolué pour intégrer le scope 3 ainsi que les émissions évitées, mais aussi et surtout la stratégie des entreprises afin de s’intégrer dans une transition énergétique. Il existe toujours un problème d’accès aux données, il faut de ce fait s’appuyer sur des fournisseurs de données qui sont également capables de fournir une modélisation efficace afin d’estimer les émissions de carbone des entreprises. Nous collaborons dans cette perspective avec Carbone 4 et le CDP qui font partie du comité d’experts de l’indice que notre ETF réplique. Un des enjeux consiste aussi à soutenir les initiatives qui permettent à chaque secteur de s’inscrire dans une trajectoire à moins de 2 degrés. Il en existe plusieurs, comme ACT (Assessing low-Carbon Transition) ou TPI (Transition Pathway Initiative) soutenues par BNPP AM, qui permettent d’être plus granulaire au niveau de chaque secteur, d’évaluer les stratégies des entreprises et de les guider afin de progresser en matière de transition énergétique.

Marie Lassegnore : Nous sommes tous d’accord sur les problèmes de couverture et d’accès à l’information. Ils sont encore plus importants dans le cadre de la dette, en particulier de la dette high yield que dans celui des actions et plus généralement des actifs cotés. Mais même pour ces derniers, si l’on considère les entreprises qui délivrent des informations au CDP, elles peuvent subir ou initier des changements de périmètre : des cessions, des acquisitions qui changent radicalement leur profil d’émissions. Tout cela nécessite un retraitement. Nous avons donc fait le choix de développer une méthodologie en interne pour estimer le bilan carbone des entreprises. Nous sommes, de cette façon, plus sereins sur la façon de décortiquer les activités d’une entreprise, d’affiner nos estimations. En ce qui concerne le scope 3, au regard du manque d’informations, nous l’approchons via une estimation pour les secteurs où sa contribution est la plus matérielle. Nous remontons ou descendons dans la chaîne de valeur, selon le type d’entreprise, et nous nous appuyons sur les produits et services proposés. Nous nous intéressons à la trajectoire future des émissions carbone liée à l’utilisation des produits et pour cela nous intégrons les données historiques du scope 3. Mais nous ne nous limitons pas au passé, nous nous intéressons aussi aux produits en développement, aux investissements, au futur.

Frédéric Hoogveld, responsable spécialiste produits Index & Smart Beta chez Amundi
Amundi

Frédéric Hoogveld, responsable spécialiste produits Index & Smart Beta chez Amundi : Beaucoup de gérants se plaignent de l’accès aux données, mais par rapport à il y a cinq ans, nous notons une évolution positive. La qualité des données a augmenté, la profondeur des analyses des fournisseurs de données s’est également accrue. Ces derniers intègrent maintenant des données prospectives, ce qui change beaucoup par rapport à il y a deux ou trois ans où nous devions travailler sur la base de données anciennes. Aujourd’hui, les investisseurs savent beaucoup mieux où ils en sont du point de vue de leur empreinte carbone et de leur risque carbone. Il reste certes des problèmes conceptuels, mais en cela le scope 3 ne résout pas tout, car il peut entraîner plusieurs comptages d’une même émission. Quand nous utilisons le scope 3, est-ce que nous savons précisément où l’arrêter ?

David Czupryna : Il ne faut pas oublier que le TCFD possède seulement deux ans d’ancienneté. Cela fait longtemps que nous parlons de bas carbone, mais le cadre global pour établir des reportings est relativement récent. Nous sommes tous d’accord pour dire que l’empreinte carbone n’est pas parfaite : nous ne pouvons analyser correctement les entreprises en nous limitant aux scopes 1 et 2. Cependant, une entreprise dont les scopes 1 et 2 sont au-dessus de la moyenne constitue déjà un signal d’alerte. Le carbone constitue aujourd’hui un proxy ; nous pouvons l’utiliser pour guider les investissements en y ajoutant les émissions évitées et la stratégie des entreprises.

