Tables Rondes

Grand Débat Low Carbon

La finance accentue sa mobilisation

Option Finance - 25 juin 2021 - Propos recueillis par Sandra Sebag

Finance verte

La réglementation, la pression de l’opinion publique, les besoins des clients qu’ils soient des particuliers ou des investisseurs institutionnels, le risque de réputation … tout converge pour imposer des modèles de développement économiques moins intensifs en carbone. Et en la matière, le secteur de la finance n’est pas en reste. Différentes initiatives ont été prises par les investisseurs institutionnels - des compagnies d’assurances et des banques - et les gérants afin d’accompagner les entreprises. Ces derniers jouent un rôle d’aiguillon auprès des émetteurs afin de les inciter à prendre en compte la lutte contre le réchauffement. Ce rôle n’est pas seulement négatif : il s’agit de ne pas pénaliser les agents qui émettent le plus de carbone, mais plutôt d’apporter des financements aux entreprises qui offrent des solutions nouvelles et à celles qui souhaitent changer. Pour y parvenir, les méthodes employées par les gérants comme les investisseurs institutionnels sont en train d’évoluer d’une obligation de moyens vers une obligation de résultats. La rédaction du magazine Option Finance a réuni dans ce Grand Débat, des gérants et des spécialistes du climat et des données de marché pour faire le point sur ces évolutions.

Les économies se sont engagées dans la voie de la décarbonation. Elles s’appuient en Europe sur une réglementation qui joue un rôle moteur dans la transition. Comment celle-ci intervient-elle ?

Sophie Rahm, responsable des solutions ESG chez Aviva Investors : Il existe un grand nombre de textes, à la fois au niveau européen et au niveau national, qui accompagnent le secteur financier, et par ricochet tous les autres, dans la décarbonation de l’économie. Au niveau européen d’abord, nous sommes tous mobilisés sur le sujet du règlement SFDR. Depuis le 10 mars, nous devons classer l’ensemble de nos produits dans différentes catégories : ceux qui n’intègrent pas les considérations ESG dans leur gestion (les produits dits article 6), ceux qui font la promotion de caractéristiques environnementales ou sociales sous condition de bonne gouvernance (les produits dits article 8) et enfin les fonds à impact ou thématiques qui se donnent un objectif d’investissement durable (les produits dits article 9). La prochaine étape interviendra l’an prochain et concernera, notamment, la prise en compte des principales incidences négatives (PAI, « principal adverse impacts » en anglais) au niveau de l’entité via la publication d’une batterie d’indicateurs ESG, ainsi que de toute une partie documentaire propre aux fonds catégorisés article 8 et article 9. Nous pouvons également citer parmi les textes structurants la taxonomie européenne des activités vertes. Cette dernière va nous imposer de déclarer dans quelle mesure les sociétés sélectionnées en portefeuille contribuent, à travers les produits et les services qu’elles offrent, à financer des activités dites « vertes ». Et c’est l’Union européenne qui fournit la liste de ces activités éligibles. Elle concerne pour l’instant les activités qui contribuent à atténuer les effets du réchauffement climatique et celles qui permettent de s’y adapter. Elle devrait s’étendre à d’autres activités, telles que la pollution de l’eau ou la biodiversité. Autre texte important au niveau européen et lié à la taxonomie « verte » : le European Green Bond Standard. Avec des objectifs ambitieux d’émissions « vertes » dans nos portefeuilles de mandats assurantiels, nous sommes naturellement amenés à garder un œil sur l’évolution de ce standard afin de garantir à nos clients assureurs la qualité des émissions « vertes » sélectionnées. Au-delà du périmètre de l’investissement, la révision de la directive NFRD (non-financial reporting directive), qui devient CSRD (corporate sustainability reporting directive), va étendre l’obligation de transparence des informations environnementales et sociales à toutes les entreprises cotées. Ce texte est important pour nous ; nous avons besoin que les entreprises publient ce type d’information puisqu’elles déterminent aussi nos décisions d’investissement. Notons également qu’il existe au niveau européen la volonté de lancer un écolabel sur les produits financiers. Enfin, en France, l’article 29 de la loi Energie et climat vient remplacer l’article 173 de la loi sur la Transition énergétique adoptée en 2015. Il renforce nos exigences de transparence, notamment sur l’exposition aux énergies fossiles ou encore la prise en compte du risque de biodiversité par les investisseurs.

Hervé Guez, directeur de la gestion actions, taux et solidaire chez Mirova : Tout d’abord, il faut replacer les choses dans leur contexte : les réglementations qui ont vu le jour ces dernières années ne se limitent pas uniquement à des contraintes et à des évolutions de reporting. Ces réglementations arrivent après une prise de conscience politique post-COP 21 sur le rôle de la finance en matière de lutte contre le réchauffement climatique. Il est maintenant devenu impossible de raisonner seulement sur la base du prix du carbone pour faire évoluer le paradigme économique. Toutes les parties prenantes, la finance y compris, doivent accompagner la transformation des entreprises et la prise de conscience des enjeux climatiques. Et cela ne passe pas uniquement par le biais des mécanismes de marché, mais également par l’allocation de l’épargne ou encore la meilleure prise en compte des risques. Ce contexte doit être souligné. Concernant la réglementation, il y a deux enjeux, à la fois en termes de climat et de prise en compte des critères ESG. D’abord, nous n’avons encore jamais disposé d’un narratif commun. Pourquoi les acteurs disent-ils qu’ils prennent en compte les enjeux ESG et climat dans leur stratégie d’investissement ? Est-ce parce qu’ils veulent mitiger les risques ? Est-ce qu’ils souhaitent améliorer la performance en prenant en compte le contexte dans lequel interviennent les entreprises ? Ou veulent-ils contribuer à l’avènement d’une économie plus durable ? SFDR et MiFID II constituent un tournant parce qu’elles rendent explicite le fait que ce qui intéresse le régulateur et les pouvoirs publics c’est que les financiers jouent un rôle dans la transition de l’économie vers un modèle plus durable. D’où la distinction entre les articles 8 et 9 selon la classification SFDR. Cette clarification entre les objectifs d’investissement des stratégies n’est pas anodine et va dans le bon sens.

