Asset Management

Table ronde

Gestion assurantielle : la réduction de la liquidité inquiète les assureurs 

Option Finance - 19 novembre 2018 - Propos recueillis par Sandra Sebag

De gauche à droite : Laurent Guihard, responsable produits chez Finastra; Roger Caniard, directeur financier à la MACSF; Christophe Cattoir, directeur des investissements de M comme Mutuelle et Eric Bertrand, directeur des gestions taux & diversifiés chez OFI Asset Management

Depuis cet été, le manque de liquidité sur les obligations se cumule à des rendements négatifs ou très faibles. Une situation qui suscite bien des difficultés pour la gestion assurantielle. Les spécialistes s’interrogent ainsi sur l’opportunité de revenir vers les dettes périphériques et, parallèlement, ils cherchent toujours à se positionner sur des classes d’actifs alternatives notamment sur le non-coté afin de trouver du rendement. Cette diversification est d’autant plus pertinente que les solutions de gestion diversifiées, multi-classes d’actifs ont déçu cette année. Les compagnies d’assurance et mutuelles – notamment les plus petites d’entre elles – envisagent aussi de renforcer leur recours à des solutions technologiques notamment pour obtenir une valorisation quotidienne afin de suivre au plus près l’évolution de leur portefeuille dans un contexte où la volatilité est de retour.

Comment gérer un portefeuille assurantiel quand les difficultés se cumulent ?

Roger Caniard, directeur financier à la MACSF
MACSF

Les marchés ont été très chahutés ces dernières semaines, notamment en raison des politiques des banques centrales ; plus généralement, les obligations sont dans le rouge depuis le début de l’année et depuis plusieurs années, une partie de la courbe des taux est négative. Comment gérer un portefeuille assurantiel quand les difficultés se cumulent ?

Roger Caniard, directeur financier à la MACSF :
Notre scénario central envisage une remontée des taux graduelle dans les prochains mois dans le sillage de la réduction, puis de l’arrêt de la politique de rachat de la Banque centrale européenne (BCE).
Ce scénario est plutôt positif pour les gestions assurantielles : en effet, le scénario le plus défavorable pour nos portefeuilles est celui d’un maintien d’un niveau de taux très bas voire négatifs, car dans une telle configuration, nous rencontrons d’importantes difficultés pour dégager du rendement. Ce scénario positif intégrant une remontée graduelle des taux s’est réalisé durant une grande partie de l’année. Cependant, la montée des risques politiques en zone euro et le ralentissement de la croissance ont stoppé cette hausse, les taux des pays «core» ont même – depuis quelques semaines – à nouveau baissé.

Christophe Cattoir, directeur des investissements de M comme Mutuelle
M comme Mutuelle

Christophe Cattoir, directeur des investissements de M comme Mutuelle : L’un des principaux problèmes actuels des assureurs est celui de l’existence de taux réels nuls ou négatifs dans la plupart des zones géographiques de l’OCDE. Il faut rappeler que l’essentiel du gisement obligataire est composé majoritairement d’obligations qui désormais ne répondent plus au besoin de rendement comptable demandé par nos bilans.
L’autre grand sujet de préoccupation des assureurs réside dans la liquidité. Il faut en effet se rappeler que la crise financière de 2008, en dehors du sujet des subprimes qui n’était que l’étincelle qui a déclenché la crise, était avant tout une crise de liquidité. Actuellement, sur le crédit noté en catégorie high yield qui constitue la principale source de rendements encore existante pour les assureurs, la liquidité est devenue problématique. Les fourchettes proposées entre les prix de vente et les prix d’achat peuvent s’élever à 100 points de base, et encore, il s’agit des catégories les mieux notées à savoir les titres BB, car pour d’autres catégories, nous ne parvenons pas toujours à obtenir des prix de vente (ni d’achat parfois d’ailleurs).
Ce marché se tarit dans un contexte où les banques centrales et les teneurs de marchés naturels comme les banques et assureurs sont eux-mêmes conduits à réduire leurs achats et donc la liquidité globale du marché. Ce sujet est actuellement l’un des plus problématiques pour les assureurs.


