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Gérants et institutionnels généralisent leur stratégie bas carbone

Option Finance - 25 juin 2018 - Propos recueillis par Sandra Sebag

gérant, Investisseur institutionnel

Gérants et institutionnels généralisent leur stratégie bas carbone

Grâce à la nécessité de publier des reportings associés à l’article 173 de la loi sur la transition énergétique et à la suite des engagements pris à la COP 21, gérants et institutionnels ont affiné leur méthodologie pour calculer l’empreinte carbone de leur portefeuille. Celle-ci porte maintenant sur de nombreuses classes d’actifs y compris des actifs non cotés. Pour autant, les spécialistes de l’investissement buttent encore sur des difficultés méthodologiques, notamment dans le cadre du calcul des émissions indirectes et évitées. Pour progresser, les investisseurs institutionnels cherchent à se fixer des objectifs quantitatifs et développent des expertises en interne. Ils sont épaulés dans leur stratégie par les sociétés de gestion.

Schématiquement, en quoi consiste votre stratégie de lutte contre le réchauffement climatique et quel est son périmètre ?

Pierre-Henri Louvel, gérant actions, Caisse des Dépôts
Caisse des Dépôts

Pierre-Henri Louvel, gérant actions à la Caisse des Dépôts : Nous appliquons notre politique bas carbone à deux classes d’actifs : les actions et les obligations. La Caisse des Dépôts s’est engagée avec ses filiales la CNP et bpifrance au moment de la COP 21 à réduire de 20 % son empreinte carbone à horizon 2020 pour ses portefeuilles actions. Nous avons été au-delà de cet objectif puisque fin 2017, la réduction s’élevait déjà à 27 %. Nous avons pris, à la fin de l’année dernière, un nouvel engagement de ce type pour les portefeuilles obligataires : – 20 % toujours à fin 2020. Nous calculons nous-mêmes l’empreinte carbone : une fois par an, nous réalisons une projection modélisée de l’empreinte carbone des entreprises en portefeuille jusqu’à cette échéance. Pour cela, nous échangeons avec les entreprises par rapport à leur stratégie dans ce domaine et à leurs objectifs. Nous associons ainsi une analyse statique de l’empreinte carbone à une analyse dynamique.

Yann Duvaud Schelnast, responsable des solutions d’investissement durables, Allianz France
Allianz France

Yann Duvaud Schelnast, responsable des stratégies d’investissement durables chez Allianz France : Nous adressons la problématique ESG en trois étapes. En premier lieu, nous avons défini au niveau du groupe une stratégie d’exclusion. Le groupe Allianz a annoncé au mois de mai dernier qu’il cessait immédiatement d’assurer les centrales thermiques au charbon et les mines de charbon en activité ou en projet. Par ailleurs, nous appliquons les critères ESG à nos portefeuilles en nous appuyant sur des outils d’évaluation (scoring) de MSCI pour les actifs cotés. Enfin, nous investissons dans une logique «d’impact investing» et avons défini des indicateurs liés à l’impact réel sur le social et l’environnement de nos investissements. Cette politique se met en place progressivement. Sur la question de l’empreinte carbone, nous sommes aujourd’hui en mesure de calculer cette empreinte pour 61 milliards d’euros d’encours sur un total de 84 milliards d’euros à fin 2017. Nous avons analysé l’alignement sur la trajectoire à 2 degrés de notre portefeuille. Pour renforcer cette démarche, le groupe Allianz a rejoint l’initiative Science Based Targets (SBT) qui s’engage sur le long terme en faveur d’une économie bas carbone.

Stéphane Touz, analyste ISR, Federal Finance Gestion
Federal Finance Gestion

Stéphane Touz, analyste ISR chez Federal Finance Gestion : Nous avons été mandatés par l’assureur du groupe Suravenir pour élaborer une stratégie climat et calculer l’empreinte carbone de ses portefeuilles. Nous le faisons sur l’ensemble des classes d’actifs détenues en direct : actions, obligations (émises par des entreprises et par des Etats souverains) et l’immobilier. Ces calculs d’empreinte carbone portent sur 70 % des encours du mandat. Cette stratégie s’articule autour de quatre axes. Une évaluation extra-financière des émetteurs intégrant une analyse de leur stratégie climat permet de définir l’univers d’investissement du mandat. Puis l’empreinte carbone est calculée sur les positions investies. De plus, nous avons défini une politique visant à exclure les émetteurs impliqués dans l’industrie du charbon entendue dans son sens large. Enfin, nous construisons une méthodologie visant à identifier et exclure de l’univers d’investissement les acteurs les plus «carbo-intensifs» des secteurs de l’énergie, des matières premières et du pétrole.