Marie-Sophie Pastant : Nous avons vu l’intérêt des investisseurs sur la thématique du bas carbone évoluer positivement. Il y a près de 11 ans, quand nous avons lancé notre ETF bas carbone, cette thématique était peu connue. Les encours de notre fonds sont longtemps restés autour de 40 millions d’euros, jusqu’en 2016, et étaient principalement détenus par deux fondations. Après la COP 21 de Paris, nous avons commencé à noter de l’intérêt, mais les encours n’ont vraiment décollé que depuis 2017. Cet ETF dispose désormais d’un encours de plus de 650 millions d’euros1. Nous sommes régulièrement interrogés sur ce fonds, sur les actions européennes en portefeuille et sur la façon dont il est construit. Les investisseurs veulent comprendre les modèles de calcul des différents scopes, en quoi consistent les émissions évitées, ils nous questionnent sur la qualité des données. Ils ont besoin de rendre plus transparents les méthodologies et les actifs sous-jacents des fonds afin de pouvoir eux-mêmes afficher les efforts qu’ils réalisent en matière de transition énergétique. Il est important de prendre en compte les émissions évitées et des analyses prospectives, mais aussi de rester dans le cadre des propositions de la Commission européenne qui considère que tous les secteurs doivent mener leur transition. Nous devons donc conserver un univers d’investissement large, tout en finançant des entreprises qui sont des «pure green players» afin d’accélérer la transition énergétique. L’indice Low Carbon 100 Europe® que nous répliquons est aujourd’hui constitué de 5 % d’entreprises vertes dans les énergies renouvelables, ce qui permet de soutenir de plus petits acteurs qui apportent des solutions à la transition énergétique.

1. Source BNPP AM, au 28 /06/19


Il existe de nombreux indices bas carbone, comment les choisir ?

Frédéric Hoogveld : Nous avons participé à la création d’un indice «Low Carbon Leaders» avec MSCI qui permettent de donner une exposition, style neutre, secteur neutre, tout en réduisant l’empreinte carbone de 50 %. Cet indice a une dimension très institutionnelle car il reste très diversifié en nombre de titres, contrairement à d’autres indices plus concentrés. En ce qui concerne les indices bas carbone, nous ne pouvons pas considérer qu’il y en a des bons et d’autres mauvais ; ils correspondent à différents clients et différents besoins. Il existe plusieurs fournisseurs d’indices et de données sur le marché, cela constitue une bonne chose pour nous en tant que gérant d’actifs car cela permet l’innovation. Par ailleurs, au-delà de la réplication d’indices, nous travaillons beaucoup avec des investisseurs institutionnels qui nous demandent d’appliquer à leurs portefeuilles indiciels des stratégies visant à réduire leur empreinte carbone et/ou à augmenter la part de l’économie verte dans leur portefeuille. Il ne s’agit plus d’indices, mais d’overlay indiciel sur de la gestion institutionnelle.

Marie-Sophie Pastant :
Nous constatons l’existence d’une multitude d’indices, et cela nous donne beaucoup de latitude pour choisir l’indice qui est le plus en ligne avec la politique de notre groupe. L’indice Euronext que nous avons choisi nous a séduits car il fait intervenir un comité d’experts indépendants qui régit les règles de l’indice, ce qui lui a permis d’évoluer ces dix dernières années. Nous l’avons souligné tout à l’heure, au départ, il n’utilisait que les scopes 1 et 2, le comité a décidé ensuite de changer de fournisseurs de données afin de collaborer avec Carbone 4 et le CDP. Cette résilience dans le temps et ces mises à jour sont importantes. Depuis l’an dernier, cet indice exclut le charbon et les énergies fossiles, ce qui correspond à une demande des investisseurs.


Les différences entre les indices sont-elles importantes ou seulement à la marge ?

Frédéric Hoogveld : Certains indices vont éliminer des secteurs comme ceux de l’énergie, ce qui peut conduire à créer des biais importants. Les indices peuvent donc être différents. Ils reflètent des politiques d’investissement différentes.

Marie-Sophie Pastant :
Un indice qui s’arrête aux scopes 1 et 2 est très différent d’un indice intégrant le scope 3, les émissions évitées et les stratégies mises en place par les entreprises en matière de transition énergétique. Le degré de sélectivité aussi est différent d’un indice à l’autre. Euronext a fait le choix de prendre les meilleurs dans chaque secteur pour arriver à un panier de 100 entreprises dont 5 % sont des entreprises opérant dans les énergies renouvelables ou l’efficacité énergétique. Certains indices sont plus larges avec des objectifs de réduction carbone ne s’attachant qu’aux scopes 1 et 2. La pédagogie est clé pour expliquer le fonctionnement et la composition des indices.