Raphaël Thuin, directeur des capital markets strategies de Tikehau Capital : Côté investisseurs, la réglementation permet surtout de faire le tri dans un univers qui devient de plus en plus large. L’offre de produits s’est en effet multipliée face à une demande en pleine expansion. Mais, cette offre était jusqu’à présent peu encadrée, de ce fait, elle s’est inscrite souvent dans du « greenwashing », c’est-à-dire dans des produits qualifiés de « vert » et de « durable », mais avec peu de réalité derrière. Aujourd’hui, la réglementation permet de faire le ménage, le tri, de distinguer ceux qui se sont véritablement donnés les moyens de faire un travail sérieux. La réglementation est donc décisive pour les investisseurs. Elle l’est également pour les gérants d’actifs. Elle nous force à être exigeant dans notre approche. Chez Tikehau, nous avons l’ambition de faire partie des gérants les plus exigeants dans ce domaine. Il y a quelques mois encore, il était difficile de définir en quoi devait consister cette exigence. Aujourd’hui, nous disposons d’un cadre clair pour nous permettre de comprendre dans quelle mesure nous devons mettre l’accent sur certains critères, certaines pratiques de gestion afin de pouvoir nous réclamer de cette exigence. La réglementation nous ouvre aussi de nouvelles perspectives. Chez Tikehau, l’exemple le plus frappant est la biodiversité qui est devenue depuis la publication du texte SFDR et des 18 indicateurs clés une de nos thématiques centrales. La régulation nous a permis d’enclencher une réflexion, un débat interne, sur notre valeur ajoutée et sur nos priorités. Seul bémol peut-être : nous commençons à percevoir un manque de lisibilité liée à la multiplication des textes et à l’existence de différentes strates réglementaires qui se superposent : nationales, européennes… et qui sont complexes. A titre d’exemple, la taxonomie est complète et complexe. Les labels sont aussi très nombreux : ESG, green… Les mises à jour sont régulières. Il faudrait rendre la lecture des textes plus faciles pour les gérants et les investisseurs.

Marion Le Morhedec, directrice de la gestion obligataire chez AXA Investment Managers (IM) : Jusqu’à présent, l’ESG relevait de débats d’experts sur l’investissement responsable. Depuis la COP 21 et le règlement SFDR, l’ESG est maintenant intégré dans les équipes de gestion. Trois étapes ont été déterminantes pour mettre en place ce changement. Vous avez déjà rappelé l’article 173 en 2015, puis la COP 21, et cette année les réflexions autour de SFDR ont été déterminantes. Elles impliquent un vrai changement culturel en ce qui concerne l’ensemble des fonds classés dans les rubriques article 8 et article 9. Auparavant, nous établissions des reportings sur nos fonds et certains gérants de fonds labellisés pouvaient aller relativement loin dans l’intégration des critères ESG, mais maintenant, l’ensemble des gérants regardent au quotidien ces indicateurs. C’est le cas par exemple de l’équipe obligataire que je dirige. Cela a généré de nombreux challenges en termes notamment d’intégration des données dans nos systèmes de front office. De plus, les engagements pris dans le cadre des fonds classés dans ces deux rubriques, en particulier dans la rubrique 8, induisent des changements importants dans la façon de gérer au quotidien. Les gérants doivent discuter tous les jours avec les analystes et les entreprises sur ces sujets. Il s’agit d’un véritable changement dans nos méthodes de travail et dans nos organisations. Il a fallu impliquer toutes les équipes.

Thibaud Escalon, vice-président ESG consultant chez MSCI : Les réglementations françaises et européennes ont été pionnières et sont très ambitieuses, mais elles ne sont pas les seules initiatives de réglementation et de standards climatiques. Les recommandations de la TCFD (Task force on Climate-related Financial Disclosures) sur l’évaluation des risques climatiques sont en train de devenir un standard mondial. Entre 2017 et 2020, le nombre d’entreprises qui ont établi des reportings vis-à-vis de la TCFD a été multiplié par 15. Elles sont plus de 1 500 à avoir fait un rapport TCFD en 2020. Ce reporting va maintenant devenir obligatoire au Royaume-Uni et en Nouvelle-Zélande par exemple. Hors Europe, les initiatives réglementaires se multiplient aussi. A Singapour, les autorités travaillent sur une taxonomie. Aux Etats-Unis, la nouvelle administration a adopté une optique différente de la précédente. Le climat constitue une problématique mondiale et de nombreux Etats s’en sont emparés.