Thibaud Clisson, analyste ESG senior, BNP Paribas Asset Management
BNP Paribas Asset Management

Thibaud Clisson, analyste ESG senior chez BNP Paribas Asset Management : Notre stratégie de lutte contre le réchauffement climatique s’appuie sur plusieurs piliers : tout d’abord, l’allocation de notre capital, pour le rendre plus compatible avec l’objectif de limiter l’augmentation des températures à moins de 2 °C. Nous cherchons à identifier, mesurer et réduire notre exposition aux risques en lien avec le réchauffement climatique et la lutte contre ce dernier, et à développer une offre de produits permettant à nos clients de contribuer via leur investissement à la transition énergétique. Ensuite, l’actionnariat responsable où nous cherchons via l’utilisation de nos droits de vote en assemblée générale (AG) à influencer les pratiques et les comportements environnementaux et climatiques des entreprises dans lesquelles nous investissons. Nous utilisons également le levier du vote pour entrer en dialogue avec les entreprises et à nouveau chercher à améliorer leurs pratiques. Nous avons par exemple déposé (avec d’autres investisseurs) des résolutions d’actionnaires portant sur des sujets climatiques lors des AG de plusieurs sociétés pétrolières ou minières et nous faisons partie de plusieurs démarches d’engagements collectives sur des sujets climatiques. Enfin, le dernier pilier est celui de la transparence où nous rendons publics nos progrès et nos engagements. C’est dans ce cadre que nous calculons et publions une empreinte carbone pour 94 % des actifs de nos fonds ouverts investis en actions. Nous n’allons pas jusqu’à 100 % car nous excluons du périmètre les fonds de fonds et les produits utilisant des instruments dérivés. Notre méthodologie consiste schématiquement à évaluer l’empreinte carbone à travers une moyenne des émissions (scopes 1 et 2) de chaque émetteur pondérée par leur capitalisation boursière et par le poids de chaque titre dans le portefeuille ou dans son indice de référence. Nous avons la volonté à l’avenir d’aller au-delà des investissements en actions et d’appliquer cette approche également aux fonds obligataires, mais pour cela nous devrons adapter notre méthodologie de calcul qui, à ce stade, n’est pertinente que pour les fonds actions du fait de l’utilisation de la capitalisation boursière au dénominateur. Ainsi l’empreinte carbone n’est qu’un aspect de notre approche.

Jean-Yves Wilmotte, manager responsable du secteur financier, Carbone 4
Carbone 4

Jean-Yves Wilmotte, manager responsable du secteur financier chez Carbone 4 : Nous possédons une dizaine d’années d’expériences dans le domaine du calcul de l’empreinte carbone pour tous les secteurs d’activité. Nous avons décliné une méthode que nous avons élaborée au fil des ans pour le secteur financier. Dans ce domaine, nous pouvons analyser un portefeuille complet grâce à une base de données de 1 800 valeurs sur lesquelles nous avons calculé les scopes 1, 2 et 3 à savoir les émissions induites et également les émissions évitées. Notre conviction forte est que le scope 3 est déterminant dans un grand nombre de secteurs, il permet véritablement d’apprécier le risque de transition et il est dommageable – comme beaucoup d’investisseurs le font – de se limiter aux scopes 1 et 2. Nous ajoutons, dans notre analyse, une dimension prospective sur l’amélioration à venir de l’impact climat de l’actif analysé. Nous intervenons sur toutes les classes d’actifs : actions, obligations d’entreprise et souveraines, obligations vertes, capital investissement, infrastructures…


Est-ce qu’il n’est pas nécessaire pour progresser dans la lutte contre le réchauffement climatique de prendre, comme certains d’entre vous, des engagements chiffrés ?

