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Le grand débat

Les gérants monétaires s’adaptent pour conserver leurs clientèles

Option Finance - 22 octobre 2018 - Propos recueillis par Sandra Sebag

De gauche à droite : Julien Daire, directeur de la gestion taux et crédit, CPR Asset Management ; Philippe Renaudin, responsable de la gestion monétaire, BNP Paribas Asset Management ; Jean Sayegh, responsable de la gestion obligataire, Lyxor et Philippe Goubeault, directeur financier du Régime de Retraite ARRCO et du Régime de Retraite AGIRC, Agirc - Arrco

Malgré l’existence de rendements négatifs et la concurrence des banques, qui proposent aux institutionnels et aux entreprises des livrets avec des rendements positifs, les gérants spécialisés dans le monétaire parviennent toujours à collecter en proposant notamment des montages financiers permettant d’accéder à des rendements positifs. Parallèlement, les gérants se sont mis en conformité avec la réforme des fonds monétaires et commencent à réfléchir à celle des indices. De leur côté, les investisseurs institutionnels, à la recherche de rendements positifs, multiplient leurs partenaires et les produits de placement.

Comment le contexte actuel et plus spécifiquement la politique de la banque centrale européenne (BCE) affecte-t-il les gestions monétaires ?

Julien Daire, directeur de la gestion taux et crédit, CPR Asset Management
CPR Asset Management

Julien Daire, directeur de la gestion taux et crédit CPR Asset Management :
Nous vivons depuis plusieurs années dans un contexte de taux bas et même de taux négatifs. La bonne nouvelle est que cette situation va peut-être bientôt se terminer. Déjà depuis quelques mois, les spreads de crédit se sont légèrement écartés et nous voyons les banques revenir sur le marché monétaire, ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps. Nous pouvons trouver maintenant sur le marché des certificats de dépôts émis par des banques à un an qui offrent des rémunérations supérieures de 10 points de base par rapport aux niveaux de début d’année. Nous considérons ainsi que nous avons dépassé le point bas en termes de rendement sur les actifs de trésorerie. La BCE a commencé cette année à ajuster sa politique de quantitative easing (QE) et a annoncé son intention d’augmenter les taux à partir de l’été 2019. De son côté, le marché n’intègre pas de remontée rapide des taux de refinancement ; les anticipations d’Eonia sur la fin de l’année 2019 restent basses, seulement 15 points de base au-dessus des niveaux actuels et un retour en territoire positif vers l’été 2020. La normalisation de la politique monétaire intègre plusieurs leviers : d’une part le resserrement de l’écart entre taux de dépôt et taux de refinancement, et d’autre part le rythme de remontée du taux de refinancement. Dans ce contexte, il reste compliqué d’évaluer le rythme de remontée de l’Eonia à attendre. Toutefois, si les conditions macroéconomiques sont réunies, nous pensons que la BCE pourrait ajuster son taux de dépôt en 2019 à un rythme plus rapide qu’anticipé par le marché, ainsi que son taux de refinancement dès 2020.

Jean Sayegh, responsable de la gestion obligataire, Lyxor
Lyxor

Jean Sayegh, responsable de la gestion obligataire chez Lyxor :
Le calendrier de la BCE est en effet assez clair, le seul élément qui pourrait vraisemblablement l’impacter est exogène et relève du risque politique. Si celui-ci s’accentue, la BCE sera obligée d’intervenir pour éviter un éclatement de la zone euro et cela même si la gestion du risque politique ne fait pas partie de son mandat. Ses interventions seraient d’autant plus probables que de nombreux risques politiques en dehors de l’Europe peuvent aussi affecter la croissance et les marchés et en particulier la guerre commerciale enclenchée par les Etats-Unis vis-à-vis du reste du monde et notamment de la Chine. En ce qui concerne le contexte, un dernier point important doit être souligné : en période de normalisation de la politique monétaire, le risque idiosyncratique et la volatilité réapparaissent. La BCE essaiera donc de minimiser l’impact de sa politique de normalisation sur les marchés.