Jean-Yves Wilmotte, manager chez Carbone 4 : Nous pouvons en effet retenir de toutes ces initiatives une certaine globalisation. Elles ont débuté en France par la gestion d’actifs et maintenant sont mondiales. Tous les métiers de la finance sont concernés : au niveau de la gestion, des banques, des assurances… avec une logique d’harmonisation. Elles font aussi écho à des initiatives adoptées par les grandes institutions de la finance comme la « Net Zero Asset Owners Alliance ». Elles participent à la visibilité du sujet et à mettre en commun des réflexions, des méthodologies, des efforts. Ces coalitions permettent aussi de diriger l’engagement actionnarial. Le poids des investisseurs présents dans ces alliances en termes d’encours gérés devrait leur permettre d’être efficaces, d’avoir un impact.


Quel est le rôle de grandes initiatives du type « net zero carbon » mises en œuvre par les investisseurs internationaux ?

Sophie Rahm : L’alliance « Net Zero Asset Owners » (NZAOA), en plus du contexte réglementaire, fait aussi bouger les lignes. Notre maison mère, l’assureur Aviva, est membre de cette alliance et cela nous pousse à modifier nos façons de travailler afin de remplir cet engagement. Les grandes compagnies d’assurances au Royaume-Uni et maintenant dans d’autres parties du monde ont rejoint cette initiative, ce qui a conduit les sociétés de gestion, et en particulier les filiales de ces groupes, à s’inscrire dans des initiatives sœurs comme la « Net Zero Asset Managers Initiative ». Ces coalitions et ces initiatives changent la façon dont les directions des investissements travaillent ; cela les conduit à mettre en place un pilotage différent des portefeuilles. On peut s’interroger sur la méthodologie de calcul de l’intensité carbone utilisée par exemple, mais il n’en reste pas moins que l’approche NZAOA est désormais structurante dans la gestion des mandats assurantiels : elle contribue à redéfinir l’allocation stratégique, à réévaluer des approches sectorielles existantes, à affiner les politiques d’exclusion ou encore les politiques de vote et d’engagement. Tous les ressorts qui sont à disposition de la société de gestion peuvent être sollicités pour permettre à l’assureur de remplir ces objectifs de neutralité carbone. Cette initiative a eu un rôle structurel sur la façon dont Aviva conçoit sa politique d’investissement. La direction des investissements d’Aviva France, pilotée par Philippe Taffin, fait de cet engagement un élément central de sa feuille de route ESG et climat. Cela nous a conduits à nous réinventer en termes de pilotage de portefeuille. A titre d’exemple, Aviva, sur la partie « actifs réels », s’est engagée à horizon 2040 à être neutre en carbone (soit 10 ans avant l’échéance de 2050). Nous souhaitons envoyer un signal fort. Une compétition saine se met en place.

Hervé Guez : Ces initiatives « net zero carbon » nous semblent très pertinentes car elles apportent une cohérence entre ce que demandent les entreprises et la finance. Toutefois, la finance reste sur ce sujet de pilotage des émissions de carbone très en retard par rapport aux autres industries, notamment en ce qui concerne la qualité de la prestation sur l’ensemble du cycle de vie et pas seulement sur le scope 1 et sur le scope 2 (émissions directes), mais aussi sur le scope 3 (émissions indirectes) ainsi que sur l’évaluation des apporteurs de solutions. Au-delà de la méthodologie, nous devons aussi clarifier le fait que si l’ensemble des entreprises prennent des engagements du type « net zero » d’ici 2050, il va de soi que cela s’applique également aux investisseurs car cela correspond au rythme de l’économie. Toutefois, le régulateur nous incite non pas à accompagner l’économie, mais bien plutôt à anticiper ces objectifs, à être un moteur de sa décarbonation. Gare à ne pas gérer uniquement le risque, mais également la solution : plutôt que de raisonner en termes de désinvestissement, il faut penser transition et réinvestissement. Cela passe par la compréhension qu’il ne faut pas sortir de tous les secteurs industriels qui sont fortement émetteurs, mais plutôt les accompagner vers leur transition, vers l’avènement d’une planète plus verte en utilisant le levier de l’investissement. Il est également nécessaire d’être présents dans les secteurs qui apportent des solutions.

Marion Le Morhedec : Ces alliances apportent une émulation positive pour les équipes de gestion. Pour donner des exemples concrets, chaque mois, nous suivons nos investissements obligataires à impact qui ont vocation à accompagner la transition climatique. De même, dans le plan d’investissements mensuel, nous suivons nos investissements traditionnels avec pour objectif de réduire l’empreinte carbone à travers les scopes 1 et 2. Ces chantiers sont nouveaux. Nous avons démarré pour le compte de l’assureur, notre maison-mère, et maintenant nous déclinons ces services pour compte de tiers – en fonction des propres objectifs de nos clients – en Europe et partout dans le monde. Chaque institutionnel possède des besoins spécifiques et dispose la plupart du temps d’une liste d’exclusion, ils doivent procéder à des reportings dédiés… Nous partageons notre savoir-faire et l’adaptons.

Raphaël Thuin : Ces initiatives apportent de la clarté en termes d’investissement pour les gérants d’actifs et nous poussent à trouver des solutions nouvelles pour répondre à cet objectif. Nous venons de lancer à ce titre un fonds à impact investi sur de la dette notée en catégorie high yield dédié à la transition climatique. Il s’agit d’un sujet complexe sachant que l’impact en matière de « fixed income » est difficile à mettre en œuvre. Nous nous appuyons pour cela sur notre savoir-faire. Par l’intermédiaire de nos fonds high yield, nous finançons de longue date des entreprises européennes de petites ou moyennes tailles, que nous connaissons bien. Nous pouvons ainsi leur parler de ces sujets. Il est décisif pour nous de pouvoir identifier les émetteurs qui ont manifesté de l’appétit pour s’engager dans le chemin de la transition climatique, qui ont manifesté l’envie de s’améliorer. Pour les identifier, nous utilisons ce type d’initiatives comme par exemple les « science based initiatives ». Ces grandes initiatives internationales nous permettent de trouver des émetteurs réceptifs à un engagement de notre part pour les accompagner dans leur transition.