Yann Duvaud Schelnast : La collaboration que nous venons de démarrer avec STB devrait nous permettre de définir des objectifs chiffrés. Cette initiative est intéressante car elle a pour vocation d’aider les entreprises à progresser, à définir une politique bas carbone. Nous nous laissons encore quelques mois pour avancer avec ce groupe et nous arrêterons ensuite des objectifs.

Pierre-Henri Louvel : Notre engagement à la Caisse des Dépôts sur ces sujets est ancien, dès 2014, nous avons commencé à réfléchir à une politique de lutte contre le réchauffement climatique. L’article 173 de la loi sur la transition énergétique nous a conduits à aller plus loin et à évaluer si notre portefeuille était compatible avec l’objectif de contenir le réchauffement climatique à une hausse de 2 degrés. De notre côté, nous considérons chaque investisseur comme un agrégateur de l’économie. Une méthodologie doit donc couvrir l’ensemble des secteurs intensifs en carbone, ce qui n’est pas le cas de l’initiative SBT. Cette dernière ne traite pas tous les secteurs d’activité comme par exemple celui du gaz et du pétrole ou encore celui de la chimie, ce qui constitue un sérieux handicap pour la gestion des portefeuilles institutionnels, même si des progrès sont en train d’être faits dans ce domaine avec la couverture prochaine du secteur des transports. A ce stade, nous avons engagé une réflexion par rapport à cette initiative, mais nous ne prendrons pas de décision tant que la couverture sectorielle ne sera pas complète.

Thibaud Clisson : Cette initiative possède une autre limite : elle oblige à fixer une date de départ, ce qui est désavantageux pour les sociétés qui ont mis en place depuis longtemps une politique de réduction de leurs émissions car l’intégralité de leur parcours n’est alors pas prise en compte.

Yann Duvaud Schelnast : Nous vivons dans un monde où les méthodologies évoluent vite, elles sont diverses, ce qui représente un vrai challenge. Cette diversité permet cependant aux acteurs de progresser. Les associations comme les organismes qui œuvrent pour faciliter la transition énergétique, tout comme l’industrie financière, sont ouverts à la discussion. Dans le cadre du SBT, un projet méthodologique pour couvrir le secteur financier devrait voir le jour d’ici la fin de l’année, ce qui constitue déjà une avancée importante.

Stéphane Touz :
De notre côté, nous ne nous sommes pas donné d’objectifs chiffrés pour piloter notre stratégie carbone pour plusieurs raisons. Tout d’abord, les données «carbone» utilisées pour le calcul de nos ratios sont imparfaitement estimées soit par les émetteurs eux-mêmes soit par les sociétés spécialistes des données sur le carbone. Une simple modification des méthodologies d’évaluation impacterait donc nos résultats, sans que pour autant le niveau des émissions réelles des sociétés soit modifié. De plus, les ratios calculés intègrent des données financières (comme la capitalisation boursière et le chiffre d’affaires) nécessaires à la logique du modèle. Celles-ci sont volatiles et soumises aux lois du marché et à ses cycles économiques. Pour illustrer ce propos, ce n’est pas parce que le cours de bourse d’une société évolue que le niveau de ces émissions de CO2 fluctue. Pour ces raisons, nous préférons comparer l’empreinte carbone de notre portefeuille à un indice de référence représentatif de son univers d’investissement. Ce dernier est en effet soumis aux mêmes approximations quant à la détermination des données carbone et cette approche neutralise les impacts liés aux évolutions des cycles économiques. Ces ratios étant statiques pour mesurer la performance carbone d’un portefeuille, nous nous efforçons d’avoir une approche dynamique et de favoriser les investissements dans les acteurs compatibles avec l’objectif de 2 °C.