David Czupryna :
L’Union européenne va, de ce point de vue, apporter de la clarté. Deux standards pour des indices à bas carbone ont été définis par le groupe de travail. Au-delà de sélectionner des valeurs bas carbone, les travaux de l’Union européenne intègrent l’ensemble des dimensions ESG. L’Europe est leader au niveau mondial sur ces sujets. Elle est en train de créer un cadre qui permet de standardiser le marché, mais aussi d’inciter à davantage de transparence.

Jon Sigurdsen :
Les stratégies indicielles sont intéressantes et ont leur place dans la thématique bas carbone. Mais nous considérons que les stratégies actives ont l’intérêt de permettre d’identifier les nouvelles solutions. Les gestions indicielles retiennent les solutions les plus évidentes, mais peuvent conduire à manquer certaines opportunités. Un gérant actif va pouvoir sélectionner des entreprises de plus petite taille ou qui sont en train de changer de modèle de développement. Il nous semble important de soutenir la dynamique de transition, ce qui est parfois difficile avec des indices trop contraignants. Nous investissons par exemple dans des producteurs d’énergie éolienne ou solaire qui ont encore une partie de leur business axée sur les énergies fossiles, mais qui sont des acteurs très importants de la transition des énergies fossiles vers les énergies renouvelables. Par ailleurs, au sein des indices, il existe un certain nombre de titres que nous ne souhaitons pas détenir en portefeuille. C’est aussi cela, la gestion active : avoir la liberté de ne pas investir dans certains titres, afin de créer de l’alpha (surperformance) à long terme.

Marie Lassegnore :
Dans le crédit et notamment le marché high yield, la présence d’ETF sur la thématique du bas carbone est très limitée, pour des raisons techniques et d’accès à l’information, certaines entreprises n’étant pas cotées. C’est un argument pour la gestion active.

David Czupryna :
Ce point est important, l’empreinte carbone s’appuie toujours sur le passé. Il existe plusieurs approches différentes, mais la plupart du temps, elles s’appuient sur le passé. La méthode la plus simple consiste à exclure les trois secteurs les plus intenses en émission, ce qui crée un écart important par rapport aux indices sans générer de l’alpha (surperformance). Il existe aussi des approches plus sophistiquées d’optimisation qui sont neutres d’un point de vue sectoriel, mais qui se fondent aussi sur des données historiques, elles sont sous-optimales selon nous, même si elles vont dans le bon sens. En ce qui nous concerne, nous pouvons mettre en place des approches passives et actives notamment à travers le fonds bas carbone que nous venons de lancer. Dans ce cadre, nous recherchons les entreprises en analysant si elles se situent dans une trajectoire à 1,5 degré. Nous analysons la société, ses investissements, ses projets, et son empreinte carbone n’est que la résultante de ces analyses. Il existe plusieurs approches qui sont toutes légitimes, mais nécessitent des outils de mesure différents.

Marie-Sophie Pastant :
Dans une approche passive, nous ne nous concentrons pas seulement sur les émissions passées. La sélection de titres est aussi basée sur des projections et la composition de l’indice est revue une fois par an. Le rôle des fournisseurs d’ETF est aussi de retenir des indices susceptibles d’évoluer dans le temps.

Frédéric Hoogveld :
Il est aussi important de souligner que ces stratégies indicielles bas carbone ont été adoptées depuis un grand nombre d’années par des grands institutionnels car ils y voient une source de surperformance. Ces indices leur ont permis de générer de la performance par rapport à leur indice de référence depuis qu’ils utilisent ces stratégies. La décarbonation est importante, mais les investisseurs veulent aussi gagner de l’argent et ces stratégies ont généré, depuis qu’elles existent, des résultats positifs.


Quelle est en moyenne la surperformance des stratégies à bas carbone ?

Marie-Sophie Pastant : La surperformance de l’indice Low Carbon 100 Europe® par rapport au Stoxx Europe 600, un indice actions européennes traditionnel, est de 0,88 % en moyenne par an depuis 10 ans1 (dividendes nets réinvestis).