Thibaud Escalon : Toutes les alliances « net zero » vont permettre le développement d’objectifs communs et la revue de méthodologies permettant un alignement à une trajectoire « net zero ». Il n’existe pas aujourd’hui de métrique parfaite d’alignement à cette trajectoire, mais ces coalitions d’investisseurs vont faire émerger des métriques communes pour mesurer la décarbonation et l’alignement en dessous de 2 degrés de réchauffement.


En matière d’initiatives internationales, la saison des AG 2021 a été particulièrement frappante avec beaucoup de résolutions sur le climat. L’engagement joue-t-il un rôle déterminant ?

Hervé Guez : Il existe toujours un paradoxe dans ce domaine : c’est bien souvent les entreprises qui avaient fait de la création de valeur actionnariale l’un de leurs principaux objectifs qui sont les plus rétives à ce que les actionnaires leur demandent des comptes sur leur stratégie en matière de climat. C’est le cas par exemple des entreprises dans le secteur pétrolier. Prenons l’exemple d’ExxonMobil aux Etats-Unis, celle-ci avait fait de la création de valeur actionnariale la pierre angulaire de toute sa stratégie, mais s’étonne maintenant que ses actionnaires lui demandent des comptes sur sa stratégie climat alors que celle-ci peut affecter la valeur à long terme de l’entreprise. Ensuite, le débat est compliqué sur le rôle respectif des actionnaires et du management. Quels sont ceux qui sont les plus légitimes à proposer des résolutions ? Les actionnaires doivent-ils approuver les membres du conseil d’administration ? Le rôle des actionnaires est important. Ils doivent s’emparer de cette problématique du climat et ne pas accepter que le management confisque leurs prérogatives en faisant la politique de l’autruche. Par ailleurs, nous ne pouvons pas parler à proprement dit de judiciarisation du thème du climat. Le seul exemple probant est celui de Shell au Pays-Bas. Ce cas est très différent. Il pose la question de la responsabilité de la dégradation du climat ; à qui peut-on l’imputer ? Là-dessus, un nouveau chantier s’ouvre : est-ce que ce seront les assurances, les réassurances, les entreprises ? Qui va porter la responsabilité si les catastrophes climatiques se multiplient ? Les états-majors des entreprises doivent s’emparer de ce sujet. Les entreprises climato-sceptiques prennent aujourd’hui un risque juridique comme cela a pu être le cas il y a quelques années sur le tabac ou l’amiante. Nous ne savons pas précisément comment ces débats vont évoluer, en revanche, nous savons qu’il va devenir à la fois risqué et compliqué de rester investi sur des entreprises qui ne mettent pas en place des politiques climat et/ou qui ne prennent pas des engagements conséquents en termes d’émission.

Marion Le Morhedec : L’engagement devient maintenant médiatisé. Nous voyons que les médias comme les investisseurs en parlent de plus en plus ouvertement. Du point de vue de l’investisseur, l’engagement apporte une meilleure compréhension de ce qui se passe dans l’entreprise. Chez AXA IM, nous possédons une équipe spécialisée dans l’engagement, nous publions des rapports dans nos systèmes internes, similaires à nos rapports d’analyse crédit, ainsi qu’un rapport annuel public donnant de la transparence sur notre action. Cela apporte aux gérants obligataires de nouveaux cadres d’analyse et leur permet de ne pas se limiter uniquement à l’analyse financière. Nous nous engageons auprès de plus de 300 émetteurs avec un focus sur le climat dans plus de 25 % des cas. Nous reportons à nos clients finaux. A titre d’exemple, pour chaque mandat dédié, nous indiquons le pourcentage d’entreprises dans lesquelles nous investissons et avec lesquelles nous engageons un dialogue en le détaillant par thématique. Cela permet aux gérants de s’emparer de cette question de l’engagement, de pouvoir en parler avec les émetteurs lors des présentations investisseurs et d’évoquer ouvertement les problématiques E, S et G en plus des questions financières.

Thibaud Escalon : Les actionnaires et le grand public s’intéressent de plus en plus à la problématique du réchauffement climatique. Les entreprises sont de plus en plus nombreuses à vouloir mettre en place un bilan carbone à zéro, mais elles sont aussi surveillées et challengées sur les engagements qu’elles présentent. Ces engagements doivent être crédibles. Les tribunaux, les ONG ou les actionnaires peuvent les remettre en cause. Chez MSCI, nous développons un outil climat qui permet d’analyser les engagements pris par les entreprises sur le climat à un horizon donné. Nous nous appuyons sur l’analyse du scope carbone (1, 2 et 3) et du scope d’activité de l’entreprise, sur l’analyse de l’ampleur de leur ambition, et enfin sur la faisabilité de leur stratégie et la crédibilité de leur trajectoire.


Comment faire comprendre ces enjeux au grand public ? Les fonds thématiques sur le climat sont-ils suffisamment parlant ?