Avez-vous aussi modifié votre allocation tactique notamment pour vous repositionner sur la dette périphérique afin de trouver du rendement ?

Roger Caniard : La problématique italienne est compliquée à analyser pour un assureur. Les titres italiens ont en effet enregistré un nouvel écartement des spreads et on peut noter également une hausse des taux. Cette augmentation des rendements est potentiellement bénéfique pour les portefeuilles, mais elle est aussi à mettre en lien avec l’accroissement des risques.
Plus généralement, nous sommes incités dans le cadre de la directive Solvabilité 2 à acquérir des titres de la dette publique, cette dernière bénéficiant d’un régime très favorable en matière de coût en capital. Cette question est donc difficile à trancher. D’un point de vue tactique, nous n’envisageons pas pour l’instant de nous renforcer sur la dette italienne, nous examinons davantage l’opportunité de nous renforcer dans les actions et de bénéficier ainsi du mouvement de corrections. Mais nous n’avons pas modifié encore notre allocation.

Christophe Cattoir : Bon exemple de difficulté conjoncturelle : l’Italie. En effet, la signature de l’Etat italien offre actuellement un rendement équivalent voire souvent supérieur à celle du crédit high yield (BB), est-ce qu’il est à ce titre judicieux pour un assureur d’investir sur une banque, un assureur ou un «utilities» de très grand nom plutôt que de prendre un risque pur sur l’Etat italien ? Le contexte actuel rappelle, à ce titre, celui de la crise de l’été 2011 sur la dette souveraine en zone euro. Il apparaît de ce fait délicat avant les élections européennes de mai prochain, qui vont certainement créer beaucoup de volatilité, de reprendre du risque italien. Pour autant, nous ne sommes pas totalement absents de la signature italienne. Actuellement, nous sommes exposés à des obligations émises par Unicredit ou Generali car les principales sources de revenus de ces deux entités sont diversifiées en termes d’activité ou géographique.
A titre d’exemples, Unicredit génère autant de revenus de l’Allemagne et de l’Europe centrale que d’Italie, et les deux premières parts de marché pour Generali se situent en France et en Allemagne. Nous considérons ainsi que si les obligations Generali venaient à chuter du fait du risque d’Etat italien, il conviendrait alors de vendre avant tout l’ensemble de nos actions plutôt que nos obligations. Une stratégie que nous avions déjà menée en 2011 et qui nous avait été favorable. En pleine crise majeure de la zone euro, nous avions alors acheté des titres périphériques dans les secteurs des télécommunications et des concessions autoroutières ou aéroportuaires. Ces titres délivraient alors des rendements compris entre 6 % et 7 % par an et malgré la crise, nous y avions investi en étant conscients que ces secteurs allaient continuer à générer des chiffres d’affaires et un intérêt capitalistique quel que soit le contexte politique.

Eric Bertrand, directeur des gestions taux & diversifiés, OFI Asset Management
OFI Asset Management