David Czupryna :
Dans le cadre de la gestion d’un mandat pour une caisse de retraite française avec un objectif bas carbone, nous avons réalisé une étude sur ce sujet en classant les entreprises au niveau mondial en fonction de leur bilan carbone. Il en ressort que sur une période d’analyse de neuf ans, les portefeuilles comprenant les titres ayant la plus faible intensité carbone ont eu globalement tendance à surperformer leur univers d’investissement, alors que ceux qui affichent l’intensité carbone la plus élevée ont eu tendance à le sous-performer. En outre, nous gérons ce mandat avec une contrainte de réduction de 50 % du bilan carbone sans prise de risque excessive par rapport à l’indice de référence puisque nous sommes également contraints en matière de tracking error. In fine, nous pouvons gérer un portefeuille bas carbone avec une performance en ligne avec l’indice de référence.

Jon Sigurdsen :
Pour notre part, il s’agit de la gestion active, et nous avons pu, avec notre fonds, générer une surperformance de 3 % sur les dix dernières années par rapport à un indice qui est déjà axé sur l’énergie verte.

Marie-Sophie Pastant :
Les investisseurs utilisent aussi ces produits thématiques pour éviter un risque financier futur. De nouvelles législations devraient être mises en place afin de favoriser la lutte contre le réchauffement climatique. Les entreprises vont ainsi devoir se positionner sur des technologies disruptives, sous peine d’être en risque et de perdre des clients et des financements. Les jeunes générations sont aussi beaucoup plus sensibles à l’environnement. Les fonds thématiques sur le bas carbone ou l’économie circulaire permettent de sélectionner des entreprises adoptant des business models différents, davantage tournés vers les enjeux environnementaux d’aujourd’hui et de demain.


Est-ce que la problématique du bas carbone peut être mise en œuvre sur l’ensemble des classes d’actifs, sur le crédit par exemple ?

Marie-Sophie Pastant : Oui, nous disposons d’un ETF obligataire excluant les énergies fossiles, avec une méthodologie différente de celle utilisée par Euronext pour son indice Low Carbon 100 Europe®. En ce qui concerne les obligations gouvernementales, nous allons regarder quelles sont les actions menées par les différents Etats et banques centrales visant à respecter la trajectoire à moins de 2 degrés et nous adapterons sans doute notre gamme en conséquence.

Marie Lassegnore :
Elle peut l’être sur le crédit et le souverain. Sur la partie souveraine, un indice a d’ailleurs été lancé récemment : le «FTSE climate risk-adjusted world government bond index» qui considère l’impact des risques d’adaptation et de transition sur la dette souveraine de 22 pays. Nous considérons également ces deux types de risques dans notre approche climatique pour nos portefeuilles investis sur de la dette souveraine.

Frédéric Hoogveld :
Nous recevons de plus en plus de demandes d’intégration de critères ESG et/ou bas carbone sur nos gestions indicielles spécialisées sur le crédit. D’un point de vue pratique, leur mise en œuvre ne pose pas de difficultés majeures par rapport à des portefeuilles indiciels actions dans la mesure où les données sont disponibles pour la majeure partie des émetteurs. D’un point de vue méthodologique, il est par contre important d’expliquer aux investisseurs que dans le monde obligataire, une empreinte carbone ne reflète pas aussi bien le «risque carbone» que dans le monde actions. Par exemple, si un opérateur de centrale électrique à charbon émet une obligation avec une maturité d’un mois et une obligation avec une maturité de 10 ans, les deux obligations auront la même «empreinte carbone» mais pas le même «risque carbone» car le risque carbone de l’obligation de longue maturité, c’est-à-dire le risque que l’émetteur soit impacté par une augmentation implicite ou explicite du coût des émissions carbone, est beaucoup plus élevé. Il est donc important d’avoir un dialogue approfondi entre l’investisseur et le gérant afin là encore de bien comprendre les objectifs à atteindre : s’agit-il de réduire l’empreinte carbone ou bien de réduire le risque carbone ? Dans quelle proportion ? Nous avons aussi de plus en plus de demandes pour l’intégration de critères ESG/bas carbone dans nos gestions indicielles sur les obligations gouvernementales, mais les problèmes méthodologiques sont nombreux, notamment en ce qui concerne le calcul de l’empreinte carbone d’un Etat. Les indices d’obligations gouvernementales étant assez concentrés, il est impératif que la mesure de l’empreinte carbone soit robuste pour éviter de prendre des paris marqués sur la base de données non consensuelles.