Marion Le Morhedec : Nous devons faire encore énormément d’efforts pour simplifier la façon dont nous parlons de nos fonds. Dans l’univers obligataire, nous essayons d’utiliser des indicateurs plus parlants, plus simples pour les particuliers. En matière de fonds sur l’environnement et le climat, les premières données utilisées relèvent de la réduction des émissions en tonnes de carbone, du pourcentage d’énergies renouvelables financées via des émissions vertes ou encore du nombre de voitures que nous enlevons de la route via ces investissements. Ces chiffres sont parlants et figurent dans nos reportings. Dans le cadre des « social bonds », nous pouvons communiquer par exemple sur le nombre de lits d’hôpitaux créés, le nombre d’emplois nouveaux, de bénéficiaires de logements. Nous communiquons également le pourcentage de femmes dans les conseils d’administration des entreprises dans lesquelles nous investissons… Toutes ces données sont simples à comprendre, bien plus que celles que nous considérons dans un univers institutionnel. Nous devons collectivement faire comprendre aux investisseurs particuliers comment grâce à leur épargne, ils peuvent contribuer à changer la société, à avoir un impact positif sur l’environnement. De mon point de vue, nous avons encore beaucoup de travail à réaliser. Je suis optimiste car il y a un certain nombre d’offres intéressantes qui vont arriver sur le marché et qui découlent directement des changements liés à la réglementation SFDR.

Thibaud Escalon : Je suis en accord avec ce qui vient d’être dit. Il y a beaucoup de mesures regardées par les investisseurs institutionnels qui sont relativement complexes pour des investisseurs particuliers. Nous proposons à nos clients une métrique de température, qui, même si elle dépend aujourd’hui d’un modèle complexe et holistique, permet de donner une mesure finale simple à comprendre. Elle est donc particulièrement intéressante pour être présentée à une clientèle de particuliers.

Raphaël Thuin : Les fonds thématiques rencontrent un succès croissant et cela va dans le bon sens, mais nous sommes un peu sceptiques parfois sur l’utilisation marketing de ces fonds. Il y a une course à l’échalotte sur de nouveaux thèmes, mais lorsque l’on ouvre le capot, il n’y a pas toujours un travail en profondeur. Les décisions d’investissement ne sont pas toujours justifiées et les gérants qui les lancent n’ont pas toujours la légitimité pour le faire. Cela peut être problématique. Les fonds thématiques relèvent d’un exercice compliqué, leur lancement doit être mûri au niveau de la gestion et non des équipes du marketing. De ce point de vue, il faut se méfier du greenwashing. Les sociétés de gestion qui lancent des fonds thématiques doivent s’appuyer sur de véritables expertises en interne et posséder un avantage comparatif. Malgré ce bémol, le développement des fonds thématiques constitue un point très positif pour l’industrie.

Sophie Rahm : Nous sommes face à un besoin de proximité voire de vulgarisation et cela passe par une pédagogie sur les indicateurs. Nous sommes tous à la recherche d’indicateurs parlants et de leur appropriation par une clientèle de particuliers. La médiatisation nous aide beaucoup, nous pouvons nous baser sur des cas concrets pour les vulgariser sous forme d’histoires, de vidéos ou d’infographies par exemple, faire prendre conscience, si cela n’est pas déjà le cas, des enjeux. Mais, les retours de nos réseaux de distribution, sur les fonds climats par exemple sont parfois mitigés. En effet, nous possédons un fonds sur le climat qui est proposé dans nos réseaux de distribution en assurance vie et sur la plateforme Afer. Ce fonds marche très bien car nous pouvons raconter une « histoire » et capitaliser sur les enjeux. Néanmoins, le retour d’expérience du terrain dans le contexte de la crise sanitaire laisse penser à une déconnexion entre les enjeux climats et le positionnement d’un investisseur. Le climat reste un thème lointain pour l’investisseur particulier. Les particuliers se rendent compte que les catastrophes climatiques se multiplient, mais ils considèrent que ce thème ne les affecte pas forcément au jour le jour ou du moins, le lien de causalité entre leurs investissements et le climat n’est pas évident. Les distributeurs peuvent rencontrer des difficultés à proposer ce type de produits en particulier cette année où le thème de la santé est beaucoup plus parlant. Les ménages se sentent concernés immédiatement par cette problématique. Il y a une partie de la population qui veut participer à l’atténuation du réchauffement climatique, mais il y a aussi tout un pan de la population, que parfois nous sous-estimons, qui ne s’est pas encore approprié cette problématique. Toutes les thématiques ne « prennent » pas de façon égale auprès des particuliers, cela revient à ce qui a été dit précédemment, il est indispensable de faire de la pédagogie, de la vulgarisation, d’expliquer précisément ce que nous essayons de faire, en toute transparence. Mais pour le moment, et à mon grand regret, je ne vois pas encore une connexion intime entre le thème du climat et l’ensemble des particuliers.

Hervé Guez : Au niveau de la distribution (conseillers en gestion de patrimoine, family office…) grand public, nous avons de notre côté des remontées positives sur les sujets du climat et de l’environnement. Néanmoins, il est important de signaler que les labels qui devraient aider à la distribution ne le font pas. Ils ne sont pas facilement compréhensibles par le grand public. Il est important que les épargnants puissent identifier les produits d’investissement durable aussi facilement que les produits bio. Tous les spécialistes en conviennent : les labels bio dans le domaine alimentaire ne sont pas parfaits, mais ils ont trouvé un équilibre et un public. Il faudrait donc pouvoir disposer d’un label intelligent, c’est-à-dire suffisamment exigeant, englobant suffisamment de fonds et disposant d’une grille de lecture accessible. Par ailleurs, il est vrai aussi qu’il existe une véritable différence entre montrer patte verte et verdir véritablement son portefeuille. Le thème de l’eau par exemple est souvent inscrit dans une démarche environnementale, pourtant il compte des entreprises qui gèrent mal une ressource qui se raréfie. Il existe aussi des fonds thématiques qui sont à la frontière de la thématique de l’environnement et de celle du social, mais qui ne sont pas pour autant satisfaisant d’un point de vue ESG ou d’impact. Ils font preuve d’une certaine ambigüité : leur objectif est-il d’accompagner des entreprises vertueuses d’un point de vue ESG et durable ou s’agit-il d’investir dans une filière porteuse d’un point de vue financier ? Les deux sont légitimes, mais il ne faut pas entretenir l’ambiguïté. La réglementation devrait clarifier tout cela.