Eric Bertrand, directeur des gestions taux & diversifiés chez OFI Asset Management : Remettons en perspective les mouvements actuels : depuis une dizaine d’années, à savoir depuis le déclenchement de la crise financière de 2008, les banques centrales ont injecté de la liquidité pour soutenir les marchés et relancer l’activité économique. Ce mouvement touche à sa fin, la liquidité est pour la première fois depuis 10 ans en train de diminuer. Cela a un impact certain sur la volatilité des titres et cela va durer.
En ce qui concerne la dette notée en catégorie high yield, nous retrouvons un mode de fonctionnement qui existait avant la crise de 2008, lorsque ce marché n’était pas encore très développé et affichait des niveaux de spreads plus élevés. Ces dernières années, de nombreux investisseurs ont acheté ce type de dettes dans un contexte de taux bas, ce qui a permis d’augmenter la liquidité, le nombre d’émissions était aussi en hausse, mais cette situation ne correspond pas au fonctionnement normal du marché high yield. Les évolutions actuelles sont un retour à la normale.
Par ailleurs, le rôle des banques est en train de se modifier et cela joue un impact considérable sur la liquidité des marchés obligataires. Les banques sont incitées par leur réglementation à réduire leurs risques, elles remplissent beaucoup moins la fonction de teneurs de marché et ne régulent plus en se positionnant en contrepartie sur la liquidité du marché obligataire et en particulier sur les segments les plus risqués.
D’un point de vue plus conjoncturel, actuellement, le mouvement de hausse des taux d’intérêt initié en début d’année apparaît plus heurté et plus chaotique qu’anticipé. Ils se heurtent à plusieurs risques qui inquiètent les marchés : le risque italien, la guerre commerciale engagée par les Etats-Unis vis-à-vis de la Chine et son corollaire, le risque de ralentissement de la croissance. Les risques politiques en Europe sont en effet très importants, au-delà de la politique économique italienne et du bras de fer entre la Commission européenne et l’exécutif italien : l’axe franco-allemand se trouve affaibli, la Chancelière allemande rencontre davantage de difficultés sous cette législature pour mettre en œuvre sa politique ; en France, la popularité du président décline. De nouvelles fractures émergent en Europe : entre l’Est et l’Ouest pour des questions sociétales, notamment sur l’immigration, et entre le Nord et le Sud sur des questions budgétaires. De même, la guerre commerciale pourrait conduire à un ralentissement de la croissance. Cela dit, les indicateurs macroéconomiques et microéconomiques restent positifs. Nous considérons par conséquent que les taux remonteront progressivement quand les investisseurs seront rassurés par rapport à ces principaux risques, ce qui pourrait intervenir en cas d’accord par exemple entre la Chine et les Etats-Unis. Les primes de risque seront amenées alors à diminuer. Nous pourrons alors trouver des points d’entrée intéressants sur les actions dont les valorisations ont baissé. Nous pouvons déjà constater que nous commençons à sortir d’une phase de répression financière dans laquelle nous étions forcés de porter des actifs obligataires d’Etat sans être rémunérés pour le risque. Depuis un an, le risque recommence à être rémunéré sur certains actifs comme la dette high yield. De même, les émergents en devise locale, compte tenu des corrections enregistrées, redeviennent attractifs d’un point de vue risque/rendement. En Italie aussi le risque recommence à payer.


Est-ce qu’il n’y a pas une forme d’attentisme en fin d’année afin de sécuriser les rendements chez les assureurs ?

Roger Caniard : Pour notre part, nous nous efforçons le plus possible de sécuriser les rendements au premier semestre. Dans la seconde partie de l’année, notre problématique principale est de ne pas nous trouver engagés sur des titres ou une signature en particulier dont les cours baissent fortement et qui nécessiterait de mettre en place des provisions significatives. Nous avons établi un premier arrêté des comptes au 30 septembre, nous essayons de faire en sorte que dans les mois qui suivent nos provisions n’augmentent pas.

Christophe Cattoir : Malheureusement, il faut bien admettre que l’évolution des marchés et des réglementations poussent les investisseurs institutionnels de long terme au court-termisme ! Mais heureusement, ceux qui admettent cette volatilité saisonnière peuvent profiter d’opportunités qui parfois génèrent des profits à long terme.


L’évolution des marchés financiers a-t-elle eu une incidence sur la commercialisation des produits d’épargne ?