Thibaud Clisson : Effectivement notre approche est sensible à l’évolution des valorisations boursières des entreprises. Celles-ci peuvent être volatiles et affecter l’évolution de l’empreinte carbone. Nous ne pouvons donc pas prendre à ce stade un engagement chiffré de diminution en absolu de l’empreinte carbone de nos portefeuilles, mais cela ne nous empêche pas pour la grande majorité de nos portefeuilles d’avoir une empreinte carbone inférieure à celle de leur indice de référence. Nous sommes en train de réfléchir à d’autres indicateurs qui vont au-delà de l’empreinte carbone et qui nous permettraient de mieux mesurer notre alignement avec l’objectif de limiter l’augmentation des températures à moins de 2 °C. L’empreinte carbone ne nous paraît pas être le bon indicateur pour faire cet exercice.

Pierre-Henri Louvel : La fixation d’objectifs en valeur absolue permet de ne pas être dépendants des cours de bourse. Nous avons établi les premières mesures de l’empreinte carbone à l’été 2014 au sein des équipes de gestion des placements financiers de la Caisse, et nous avons décidé de retirer de nos calculs le chiffre d’affaires des sociétés. Nous établissons également des reportings mensuels pour évaluer la pertinence de nos mesures. Ces derniers considèrent notamment l’évolution des différents indicateurs des sociétés.

Stéphane Touz :
Nous avons tous conscience que la mesure de l’empreinte carbone des portefeuilles comporte de nombreuses imperfections et ne constitue en aucun cas une fin en soi. C’est un point de départ acceptable au regard des données à disposition. De plus, cette mesure permet l’identification des principales émissions d’un portefeuille financier et permet également d’agir en conséquence. De façon plus générale, l’ESG souffre de la multitude des process d’évaluation. Il serait bon de disposer de standards tant au niveau méthodologique qu’au niveau de la définition des données, comme cela existe pour la comptabilité.

Thibaud Clisson : L’article 173 de la loi sur la transition énergétique a, d’après nous, mis trop au centre de l’analyse du climat le carbone. Il existe d’autres dimensions importantes comme la problématique de l’eau par exemple qui est intrinsèquement liée à la question climatique et qui est relativement absente du débat. Il existe également d’autres outils que le calcul de l’empreinte carbone pour faire évoluer les entreprises. L’engagement actionnarial est aussi déterminant. Il permet, par exemple, de pousser les industries les plus émettrices à réduire leurs émissions ou à changer leurs pratiques en matière de mesure et de réduction de leurs émissions de méthane. Les offres de fonds thématiques typées «bas carbone» ou «environnements» ont aussi un rôle à jouer et rencontrent un certain succès auprès du grand public.

Yann Duvaud Schelnast : En effet, le carbone représente un aspect important de la discussion autour du développement durable, mais il faudrait aussi s’intéresser par exemple à la gestion de l’eau ou encore à celle des déchets. Par ailleurs, il nous semble tout aussi important que les méthodologies et les approches utilisées soient compréhensibles du grand public. Il faut adresser la problématique du climat en utilisant des termes simples et des approches qui parlent aux clients particuliers. D’autre part, pour faire progresser les entreprises, nous croyons beaucoup aussi à la notion d’engagement. Il est important de discuter avec les émetteurs afin de les faire évoluer.

Stéphane Touz :
La COP 21 a été associée par le grand public à la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre. Ce dernier s’attend ainsi à ce que les produits financiers mettent l’accent sur le carbone et négligent les autres aspects environnementaux. Il existe plus fondamentalement un hiatus entre les discussions d’experts telles que celle que nous pouvons avoir en ce moment et l’intérêt du grand public. Les fonds thématiques sur les énergies renouvelables comme l’éolien parlent par nature davantage au grand public que des fonds «best in class» dont la structuration peut s’avérer trop abstraite. Par ailleurs, on ne doit pas oublier que l’industrie financière suscite la suspicion aux yeux du grand public, il est donc important de disposer de méthodologies claires, compréhensibles et de justifier l’impact de nos investissements. Les pratiques d’exclusion ne doivent pas être négligées, car elles tarissent les sources de financement des acteurs économiques concernés. C’est une façon, certes quelque peu agressive, de les sensibiliser aux enjeux environnementaux et ainsi de faire évoluer leurs pratiques. Toutefois, l’exclusion doit être appliquée intelligemment et l’on ne peut exclure des secteurs d’activités que lorsque des solutions alternatives acceptables existent.