Jean-Yves Wilmotte : De notre côté, nous recevons plusieurs demandes par semaine de particuliers qui souhaitent investir sur la transition énergétique, ou éviter d’avoir un impact trop négatif… même si ce n’est pas notre rôle de faire du conseil en investissement. En revanche, nous collaborons avec une application qui s’appelle Rift qui constitue le « Yuka de l’épargne », celle-ci donne des indicateurs sur des fonds. Nous fournissons des données à cette application, ce qui lui permet d’utiliser une méthodologie identique pour tous les fonds qu’elle catégorise. Cette application permet d’aider les épargnants à choisir leur produit. En matière de greenwashing, l’Autorité des marchés financiers (AMF) fait de plus en plus attention à l’intitulé des fonds, elle muscle sa stratégie pour éviter le greenwashing, avec pour corollaire que peut-être certains fonds vont aller s’enregistrer au Luxembourg pour échapper aux nouvelles règles… Par ailleurs, il est certain que nous ne pouvons demander aux investisseurs finaux de maîtriser toutes les méthodologies. L’indicateur de température est en effet à ce titre intéressant car il agrège de nombreuses données, tout en proposant une métrique simple. Enfin, nous avons tous beaucoup d’attente à propos de l’écolabel européen, mais il devrait être très exigeant, trop peut-être, pour faire bouger les lignes.


Quelles méthodes sont-elles préconisées par les investisseurs : exclusion, best in class, momentum ? Lesquelles privilégiez-vous ?

Marion Le Morhedec : Parmi les différentes méthodes préconisées par les investisseurs, les exclusions sont maintenant devenues standards, elles ne sont plus discriminantes, elles sont suivies dans nos outils de front office et constituent une première étape indispensable. La seule contrainte en la matière réside dans le niveau de clarté des listes d’exclusion. Les méthodes « best in class » ont, quant à elles, été mises en place surtout pour l’obtention de labels, il faut ainsi faire attention aux biais sectoriels dans ce cadre.  Nous devons aussi nous interroger sur la pérennité de ces méthodes. Les investisseurs nous demandent en effet maintenant d’adopter une approche qualitative en plus des approches quantitatives. Nous devons ainsi récupérer des informations de la part des analystes afin de mieux comprendre quelles sont les tendances qui se dessinent chez les émetteurs, identifier des changements structurels de stratégie. Pour donner quelques exemples, nous devons être capables d’adapter nos méthodologies en fonction de la classe d’actifs. Récemment, nous avons lancé un fonds « low carbon » sur le haut rendement américain : notre approche consiste à utiliser des exclusions sectorielles très marquées, tout en gardant la possibilité d’aller sur des noms qui interviennent dans le cadre de la transition énergétique. Les investisseurs peuvent ainsi, dès le départ, réduire leur empreinte carbone en investissant dans ce fonds. Sur les marchés émergents, ce type de stratégie est également adapté. En revanche, dans le cadre de titres notés investment grade et/ou ceux des économies développées, les approches du type développement durable plus qualitatives sont plébiscitées par les investisseurs.

Raphaël Thuin : En termes de méthodologie, l’exclusion paraît en effet indispensable, il existe un certain nombre d’émetteurs que nous ne pouvons pas nous permettre de financer et dans lesquels nous ne pouvons investir. L’exclusion reste néanmoins une forme d’échec et de ce point de vue l’approche « momentum » en termes d’engagement est intéressante. Nous devons avoir un impact sur les économies et la transition carbone en finançant les émetteurs dits « best in class », mais ces derniers se financent déjà très bien, ils ont accès à des capitaux sans coûts additionnels. Finalement, si nous voulons avoir un impact, si nous voulons contribuer à cet objectif de « net zero carbon » à l’horizon 2050, nous devons travailler aussi avec des entreprises parfois plus polluantes, celles qui ont envie de bien faire, mais n’ont pas encore engagé une transition. De ce point de vue, le « momentum », l’engagement est crucial. Cela peut notamment prendre la forme de fonds à impact. La notion d’impact va, d’après nous, devenir standard en matière de gestion d’actifs. Plus personne ne va investir dans un fonds qui optimisera seulement le profit quel qu’en soit le coût collectif. 

Notons également qu’il faut aussi accompagner les plus petites entreprises. En effet, les entreprises signataires des grands engagements internationaux sont surtout des compagnies notées en catégorie investment grade, qui disposent d’une cellule ESG, qui maîtrisent les grandes tendances. Plus de 50 % de ces émetteurs sont signataires. Inversement, les petites et moyennes capitalisations et/ou les émetteurs notés en catégorie high yield sont moins sensibilisés à ces problématiques ou quand ils le sont, ils n’ont pas les moyens de mettre en œuvre une stratégie ou bien ils pensent que cela va coûter trop cher, qu’il faut des équipes spécialisées… Nous devons mener un travail avec eux pour les convaincre, leur montrer qu’il existe des comparables qui agissent et en ont tiré des bénéfices. De toute façon, cela va dans le sens de l’histoire, il est indispensable de mettre en place une politique de transition afin d’obtenir des financements. Notre rôle en tant que gérant est d’utiliser l’engagement auprès d’entreprises plus petites, et parfois plus polluantes et de les aider à se transformer. Cette nouvelle étape est cruciale. C’est ce que nous essayons de faire chez Tikehau Capital, il s’agit d’un grand chantier qui devrait être très prometteur.