Roger Caniard : Depuis le début de l’année, les fonds diversifiés, patrimoniaux sur lesquels l’essentiel de la collecte dans les unités de compte (UC) est réalisé affichent des performances négatives. Certains ont particulièrement déçu. Les fonds diversifiés ont délivré un rendement compris entre – 2 % et – 15 % depuis le début de l’année à fin octobre. Des maisons qui avaient la réputation de traverser les crises n’ont pas réussi cette année à délivrer du rendement, ni même à protéger le capital.
Ces évolutions négatives sont particulièrement dommageables car depuis plusieurs années, tous les réseaux essaient de convaincre les particuliers de basculer du fonds en euro vers les UC. Ces dernières ont beaucoup collecté depuis deux ans, nous sommes parvenus à convaincre les particuliers de faire confiance aux gérants pour allouer de façon optimale le capital. Les performances négatives remettent en cause le discours des distributeurs et plus généralement, le transfert des flux des fonds en euro vers les UC. Et cela d’autant plus que les particuliers en France ne s’orientent pas facilement vers les fonds actions, il n’y a donc plus d’alternative, les fonds patrimoniaux ou fonds diversifiés prudents ayant déçu. Les particuliers vont certainement vouloir revenir vers les fonds en euro et l’immobilier. La perte de confiance des particuliers constitue un vrai sujet de préoccupation.

Eric Bertrand :
En effet, en 2016 et en 2017, l’arbitrage entre les fonds en euro et les UC a été très favorable aux épargnants, ils ont réussi à dégager davantage de rendements, mais cette année, cela ne sera plus le cas, l’arbitrage leur devient défavorable.

Christophe Cattoir :
Les particuliers français ont malheureusement plus l’habitude d’investir dans les actions et d’augmenter plus généralement le risque pris sur les marchés financiers, après plusieurs années de hausse. En général, ils investissent en fin de cycle haussier et se retrouvent exposés lors des retournements. De plus, ils sont souvent l’objet d’incitations fiscales qui les poussent à prendre de mauvaises décisions.
En tant que professionnel, nous tâchons d’avoir le comportement inverse, c’est-à-dire d’investir dans les phases de retournement afin de profiter des prix bas pour revenir sur les marchés. Pour autant, en tant qu’assureur, il est difficile pour nous de modifier radicalement notre allocation d’actifs. Nous sommes toujours essentiellement investis en obligations quel que soit le contexte. Tout l’art du métier nous concernant consiste à trouver les supports ou stratégies obligataires les plus adaptés à ce contexte et aussi à investir dans d’autres classes d’actifs ou stratégies, qu’elles soient classiques (par exemple actions ou convertibles) ou alternatives (non-coté, risk premia, long/short, etc.).



Quelle perception avez-vous du comportement des compagnies d’assurance avec lesquelles vous collaborez en tant qu’éditeur de logiciels ?

Laurent Guihard, responsable produits chez Finastra
Finastra

Laurent Guihard, responsable produits chez Finastra : En tant qu’éditeur, ce n’est pas notre rôle d’avoir un point de vue sur l’allocation d’actifs des compagnies d’assurance, ni de vues sur l’évolution des marchés financiers. Notre objectif est de soutenir nos clients dans leur choix et de les accompagner avec des solutions technologiques. Nous constatons de plus en plus souvent un mouvement en faveur d’une plus grande diversification de l’allocation des compagnies d’assurance et une recherche d’actifs de diversification car il devient difficile de trouver du rendement avec les classes d’actifs traditionnelles. Nous souhaitons dans ce cadre aider nos clients à gérer l’ensemble des classes d’actifs. Si nous considérons l’exemple précédemment cité à savoir Generali, nous avons la capacité, avec nos solutions, d’analyser l’impact de l’investissement dans un titre en particulier sur l’ensemble d’un portefeuille en termes de risque et de rendement. Nous pouvons analyser la maturité, la sensibilité d’un portefeuille, et déterminer quel impact pourrait avoir un investissement dans un titre en particulier ou dans une catégorie de titres afin d’éclairer la décision des directions financières.