Toutes les entreprises charbonnières doivent-elles être exclues des portefeuilles ?

Thibaud Clisson : Nous avons défini une politique d’exclusion assez claire pour nos fonds ISR : nous n’investissons pas dans les entreprises dont plus de 10 % du chiffre d’affaires est consacré à la production de charbon thermique ou dont la production représente plus de 1 % de la production globale de charbon thermique. Nous n’investissons pas non plus dans les sociétés pétrolières dont plus de 10 % de la production provient de l’exploitation des sables bitumineux. Nous avons également défini pour les producteurs d’électricité des seuils d’exclusion en fonction de leur intensité carbone spécifique c’est-à-dire par unité d’électricité produite. Ces seuils sont alignés sur le scénario 2 °C de l’AIE (Agence internationale de l’énergie) et ils ont vocation à devenir de plus en plus stricts.

Pierre-Henri Louvel : Un des axes de la COP 21 consistait à exclure toutes les entreprises intervenant dans le secteur du charbon. De notre côté, nous distinguons le charbon thermique, qui fait l’objet d’une exclusion car il existe des alternatives pour se chauffer comme l’électricité, du charbon métallurgique car les substituts qui existent comme l’aluminium possèdent des bilans carbones encore plus défavorables.

Stéphane Touz : Nous excluons aussi le charbon thermique. Notre politique d’exclusion ne s’étend pas à l’ensemble des secteurs carbo-intensifs. Dans ces secteurs, nous cherchons à identifier les meilleures pratiques et sanctionnons les acteurs qui sont peu vertueux au regard de l’environnement. Toutefois, l’insuffisance des données ne facilite pas notre démarche.

Pierre-Henri Louvel : Ces données sont disponibles. Depuis 2014, nous lisons attentivement tous les rapports publics des entreprises (y compris les réponses des entreprises au questionnaire annuel du CDP, anciennement appelé Carbon Disclosure Project) concernant leurs engagements officiels de réduction des gaz à effet de serre dans le temps. Il faut ensuite confronter ces informations aux managements des entreprises à travers les discussions que nous pouvons avoir avec eux. Tous les gérants de la Caisse des dépôts analysent à la fois les critères financiers et extra-financiers, lors des rencontres qu’ils peuvent avoir avec le management, ils abordent les deux sujets. Et quand les informations manquent, nous utilisons la modélisation sur différents horizons de temps.


Est-ce que les scénarios sur des horizons très longs ont du sens ?

Thibaud Clisson : Nous utilisons différents horizons temporels, des horizons à long terme et à court terme pour nos analyses de l’exposition des émetteurs aux risques climatiques. Il est important d’associer les deux, le long terme donne une trajectoire, mais il est moins engageant que le court terme qui nous confère des outils pour aller discuter avec les entreprises. Il est cependant encore rare de voir des entreprises prendre des engagements clairs sur un horizon temporel long.

Jean-Yves Wilmotte : Les entreprises doivent établir des scénarios sur le court terme mais aussi sur le long terme, notamment si elles réorientent leur business model, il est alors important de projeter la trajectoire. Cela implique cependant de dévoiler une partie de leur plan stratégique.

Stéphane Touz : Nous privilégions les engagements de court/moyen termes aux horizons trop lointains. Il est tout d’abord plus facile d’établir l’adéquation des moyens mis en place et leurs impacts au regard des objectifs communiqués. De plus, à court terme, pour des raisons de communication évidentes, les entreprises hésitent à formuler des objectifs trop ambitieux qu’elles pourraient ne pas réaliser. Si les objectifs de court/moyen termes nous semblent donc plus fiables, les objectifs de long terme permettent une estimation de la contribution d’une société au respect du scénario 2°.


Le calcul de l’empreinte carbone repose sur l’utilisation de plusieurs «scopes», les deux premiers font quasiment l’unanimité à la différence du 3e. Est-ce que vous avez recours à l’ensemble de ces scopes ?