Hervé Guez : Sur les méthodes, il existe une vraie confusion entre le discours d’une entreprise et les produits qu’elle propose. La terminologie de responsabilité prête à confusion. Toutes les entreprises disposent d’une politique RSE, mais pour autant tous les produits et services qu’elles proposent ne sont pas forcément tous bio, éthiques et responsables. Il en va de même pour les sociétés de gestion. Il faut arrêter de débattre sur le « comment », mais il faut plutôt se fixer des objectifs et s’y tenir. Concrètement, une société de gestion qui se dit axée sur des problématiques de développement durable doit pouvoir le démontrer concrètement : cela passe par l’engagement bien sûr, mais également par le fléchage concret de ses investissements : les indicateurs de mesure d’impact sont donc primordiaux.

Sophie Rahm : Sur les aspects méthodologiques, il est vrai, comme cela a été largement souligné précédemment, que les obligations, notamment celles liées aux labels, sont toutes des obligations de moyens. Il faut être en capacité de démontrer les moyens alloués. Nous tendons maintenant de plus en plus vers une obligation de résultat. Le label ISR est en train d’évoluer et la dimension de l’impact des investissements y a désormais toute sa place. Je suis aussi d’accord sur le fait que peu importe la méthode. Il en existe tout un florilège. Il est possible de les combiner. Certains de nos clients assurantiels nous le demandent. Ces derniers utilisent parfois des métriques qui ne sont pas les nôtres, mais que nous pouvons utiliser en faisant du sur-mesure. Il est possible d’offrir un grand éventail de solutions. Nous pouvons faire de l’exclusion couplée à du « best in class » et de l’engagement. Mais dorénavant, nous devons aller plus loin. La charge de la preuve doit être faite. Pourquoi telle approche plutôt qu’une autre ? Quels sont les objectifs ? Le règlement SFDR oblige l’industrie de la gestion d’actifs à davantage de transparence. Cette réglementation est très positive. Elle nous conduit à montrer et démontrer ce que nous faisons, à nous fixer des objectifs toujours plus ambitieux. Le nerf de la guerre, c’est la donnée et notre capacité à rendre compte de la façon dont nous l’utilisons dans nos métiers au service de nos clients.

Thibaud Escalon : Nous sommes aujourd’hui face à des objectifs à atteindre à long terme : un réchauffement contenu à 2 degrés pour 2100, des engagements à la neutralité carbone à l’horizon 2050. Les fonds d’investissement doivent s’inscrire dans ces objectifs, les gérants devant définir leurs stratégies en fonction. MSCI est là pour leur offrir une palette d’outils afin d’atteindre ces objectifs : détail des parts brune et verte, empreinte carbone... Il en existe de très nombreux. Toutefois, il est également vrai que nous rencontrons encore des difficultés au niveau des données reportées par les entreprises, celles-ci ne sont pas toujours de qualité, ni toujours disponibles, par exemple pour le carbone scope 3. Nous avons mis en place un process afin d’estimer le scope 3 pour que celui-ci soit exhaustif, précis et comparable. Il existe donc un sujet autour de la « donnée », mais aussi autour des méthodologies disponibles. En plus de données tournées vers le passé (revenus verts ou bruns, empreintes carbone), nous avons développé chez MSCI des modèles prospectifs plus poussés comme la « climate value at risk » présentant non seulement les coûts financiers des risques climatiques physiques et des risques de transition pour les entreprises, mais aussi leurs bénéfices futurs en fonction de leur positionnement par rapport à la transition climatique. Ce modèle innovant et prospectif se base notamment sur les intensités carbone actuelles et projetées et sur les revenus et brevets verts, et nous travaillons activement à son amélioration.


La prise en compte du climat passe-t-elle ainsi surtout par un meilleur accès aux données ?

Jean-Yves Wilmotte : Les méthodologies en matière d’analyse du climat sont nombreuses et dans tous les cas de figure, elles butent souvent sur un accès aux données. En matière de méthodologies, nous pouvons citer par exemple les émissions de gaz à effet de serre qui permettent de calculer l’empreinte carbone des entreprises. Ces dernières se doivent d’établir des reportings qui, pour l’heure, ne sont pas tous suffisants et ne couvrent pas l’ensemble des scopes 1, 2 et 3, en particulier le scope 3 (les émissions indirectes sur la chaîne de valeur) qui est généralement incomplet, faute des données nécessaires. Certaines méthodologies viennent pallier ce problème en recalculant le scope 3. C’est notamment ce que nous faisons chez Carbon4 finance. Nous recalculons un scope 3 sur les postes significatifs et comparables. Nous avons relativement avancé sur le scope 3 car celui-ci est maintenant réglementaire. La réglementation SFDR demande en effet que le scope 3 soit pris en compte. Il en va de même de la directive Benchmark. Le débat sur l’intérêt du scope 3 est ainsi maintenant derrière nous. Il est d’autant plus important qu’il permet de traiter de la problématique de greenwashing. La prochaine étape porte maintenant sur les « températures ». Nous devons calculer la contribution positive des entreprises à travers les émissions évitées. Ce type de calcul peut inciter les entreprises à se décarboner. Au-delà de l’accès aux données qui permet d’avancer sur l’ensemble de ces calculs, nous devons aussi établir des trajectoires et déterminer dans quelle dynamique s’inscrivent les entreprises. Les méthodologies sont dans ce domaine encore plus hétérogènes car il n’existe pas de doctrine encore établie. Il n’existe pas de protocole comme en matière d’émissions de gaz à effet de serre.