Christophe Cattoir : Actuellement, nous gérons nos portefeuilles à partir de simples fichiers de type Excel. Nous pouvons établir à partir de ces fichiers une valorisation mensuelle voire éventuellement hebdomadaire sans difficulté particulière, y compris en matière de risques et de pilotage financier.
En revanche, à ce stade, nous ne pouvons obtenir une valorisation quotidienne de nos investissements. En période de marchés chahutés ou en période de crise, nous avons besoin d’obtenir une valorisation quotidienne car nous devons suivre au plus près nos investissements et pouvoir rendre des comptes à notre conseil d’administration.
Dans une mutuelle comme la nôtre où les encours sous gestion ressortent à environ 100 millions d’euros, nous ne disposons pas à ce jour des outils nécessaires pour posséder une valorisation quotidienne à la différence des grands acteurs qui sont mieux équipés que nous afin de monitorer notamment le risque. C’est pourquoi, dans le contexte actuel, ce type d’outils nous paraît intéressant et nous y réfléchissons.

Laurent Guihard : Nous mettons à la disposition de nos clients des outils de tenue de position qui sont très utiles pour calculer le risque en portefeuille et déterminer sa sensibilité en fonction des différents investissements réalisés. Nous pouvons également obtenir des positions agrégées par notation, par pays. Nous pouvons procéder à des simulations. Nous pouvons aussi calculer les ratios comptables et les engagements en fonds propres ainsi que le SCR (solvency requirement ratio). Ce dernier est toutefois difficile à obtenir de manière très précise en temps réel.
Mais ce n’est de toute façon pas l’objectif d’un système de tenue de positions (ni même un objectif en soi) que de fournir en temps réel un SCR absolument exact qui pourrait être communiqué aux investisseurs ou au régulateur. L’objectif est d’assister la gestion et de lui fournir des estimations suffisamment précises pour prendre des décisions et avoir une vision pertinente des engagements en fonds propres.


Les dépositaires ne délivrent-ils pas également ce type de service ?

Eric Bertrand : Dans ce domaine, les fournisseurs de logiciels sont les concurrents directs des dépositaires. Pour autant, quel que soit le prestataire auquel nous pouvons confier ces tâches, il faut posséder des équipes en interne pour effectuer les réconciliations et pour suivre l’ensemble des données. D’après mon expérience, nous avons besoin d’une solution robuste, stable et qui fonctionne donc sur le long terme. Il ne faut pas viser une solution exhaustive car nous n’y parviendrons pas, une robustesse à 90 % est suffisante pour prendre des décisions. Il faut se concentrer sur le cœur de portefeuille et posséder des mesures de risque robustes et stables dans le temps. In fine, quelles que soient les solutions, la décision revient à l’investisseur ou au gérant et non aux systèmes qui sont là uniquement pour nous donner des mesures fiables. Il existe une frontière claire entre les outils d’aide à la décision et la décision en elle-même qui relève du gérant ou de l’investisseur.

Laurent Guihard : Nous sommes parfaitement en accord avec ceci. Notre objectif est de pouvoir donner une vision, un dessin globalement juste qui permet ensuite aux gérants et aux investisseurs de prendre des décisions. Malgré toutes les avancées et tous les discours autour de l’intelligence artificielle, ce n’est pas encore aujourd’hui que celle-ci pourra remplacer l’humain dans la prise de décision en matière d’investissement. Par ailleurs, la réconciliation constitue une étape importante dans les process, sachant qu’elle est rarement totalement juste. Disposer d’outils en interne permet de challenger les dépositaires, d’analyser plus finement les portefeuilles, leur composition, leur évolution.

Christophe Cattoir : Vos outils ne vont toutefois pas jusqu’à analyser les flux, ce qui est très important pour évaluer la liquidité du marché obligataire ?

Laurent Guihard : Le suivi des flux dépasse le cadre d’un système de tenue des positions. On est ici dans le domaine du qualitatif et un éditeur de logiciel n’a pas vocation à se substituer à ce genre d’analyses.