La thématique du bas carbone s’avère complexe dans sa mise en œuvre, comment communiquer auprès du grand public ? Comment établir des reportings ?

David Czupryna : Nous devons parler d’émissions de carbone en utilisant des métriques que les particuliers peuvent comprendre. L’investisseur est avant tout un consommateur, il faut qu’il prenne conscience qu’il possède une empreinte carbone globale en tant qu’individu. Chaque individu en France ou ailleurs pourrait se voir attribuer un budget annuel d’émissions de carbone ; aujourd’hui en France, il est en moyenne de 8 tonnes, mais demain, il pourrait être de 3 tonnes. On peut démontrer dans cette perspective aux individus que 10 000 euros placés dans un fonds représentent l’équivalent de son aller-retour pour partir en vacances, ce qui est pour lui relativement parlant. Ce type d’information est plus significatif que d’évoquer les scopes 1, 2 et 3.

Marie-Sophie Pastant :
Nous mettons avant tout l’accent sur la pédagogie et sur la transparence de l’information, quel que soit le moyen (reporting ISR dédié pour certains fonds labellisés, notation ESG pour une grande partie de notre gamme, rapport d’impact pour des fonds spécifiques). Nous communiquons régulièrement auprès des investisseurs professionnels via des séminaires pédagogiques sur l’empreinte carbone des investissements et sur l’ESG plus généralement. Nous avons également engagé de nombreuses initiatives au niveau de la société de gestion afin de développer des formations en interne à destination de l’ensemble des collaborateurs. Pour les particuliers, nous travaillons en étroite collaboration avec les distributeurs dans le but de développer des outils pédagogiques et réalisons des formations et des vidéos pour appuyer cette démarche.

Jon Sigurdsen : Un énorme effort pédagogique est nécessaire. Chez DNB, nous avons commencé par une simplification du langage afin d’expliquer concrètement ce que l’on fait dans les portefeuilles. Mais il est aussi essentiel de former les conseillers et les banquiers, ceux qui parlent aux clients finaux. Nous essayons là encore d’être le plus transparents possible. A ce titre, une bibliothèque sur le sujet du développement durable est accessible sur notre site, mais il nous reste encore beaucoup de travail à faire. Nous affichons dans notre rapport annuel ESG les émissions de carbone comparées aux indices ainsi que la quantité d’énergie propre produite par le portefeuille DNB Renewable Energy. Nous sommes en train de travailler sur les émissions évitées et nous les communiquerons prochainement.

Marie Lassegnore : Il faut repenser surtout notre relation avec le client final. Une révolution technologique doit être menée sur notre façon de présenter les fonds. Le client final doit devenir acteur de ses investissements à travers des reportings interactifs.

Marie-Sophie Pastant : Les labels constituent un apport important dans ce domaine car ils permettent de définir un code de transparence accessible à tous les investisseurs et compréhensible par tous. Nous sommes le premier fournisseur d’ETF à avoir reçu le label ISR (français) pour trois de nos ETF et allons continuer dans cette direction.

Frédéric Hoogveld : Les labels peuvent en effet être utiles pour communiquer auprès du grand public. Mais la thématique du climat et l’ESG ne signifient pas la même chose pour chaque investisseur en fonction de sa localisation géographique. En ce qui concerne les reportings, nous devons être capables d’expliquer chaque décision d’investissement aux clients. Le succès des obligations vertes est d’ailleurs lié à la transparence de ce type d’investissement vis-à-vis de l’impact environnemental, chacune devant établir un reporting sur les projets financés.