Marion Le Morhedec : Un meilleur accès aux données est clairement essentiel. Toutefois la notion de température est délicate et ne se suffit pas à elle-même : les données manquent de couverture et on constate des lacunes dans le scope 3 par exemple. L’absence de standards et de méthodologies harmonisés dans la prise en compte des enjeux climatiques reste un frein pour une meilleure compréhension de tous les acteurs des marchés financiers, des émetteurs aux investisseurs finaux. Là aussi à nouveau, je suis optimiste, les données sont certes complexes, mais elles évoluent rapidement, et je pense que les exigences des régulateurs mais surtout des investisseurs finaux pousseront vers une meilleure qualité et une meilleure transparence de l’information extra-financière.

Thibaud Escalon : SFDR constitue un changement majeur pour l’accès à la donnée. Ce texte exige pour chaque entreprise de publier 14 points de données environnementaux et sociaux. Nous disposons d’une équipe chez MSCI qui discute avec les entreprises pour récupérer des informations et celle-ci a été étoffée dans la perspective de SFDR.

Hervé Guez : Nous développons les données auxquelles nous nous intéressons. Il est encore une fois important de se donner des objectifs et à partir de là, nous pouvons nous donner les moyens de trouver les données dont nous avons besoin. Le cercle vertueux consiste à être au clair sur un ou plusieurs objectifs, de savoir précisément ce que l’on recherche. Il existe certes encore des failles dans les méthodologies et dans les données, mais une fois les objectifs définis, nous pouvons chercher des acteurs qui puissent combler ces failles. Nous avons par exemple collaboré avec Carbone 4 sur le climat pour développer une méthodologie innovante prenant en compte l’ensemble du cycle de vie, les risques et les opportunités. Nous menons une démarche similaire aujourd’hui pour permettre la création d’une mesure d’impact des entreprises sur la biodiversité. Les difficultés techniques ne doivent pas être un frein à l’action et le manque de données ne doit pas constituer une barrière, mais un moteur afin de constituer un écosystème. Cela passe par des recherches et par un engagement de place. Il faut nous mobiliser pour financer des acteurs qui peuvent nous accompagner sur ce sujet ardu des données, mais aussi pour faire évoluer la réglementation pour que les données soient mieux encadrées. 


Existence ou non d'une bulle sur les valeurs vertes, les avis divergent

Raphaël Thuin : Les actifs dits « verts » sont aujourd’hui plutôt rares et en forte demande. C’est pour cette raison que nombre d’entre eux traitent effectivement à un premium, autrement appelé le « greenium » ou « prime verte ». Dans la plupart des cas, cette prime est justifiée : nous avons chez Tikehau Capital la conviction que la plupart de ces actifs offriront une surperformance relative aux autres pour l’investisseur de long terme. La sélectivité doit néanmoins rester clé, pour bien identifier les entreprises véritablement engagées sur le chemin de la responsabilité et de la durabilité, et les distinguer des autres qui ne justifient pas ce premium. C’est pour cela que notre analyse ESG est conduite directement par les analystes financiers, ils sont les plus à même de déterminer la réalité des engagements des entreprises que nous étudions.

Hervé Guez : Nous ne considérons pas que les valeurs liées à la transition énergétique font l’objet d’une bulle actuellement. Certes, en fin d’année dernière, le marché a anticipé trop rapidement les plans de relance à venir aux Etats-Unis dans le domaine des énergies renouvelables et en Europe, ce qui s’est traduit par des niveaux de valorisation élevés. Des corrections ont donc été enregistrées sur les valeurs dites vertes entre les mois de février et d’avril de cette année, et cela de façon totalement indifférenciée. Aujourd’hui, les valorisations sont revenues à un niveau acceptable, et nous sommes surpris de constater que certaines valeurs offrent à présent des décotes, malgré la décennie d’investissement qui s’ouvre compte tenu des besoins portés par l’économie verte et l’alignement des pouvoirs publics. Au-delà donc du fait que la prochaine bulle ne sera pas verte, il y a des points d’entrée intéressants sur certaines valeurs environnementales. Attention toutefois à être sélectif sur la manière d’investir sur ce thème : l’herbe peut en effet paraître plus verte du côté des gestions passives, mais c’est au prix de l’analyse fondamentale des valeurs (analyse technologique, barrière managériale, barrière à l’entrée…), qui pour nous est primordiale.

Marion Le Morhedec : La diversification peut permettre d’éviter la formation d’une bulle. Chez AXA IM, nous envisageons la problématique du climat chez les émetteurs sous trois angles différents : les entreprises leaders en matière de faibles émissions de carbone, les « green enablers », c’est-à-dire les sociétés engagées qui adoptent les meilleures pratiques d’un point de vue environnemental et les entreprises en transition. Outre le fait de nous ouvrir à de nouvelles opportunités, cette diversification est probablement l’un des meilleurs moyens de diluer le risque.