Eric Bertrand : Il s’agit en effet de deux exercices différents. L’analyse des flux, de la liquidité, ne peut être associée à la tenue de positions. Nous avons beaucoup travaillé sur ces sujets notamment parce que la réforme des fonds monétaires impose de suivre des ratios de liquidité. Cette dernière est difficile à définir et donc à mesurer, elle intègre de nombreux aspects et pas seulement la largeur de la fourchette entre les prix d’achat et de vente des titres. Nous travaillons en association avec notre table de négociation. Elle nous donne des indications sur la liquidité. Ces analyses doivent être qualitatives. Un titre peut posséder une fourchette assez faible et présenter pourtant un problème de liquidité qui n’apparaît pas car il y a peu de transactions sur celui-ci. Il faut faire attention avec les données, les analyser précisément, nous pouvons avoir l’illusion de comprendre les évolutions des marchés à travers des algorithmes, mais il ne s’agit souvent que d’une illusion.

Christophe Cattoir :
Vous avez raison, parfois les indicateurs sont trompeurs, ils peuvent être tous au vert avec des fourchettes resserrées, mais cela démontre juste qu’il y a peu d’échanges.



Est-ce que la baisse de la liquidité remet en cause les investissements réalisés par les compagnies d’assurance dans le non-coté ?

Roger Caniard : Ces évolutions ne remettent pas en cause nos investissements dans le non-coté. Nous avons déjà investi près de 6 % de notre actif dans du capital investissement, nous investissons à travers des fonds ou dans le cadre de co-investissements et en direct dans des entreprises non cotées. La part investie dans le capital investissement devrait encore augmenter car ces investissements nous permettent d’accroître le rendement de notre portefeuille. Nous investissons régulièrement dans de nouveaux fonds afin de lisser les effets de cycle et d’obtenir un rendement régulier, nous savons en effet qu’il existe de bons millésimes dans le capital investissement et d’autres beaucoup moins bons. Nous sommes présents depuis 1999 dans ces actifs, ce qui nous a permis d’obtenir des rendements à deux chiffres. Nous augmentons également nos investissements en infrastructures (en action) et en immobilier. A contrario, nous avons été déçus par nos investissements dans des fonds diversifiés et dans des fonds de performance absolue qui ces derniers mois n’ont pas réussi à protéger le capital.

Christophe Cattoir : Les fonds investis sur les primes de risque affichent également une performance négative cette année. Pourtant, il s’agit de l’une des solutions les plus intelligentes proposées ces dernières années. Mais l’augmentation de la gestion passive a certainement eu un impact sur la capacité de ces stratégies à délivrer du rendement dans des périodes agitées. De même, les stratégies qui reposent sur le facteur «momentum», après avoir réussi à générer des gains importants, se sont retournées. Il faut dire que les marchés ne sont plus rationnels. Un titre comme LVMH a publié d’excellents résultats et malgré tout, il a perdu 10 % sur ses cours de bourse.

Eric Bertrand : Cette année a été compliquée pour les gestions, la collecte a surtout concerné le monétaire et les actifs non cotés. Ces derniers constituent une réelle alternative aux actifs traditionnels liquides, mais il est vrai qu’ils sont plus avantageux pour les investisseurs qui ont commencé à investir dans ces actifs il y a longtemps, ils ont bénéficié de rendements supérieurs aux rendements actuels et ont pu lisser les performances.
Par contre, il faut faire attention dans l’évaluation des fonds diversifiés multi-classes d’actifs : certes, ils ont pour objectif de protéger le capital, mais il faut bien avoir conscience du fait qu’ils sont en permanence investis ; quand toutes les classes d’actifs affichent des performances négatives, ils ne peuvent délivrer une performance positive.