La thématique de l’économie circulaire devrait susciter un fort engouement des investisseurs, selon BNP Paribas Asset Management

Si la thématique du bas carbone a désormais trouvé sa place auprès des investisseurs institutionnels, un nouvel élan est en train d’émerger en matière d’ESG : il s’agit de l’économie circulaire. Les deux possèdent d’ailleurs des points communs : comme il a été évoqué lors du Grand Débat, les énergies renouvelables ou encore les économies d’énergie constituent des leviers conséquents en matière de lutte contre le réchauffement climatique. «L’économie circulaire vise à modifier les habitudes de consommation et la production de biens et services, en quittant le modèle linéaire “extraire – fabriquer – consommer – jeter” afin d’adopter un modèle circulaire plus vertueux pour l’environnement, indique Marie-Sophie Pastant, responsable de la Gestion ETF et indicielle chez BNP Paribas Asset Management. Ce nouveau modèle économique s’adresse aux grands défis du XXIe siècle comme les conséquences de l’urbanisation ou encore l’extinction des matières premières.»
Si la prise de conscience vis-à-vis des émissions de gaz à effet de serre est antérieure à la nécessité de développer l’économie circulaire, cette dynamique de développement durable est désormais au cœur des préoccupations des politiques, des entreprises et des citoyens. Dès 2015, l’Europe s’est emparée du sujet, relayé ensuite au niveau national. La France, par exemple, a publié en juillet 2019 un projet de loi sur l’économie circulaire qui concerne notamment la lutte contre le gaspillage. Les acteurs économiques et financiers sont également acteurs de ce changement. Parmi ceux-ci figure la banque BNP Paribas qui soutient plusieurs initiatives dans ce domaine, notamment par le biais de financements octroyés à des entreprises qui mettent en place des actions spécifiques dans ce domaine.
La société de gestion du groupe, BNP Paribas Asset Management, a lancé au printemps dernier le premier ETF au monde sur cette thématique. «Celui-ci réplique un indice (ECPI Circular Economy Leaders Index) dont la méthodologie consiste à sélectionner des sociétés de rayonnement international considérées comme actives en matière de gestion des ressources naturelles ou des plateformes de partage, ou qui cherchent à augmenter la durée de vie de leurs produits», poursuit Marie-Sophie Pastant. De nombreux secteurs sont ainsi concernés : la technologie, les énergies renouvelables, l’industrie ou encore l’automobile. Les cinquante valeurs sélectionnées dans l’indice sont équipondérées et présentent toutes des scores ESG élevés. Parmi celles-ci figurent Caterpillar, Vestas Wind, Danone, Heineken ou encore L’Oréal, qui ont prouvé leur engagement en matière d’économie circulaire. Ce nouvel ETF intègre la gamme ESG de BNPP AM et est négociable en continu sur Euronext Paris (Code ISIN : LU1953136790).


Des groupes engagés dans la lutte contre le réchauffement climatique

Les participants au Grand Débat d’Option Finance ont tous développé des politiques en faveur du climat. Ils font le point sur leurs différentes stratégies et leurs objectifs.

Marie Lassegnore : En ce qui concerne le groupe La Française, nous lançons un fonds crédit bas carbone dont l’engagement est d’être en ligne avec un réchauffement climatique contenu à deux degrés en étant investi dans tous les secteurs. Au niveau du groupe, nous disposons également de produits actions positionnés sur les opportunités liées à la transition énergétique, et en immobilier, nous travaillons sur plusieurs thèmes à impact. Dans le cadre de nos investissements sur le thème du Grand Paris par exemple, nous mettons l’accent sur la mobilité. Nous nous intéressons aussi à la piste de l’économie circulaire, même si ce thème est encore peu mature.