Jean-Yves Wilmotte : Le calcul de l’empreinte carbone repose en effet sur trois scopes. Le troisième est particulièrement important, si l’on prend l’exemple du secteur automobile, l’essentiel des émissions concerne celles liées à la circulation des véhicules vendus qui appartiennent au scope 3. Les objectifs que peuvent se fixer les constructeurs automobiles sont ainsi de faire en sorte que les véhicules émettent moins de carbone et deviennent plus propres. L’analyse du risque de transition d’un secteur repose ainsi sur l’ensemble des émissions, tout au long de la chaîne de valeur et pas seulement sur les émissions directes. Nous ne pouvons faire l’économie d’un bout de la chaîne si les émissions en sont significatives. Nous pouvons également utiliser un autre indicateur : les émissions évitées qui permettent quant à elles de mesurer la contribution à la transition énergétique et climatique des entreprises et donc d’identifier des opportunités pour les investisseurs. Cependant, nous constatons souvent que le scope 3 présenté par les entreprises est mal évalué, notamment le périmètre est souvent incomplet. De ce fait, dans les données fournies aux investisseurs, nous recalculons systématiquement les scopes 3, nous conservons par contre, les scopes 1 et 2 tels que proposés par les entreprises lorsqu’ils sont cohérents avec nos calculs. Nous utilisons notamment des approches physiques dites «bottom-up» pour calculer les émissions et non des approches monétaires, car elles permettent ainsi de discriminer scrupuleusement les entreprises d’un même secteur. Cette approche permet ainsi de combler les lacunes en matière de reporting et de surmonter les difficultés liées au calcul du scope 3, en fournissant des données de qualités aux investisseurs et aux gestionnaires d’actifs, permettant ainsi une allocation fine du capital.

Thibaud Clisson :
Les scopes 1 et 2 ne sont pas suffisants. Il faudrait intégrer effectivement le scope 3 à la fois sur l’amont et sur l’aval. Cependant, les entreprises ne reportent pas bien leurs émissions associées au scope 3. Nous sommes en train de mener une réflexion sur une mesure de l’empreinte qui prendrait en compte plus d’éléments que les scopes 1 et 2 comme c’est le cas actuellement.

Stéphane Touz : Nous retenons les scopes 1 et 2 pour la mesure de l’empreinte carbone de nos portefeuilles. Ce choix s’appuie sur deux constats. Tout d’abord ces scopes regroupent le niveau des émissions sur lesquelles l’entreprise exerce une action directe. Par ailleurs, les données disponibles actuellement rendent le calcul et donc l’usage du scope 3 contestable. Son estimation résulte en effet de l’utilisation de normes sectorielles qui ne peuvent tenir compte par construction des spécificités inhérentes à chaque société et à sa production. En outre, le scope 3 constitue pour de nombreux secteurs d’activité l’essentiel des émissions d’une société. Dans ce cas, son usage peut contribuer à masquer des différences importantes des scopes 1 et 2 pour des sociétés d’un même secteur. Toutefois, alors que la mesure des émissions de scopes 1 et 2 ne cesse de progresser, elles peuvent s’avérer insuffisantes pour illustrer l’empreinte carbone de certaines sociétés. Certaines entreprises contribuent, de par leur production, à réduire de façon importante les émissions atmosphériques de leurs clients. Les scopes 1 et 2, ne comptabilisant pas ces émissions évitées, ne donnent donc qu’une image partielle de la réalité.

Pierre-Henri Louvel : Depuis 2014, nous utilisons les scopes 1 et 2. Il est important d’évaluer aussi le scope 3. Nous analysons annuellement notre capacité à intégrer le scope 3. Les entreprises publient en effet de plus en plus d’informations sur ce scope. Nous pouvons donc le calculer pour un nombre croissant d’entreprises en portefeuille. Cependant, il n’y a pas encore d’homogénéité entre les entreprises. Notre approche consiste alors à analyser le scope 3 à travers des aspects qualitatifs afin de pallier le manque de données.

Yann Duvaud Schelnast : Nous calculons l’empreinte carbone à partir du scope 1, du scope 2 et d’une partie du scope 3. Le manque de données mais aussi l’absence de méthodologies unifiées représentent un véritable challenge. En ce qui concerne les émissions évitées, ou scope 3, dans ce domaine également, il existe sur le marché différentes interprétations d’experts.