Christophe Cattoir :
Cette année, les marchés ont été particulièrement difficiles. Par ailleurs, si jusqu’à présent le taux allemand (Bund) constituait l’actif sans risque par excellence, on peut s’interroger maintenant sur sa capacité à occuper ce rôle. Le non-coté possède la vertu du réel : en immobilier, les actifs sont tangibles et ne sont pas ou sont moins soumis à des fluctuations à très court terme. De plus, malgré toutes les mises en garde sur l’immobilier, indiquant que cet actif était trop cher, les prix continuent toujours de monter. Nous avons investi également dans des loans (fonds de dettes privées). Ils nous paraissent constituer une bonne porte de sortie dans le contexte actuel, même si la liquidité est relative – elle peut être par exemple, sur certains fonds, à 30 jours. Nous investissons aussi dans le capital investissement depuis plusieurs années, et ce régulièrement, dans l’optique également de lisser les performances. Les convertibles constituent aussi une bonne alternative aux actifs obligataires classiques. Elles disposent aussi d’un ratio de SCR attractif.

Eric Bertrand : Toutes les études montrent en effet que la meilleure façon d’investir pour un investisseur de long terme est de le faire régulièrement car il est impossible de prévoir le timing des marchés. Il en va de même de la mise en place de couvertures, la régularité est la meilleure méthode pour protéger un portefeuille.

Roger Caniard : Il est cependant très difficile de convaincre les particuliers d’investir de façon régulière. Quand un particulier dispose d’un capital, il souhaite tout investir et non procéder par étapes. Par ailleurs, en tant compagnie d’assurance, la directive Solvabilité, nous permet d’une certaine façon d’optimiser le timing. Dans la mesure où elle nous conduit à évaluer les actifs en prix de marché, si ces derniers baissent, le SCR diminue aussi. Cela permet éventuellement de remettre du risque en portefeuille, en investissant quand les marchés sont au plus bas. Il serait totalement contre-productif pour un assureur d’investir uniquement en cash quand les marchés baissent, d’autant plus que nous devons exclusivement raisonner dans une logique actif/passif. Nos investissements doivent être mobilisés pour couvrir nos passifs.

Laurent Guihard : Les compagnies d’assurance ont en effet besoin de disposer de logiciels qui intègrent à la fois la gestion de l’actif et la gestion du passif. Nous pouvons dans ce cadre procéder à deux types de rapprochements. D’une part, nous évaluons la sensibilité (PV01, KRD, etc.) en termes de taux ou encore d’inflation des deux côtés du bilan d’un assureur, et ce pour chaque pilier de maturité requis par l’assureur. Nous intégrons aussi dans ces évaluations, les évolutions en prix de marché. D’autre part, nos logiciels peuvent aussi évaluer les flux de trésorerie (cash-flows) nécessaires pour faire face aux engagements, encore une fois pour chaque pilier de maturité requis.



Les compagnies d’assurance ont-elles toutes la même capacité à optimiser le ratio de SCR ?

Roger Caniard : Il faut bien distinguer les compagnies d’assurance qui utilisent un modèle standard et celles qui ont développé un modèle interne. Les premières sont davantage pénalisées dans leur prise de risque, au contraire des secondes qui ont la capacité d’investir davantage dans les actifs à risque en prenant en compte de façon plus fine les sous-jacents. Elles disposent de ce fait d’un avantage compétitif ; pour autant, rien ne prouve jusqu’à présent qu’elles ont réussi à dégager davantage de rendements pour les clients finaux.

Christophe Cattoir :
Nous avons décidé de nous faire accompagner d’un cabinet de conseil externe qui vient en appui de nos équipes en interne. Cela nous permet de faire face à la complexité et à la fréquence croissante des états réglementaires que nous devons établir. A ce jour, nous n’envisageons pas de recourir à des modèles internes. En revanche, nous nous concentrons sur notre capacité à modéliser notre SCR notamment, à travers des études d’impact et de stress tests.