Marie-Sophie Pastant :
Les engagements de BNP Paribas Asset Management (BNPP AM) sont nombreux. D’ici à 2020, l’ensemble des gestions actives de BNPP AM intégreront des critères ESG : c’est l’un des objectifs fixés dans le cadre du lancement de la nouvelle stratégie d’investissement durable de BNPP AM. Par ailleurs nous avons beaucoup investi pour développer un pôle de recherche ESG. Ainsi le Sustainability Centre, aujourd’hui composé de 24 professionnels, a-t-il développé un pilier spécifique lié à la transition énergétique afin de mettre en place des indicateurs de performances. Nous serons en mesure de calculer dans ce cadre la part brune (activités non compatibles avec la transition énergétique) et la part verte de nos investissements (en ligne avec la récente taxonomie des activités vertes fournie par le TEG1) et l’alignement avec un scénario à moins de 2 degrés. Nous publierons l’empreinte carbone de tous nos portefeuilles en intégrant le scope 1, le scope 2 et le scope 3. Nous avons aussi rejoint plusieurs initiatives comme par exemple le Climate Actions 100+ qui vise à s’engager auprès des 100 plus grosses sociétés émettrices de carbone. Dans cette dynamique, nous avons d’ailleurs renforcé notre équipe avec deux nouveaux membres basés à New York et à Hong Kong afin de couvrir plus de sociétés aux Etats-Unis et en Asie. A partir du 1er janvier 2020, nous exclurons de nos fonds actifs le charbon thermique et les producteurs d’électricité ayant une intensité carbone supérieure à la moyenne mondiale de 2017, soit 427 g de CO2 par kWh, avec pour objectif de réduire cette limite à 325 g de CO2 par kWh en 2025. Nous avons également aligné en conséquence notre politique de vote : nous votons maintenant contre l’approbation des comptes pour toute société qui ne communiquerait pas sa stratégie par rapport à une trajectoire à moins de 2 degrés et ne publierait pas ses émissions de carbone. Nous prenons en compte et intégrons les recommandations de la TCFD2 dans notre stratégie globale.
Si l’approche ESG est largement développée au sein de notre gamme, nous sommes particulièrement fiers d’avoir lancé le premier ETF bas carbone en Europe il y a plus de 10 ans. Celui-ci permet de réduire significativement l’empreinte carbone de son investissement, de l’ordre de 60 %, par rapport à celle d’un univers d’actions européennes traditionnel3 ; sa méthodologie a récemment été revue dans le but d’intégrer des facteurs sociaux et de gouvernance des entreprises. Dans le cadre de ce fonds, en plus des trois scopes, les émissions évitées sont prises en considération. La méthodologie développée par Euronext ne se limite ainsi pas au passé et s’appuie également sur des projections, en considérant les stratégies de transition mises en place par les différentes entreprises. En complément, nous avons lancé le premier ETF sur l’économie circulaire en mai dernier. Nous nous sommes rendu compte que cette thématique complétait bien celle du climat : changer de modèle économique et ne plus utiliser les énergies fossiles va de pair avec la recherche de technologies et de méthodes disruptives en termes de production, de consommation et de préservation des ressources naturelles.

Pierre-Henri Louvel : La Caisse des dépôts a pris trois engagements en matière de valeurs mobilières. D’abord sur l’exclusion, nous avons récemment diminué le seuil d’exclusion des valeurs liées au charbon thermique à 10 % du chiffre d’affaires alors que précédemment, il était situé à 20 %. Cet engagement porte à la fois sur les actions et les obligations d’entreprises. Par ailleurs, nous nous sommes fixé très tôt, dès 2014, des objectifs en matière de décarbonation des portefeuilles de l’ordre de 20 %, que nous avons depuis largement dépassés. Au niveau des actions, nous sommes arrivés à – 37 % d’émissions et en ce qui concerne les obligations à – 54 % en 2018 par rapport à fin 2014. Notre rôle consiste aussi à développer un engagement actionnarial exigeant et incitatif. En tant qu’investisseur responsable, nous avons lancé cet été une seconde enquête d’ampleur auprès de la majorité de nos sociétés en portefeuille, qu’il s’agisse des actions ou des obligations. L’objectif de cette enquête est de mieux comprendre l’alignement des entreprises à l’objectif de 2 degrés.

David Czupryna : Chez Candriam, nous avons décidé d’exclure le secteur du charbon thermique sur tous nos investissements avec un seuil de 10 %. Ainsi pour toute société en portefeuille, son chiffre d’affaires (CA) direct ou indirect issu du charbon ne peut représenter plus de 10 % de son CA global et nous allons même jusqu’à exclure celles qui développent tout nouveau projet autour du charbon ! Au niveau de notre Sicav SRI, notre empreinte carbone est inférieure de 40 % par rapport au marché. Par ailleurs, nous allons annoncer très prochainement l’ambition de neutralité carbone pour les activités opérationnelles de Candriam. Concrètement, nous allons neutraliser les émissions de CO2 induites par toutes nos activités au niveau de la société, c’est-à-dire les émissions directes et indirectes liées à la production d’électricité, de chaleur, de vapeur ainsi que celles causées par le déplacement des collaborateurs, auxquelles nous ajoutons les émissions de CO2 de nos sous-traitants.