Malgré ces difficultés méthodologiques, le calcul d’une empreinte carbone est-il possible pour toutes les classes d’actifs ?

Jean-Yves Wilmotte : Il est possible de traiter toutes les classes d’actifs à partir du moment où l’on arrive à identifier toutes les activités associées aux sous-jacents : usines, bureaux, routes, etc. Il est important de rappeler à ce stade que 80 % des portefeuilles des institutionnels est investi dans les obligations qui se répartissent entre les titres émis par les entreprises et ceux émis par les Etats. La classe d’actifs obligataire est donc déterminante pour analyser les émissions de carbone des portefeuilles. Cependant, nous analysons également des classes d’actifs de niche mais qui sont importantes en matière d’émissions et déterminantes pour la réussite de la transition énergétique, comme les infrastructures. Ce travail constitue l’étape suivante après l’analyse des grandes classes d’actifs pour le compte d’institutionnels.

Thibaud Clisson : En théorie, il est possible de calculer l’empreinte carbone pour tous les actifs. Aujourd’hui, nous nous focalisons sur la mesure de l’empreinte carbone de nos fonds actions, mais nous sommes en train de faire évoluer notre approche pour pouvoir également mesurer l’empreinte carbone de nos fonds de dettes cotées, nous disposons aussi d’une approche spécifique sur les émetteurs souverains et nous avons signé un contrat avec un fournisseur pour mesurer l’impact climatique et environnemental de nos investissements en dette infrastructure et immobilière. Sur l’ensemble des classes d’actifs, les méthodologies sont forcément différentes et donc difficilement comparables.

Pierre-Henri Louvel :
Nous appliquons également le calcul de l’empreinte carbone à toutes les classes d’actifs. Il permet d’avoir une bonne vision des émissions des entreprises et donc couvre les actions et les obligations d’entreprise. Ensuite, les travaux doivent être affinés en ce qui concerne les infrastructures, l’immobilier et les souverains. Nous nous intéressons à l’état d’avancement des travaux dans ce domaine.

Stéphane Touz : Nous appliquons les critères ESG à l’ensemble des classes d’actifs gérées (actions, obligations, etc.). Toutefois, il est important de distinguer la gestion directe de la gestion indirecte. En effet, quand les investisseurs institutionnels investissent directement, ils ont la possibilité d’appliquer pleinement leur stratégie ESG. Ils peuvent également le faire pour la gestion indirecte via les fonds dédiés. En revanche, lorsqu’il s’agit d’investissements dans des fonds ouverts, ils doivent s’en remettre aux décisions des gérants, leur action se limitant à valider leur propre politique de gestion.

Yann Duvaud Schelnast :
Notre approche ESG concerne tout le portefeuille et donc l’ensemble des classes d’actifs qui le compose. Il est vrai que lorsque nous investissons en direct, il est plus facile de mettre en place notre propre politique en matière d’ESG ou de bas carbone, l’engagement auprès des émetteurs est alors aussi direct. Pour autant, nous travaillons en collaboration avec les sociétés de gestion, nous leur indiquons nos objectifs afin qu’elles puissent les intégrer dans leur stratégie d’investissement. Pour s’assurer que ceux-ci soient bien mis en place, le suivi est très important. Nous menons des entretiens réguliers avec les sociétés de gestion, auxquelles nous déléguons notre gestion, sur l’évolution du portefeuille, les investissements réalisés, etc. Par ailleurs, à propos d’emission carbone, il est plus facile de calculer l’empreinte carbone pour certaines classes d’actifs : l’immobilier par exemple pour lequel nous trouvons relativement facilement les informations, ce qui est en revanche plus compliqué pour certaines classes d’actifs comme le capital investissement.


Quel est l’apport des indices bas carbone à la gestion d’actifs ?

Pierre-Henri Louvel : Les indices bas carbone possèdent des biais étonnants. A titre d’exemple, quand une entreprise pétrolière bénéficie d’une hausse du prix du baril, son empreinte carbone baisse, car l’intensité carbone est calculée en rapportant les émissions au chiffre d’affaires. Ces indices ne répondent pas ainsi aux exigences de la lutte contre le réchauffement climatique.

Thibaud Clisson : Les indices bas carbone peuvent être utiles, mais ne peuvent en aucun cas être l’unique approche et leur méthodologie de construction doit être crédible. Nous avons travaillé avec Euronext à l’élaboration d’un indice bas carbone : le Low Carbon 100 Europe, et nous avons développé un ETF qui suit cet indice, le BNP Paribas Easy ETF Low Carbon 100. Il ne repose pas sur l’intensité carbone et ne possède donc pas le biais précédemment évoqué.

Stéphane Touz : Ces d’indices permettent en effet de recueillir plus facilement l’adhésion du grand public et aussi de faire passer un message aux entreprises. Par ailleurs, ils peuvent être utilisés dans le cadre d’une structuration de produit impliquant un échange de performance avec un panier de valeurs dans lequel la société investit effectivement. Les valeurs composant ce panier doivent être compatibles avec les valeurs mises en avant par l’indice sous peine de décrédibiliser la structuration. C’est la démarche que nous avons justement adoptée lors de la structuration du fonds pro-climat destinée au grand public : Federal Ambition Climat.

Jean-Yves Wilmotte : Nous avons réalisé des simulations sur des indices, certains ne vont en effet pas dans le sens de la lutte contre le réchauffement climatique par exemple lorsqu’ils sont optimisés sur des émissions scopes 1 et 2 uniquement. Dans ce domaine, la méthodologie et les données utilisées sont déterminantes. Nonobstant ces enjeux méthodologiques, les indices à bas carbone sont très utiles et demandés à la fois par le grand public, mais aussi par les gérants et les investisseurs institutionnels qui utilisent souvent des process indiciels pour investir. Ils doivent alors simplement gérer l’écart par rapport aux indices (tracking error).


Compte tenu de l’hétérogénéité des pratiques, les investisseurs institutionnels doivent-ils développer en interne une expertise sur ces sujets ?

Pierre-Henri Louvel : Il est en effet primordial de disposer d’une expertise en interne. A la Caisse des dépôts, nous sommes neuf gérants sectorisés dans les actions européennes dont un ayant une compétence spécifique sur la problématique du climat. Cependant, tous les gérants sont à la fois des analystes financiers et des analystes extra-financiers. La Caisse affiche de longue date la volonté de s’impliquer dans ces thématiques et d’être un des moteurs sur le marché français. Nous avons, de ce fait, décidé de développer une expertise en interne. Cette double expertise financière et extra-financière est notamment très utile dans le cadre de notre politique d’engagement car nous nouons en permanence le dialogue avec les entreprises sur toutes les dimensions. Tous les gérants, dans les rencontres qu’ils peuvent avoir avec les entreprises, sont en mesure de discuter de tous ces sujets, d’interpeller le management sur sa stratégie, mais aussi sur les données publiées en matière d’émissions de carbone. Nous soutenons également des résolutions externes, le cas échéant, dans les assemblées générales d’actionnaires.

Yann Duvaud Schelnast : Nous sommes également structurés au niveau du groupe Allianz et d’Allianz France afin de devenir un acteur important dans la lutte contre le réchauffement climatique et au-delà du climat, nous investissons pour la préservation de l’environnement. Nous devons continuer de développer notre propre expertise. Nous avons déjà franchi une première étape avec la rédaction du reporting associé à l’article 173 de la loi sur la transition énergétique. Nous sommes en train de nous approprier progressivement ces sujets, mais devons encore progresser, d’une part en échangeant régulièrement avec différentes équipes au sein du groupe Allianz, mais aussi en discutant avec des experts du secteur. Nous choisissons de collaborer avec les sociétés de gestion qui constituent une source de valeur ajoutée dans ces domaines.

Jean-Yves Wilmotte : Le carbone constitue un des enjeux vitaux du 21e siècle. Les économies vont subir d’importantes mutations liées au réchauffement climatique et à la nécessité de mettre en place la transition énergétique. Cela va affecter de nombreux secteurs d’activité et il est donc primordial que l’ensemble de l’industrie financière s’approprie cette problématique du climat.