Frédéric Hoogveld : Nous avons pris également chez Amundi un certain nombre d’engagements et nous avons mis en place des solutions afin d’aider nos investisseurs à atteindre leurs objectifs climatiques. En effet, en tant que gérant d’actifs, notre rôle est de proposer des directions à nos clients pour qu’ils mettent en œuvre les stratégies d’investissement qui leur semblent les plus pertinentes par rapport à leurs objectifs. Ceci étant dit, notre politique climat se décline de différentes façons. Nous avons mis en place comme la plupart des gérants d’actifs des politiques d’exclusion du charbon. Celui-ci est devenu maintenant un tabou chez la plupart des investisseurs et des gérants. Nous sommes aussi membre fondateur depuis 2014 du groupe de place «Portfolio Decarbonization Coalition» qui a pour but de constituer une coalition d’investisseurs engagés sur la réduction de leur empreinte carbone via différentes techniques. En 2014, nous avons aussi lancé des stratégies «bas carbone», en particulier des stratégies indicielles. Nous avons ainsi travaillé sur le développement d’indices bas carbone actions avec MSCI. Depuis trois ans, nous collaborons avec de grands investisseurs institutionnels notamment internationaux afin de mettre en place des solutions visant à débloquer certains marchés financiers et d’aider ainsi à la transition énergétique. A ce titre, nous avons lancé avec l’IFC, qui est le bras financier de la Banque mondiale pour les marchés émergents, le plus gros fonds au monde d’obligations vertes des marchés émergents. Ce fonds réservé aux investisseurs institutionnels a atteint les 2 milliards de dollars d’actifs. Nous venons par ailleurs de lancer, en collaboration avec la Banque européenne d’investissement, un ensemble de solutions d’investissement (Green Credit Continuum) dont l’objectif est d’aider au développement de la finance verte sur certains segments de marché comme par exemple le high yield, la dette privée ou encore les produits de titrisation verte. Notre but est bien ainsi de débloquer des marchés non accessibles à la finance verte. Nous souhaitons ouvrir des portes et créer de nouveaux produits. Par ailleurs, nous prenons en compte la politique climat des entreprises au moment du vote en Assemblées générales (AG) afin de s’assurer que les entreprises disposent bien de stratégies alignées sur un objectif à 2 degrés.

Jon Sigurdsen : DNB est la plus grande banque norvégienne, celle-ci se doit donc d’intégrer une politique durable dans tous ses domaines d’activité. Plus concrètement, chez DNB AM, notre travail en matière d’investissement responsable se décline en quatre piliers : la mise en place de standards, l’engagement actionnarial, le risk management et l’intégration ESG. Dans le premier cas, il s’agit de définir nos attentes en ce qui concerne les entreprises dans lesquelles nous investissons. En 2018 nous avons ainsi publié des standards notamment sur le changement climatique, la corruption et la fiscalité responsable. Ces documents nous servent aussi à définir notre politique d’engagement et de vote aux AG. Dans le cas où nos investissements dans le capital des entreprises sont trop réduits pour peser sur les décisions des entreprises, nous collaborons avec d’autres investisseurs, par le biais de l’UNPRI, par exemple au sein de Climate Action 100+ et de la TCFD. En matière de risk management, nous travaillons sur l’analyse des valeurs, les exclusions et le monitoring du risque. Nous possédons aussi un certain nombre critères d’exclusion qui sont appliquées à l’ensemble de la gestion de DNB AM, comme les armes controversées, le tabac, la pornographie, ainsi que le charbon et les sables bitumineux (lorsque les revenus provenant de ces sources excèdent 30 %). Pour certains de nos fonds nous ajoutons des exclusions plus strictes (par exemple sur les valeurs liées aux énergies fossiles pour l’un de nos fonds actions nordiques) et en ce qui concerne le fonds «DNB Renewable Energy» sur les énergies renouvelables, nous appliquons un principe de «screening positif», c’est-à-dire que nous ne sélectionnons que des entreprises qui ont un impact positif sur l’environnement et le climat.

1. Technical Expert Group.
2. Task Fore on Climate-related Financial Disclosures.
3. Source Carbone 4, juillet 2019, sur la base d’un univers composé des 300 plus grandes capitalisations européennes.
4. Le titre ci-dessus est mentionné à titre d’information uniquement et ne doit pas être considéré comme une recommandation d’investissement.