Philippe Renaudin, responsable de la gestion monétaire, BNP Paribas Asset Management
BNP Paribas Asset Management

Philippe Renaudin, responsable de la gestion monétaire de BNP Paribas Asset Management (BNPP AM) :
Le principal risque sur les marchés actuels est en effet celui de la dette italienne. Déjà, un grand nombre de gestions monétaires sont sorties des titres italiens, compte tenu de la volatilité observée depuis juin. Si le rating de l’Italie passe en dessous de la catégorie investment grade, cela pourrait avoir des conséquences négatives sur les marchés de taux ; dans ces conditions, une intervention de la BCE serait sans doute envisagée.
En ce qui concerne plus spécifiquement la gestion monétaire euro, malgré l’environnement de taux négatifs depuis 2015, nous avons tous continué à investir même sur des titres à taux négatifs. Aujourd’hui, au vu des récentes déclarations de Mario Draghi, le marché estime qu’une première hausse des taux en septembre 2019 est probable. Cette hausse sera largement gérable pour les gestions monétaires et compte tenu des durations courtes, elle sera même positive à terme en entraînant une hausse des rendements des fonds monétaires. Elle sera également très profitable pour les clients. Pour rappel, nous avons commencé le début de l’année 2018 avec des taux très négatifs et des perspectives de baisses supplémentaires. Cependant, les spreads depuis le début de l’année ont augmenté, ce qui a été plutôt favorable, et la BCE n’a pas abaissé ses taux. De même, en termes d’encours, jusqu’à fin août le marché français était en collecte positive à plus de 10 milliards d’euros.

Julien Daire :
Cependant, au mois de septembre, le marché français a enregistré une décollecte sur les fonds monétaires. Nous devrions être maintenant en collecte proche de zéro depuis le début de l’année.

Philippe Goubeault, directeur financier du Régime de Retraite ARRCO et du Régime de Retraite AGIRC, AGIRC - ARRCO
AGIRC - ARRCO

Philippe Goubeault, directeur financier du régime de retraite Arrco et du régime de retraite Agirc :
En tant qu’investisseurs, nos anticipations sont identiques à celles des gérants, il existe d’ailleurs un consensus sur le marché quant à la politique à venir de la BCE. Un consensus d’ailleurs recherché par celle-ci.


L’existence de taux d’intérêt négatifs a-t-elle eu des conséquences sur vos portefeuilles et sur la gestion de vos réserves ?

Philippe Goubeault :
Les régimes de retraite de l’Arrco et de l’Agirc vivent une situation particulière dans la mesure où ils sont en déficit. En tant qu’organisme de retraite, et bien que les régimes fonctionnent fondamentalement en répartition, nous détenons des réserves techniques relativement importantes. La stratégie d’investissement de ces réserves repose sur une logique de gestion actif/passif.
Deux catégories de poches de trésorerie sont ainsi constituées. La première a une durée de vie très courte, correspondant aux cotisations recouvrées en fin de mois, que nous reversons en début de mois suivant pour le paiement des retraites. Nous disposons de plus d’une poche un peu plus longue destinée à supporter les désinvestissements que nécessite le financement des déficits techniques. Pour celle-ci, nous possédions auparavant des encours conséquents en fonds monétaires.
Cependant, depuis que les rémunérations sont devenues négatives, nous travaillons avec d’autres partenaires que les sociétés de gestion afin de trouver des rémunérations positives. Nous avons investi dans des livrets bancaires, notamment ceux proposés par des banques régionales. L’un des inconvénients de ces livrets est qu’ils sont octroyés avec des plafonds, nous sommes autorisés à investir 10 millions ou 20 millions, ce qui est relativement réduit par rapport à la taille de nos encours, nous sommes donc obligés de multiplier les comptes bancaires.
Nous avons également obtenu auprès de nos banques habituelles, dans la limite de certains seuils, de maintenir des fonds en compte courant non rémunéré, ce qui est appréciable dans le contexte actuel, une rémunération même à zéro étant attractive. Par ailleurs, nous avons mis en place des produits dont le montage est assuré par des banques en liaison avec des sociétés de gestion car ils sont intégrés dans des fonds qui s’appuient sur des opérations qui combinent prêts de titres (actions ou obligations) et un swap, ce qui permet d’obtenir une rémunération positive. Ces produits intègrent un seul risque : celui de la contrepartie qui a monté le produit. Autre type de stratégie que nous avons également développée, mais dans une moindre proportion : les contrats de capitalisation souscrits auprès d’une compagnie d’assurance. Ces produits constituent des placements plus longs, nous pouvons cependant y mettre fin avant le terme si nécessaire, avec des pénalités qui laissent tout de même une rémunération positive.
Enfin, nous avons aussi investi dans des fonds obligataires à court terme, mais depuis le début de l’année, ils ont été moins intéressants, leur rémunération étant négative. En résumé, l’existence de taux d’intérêt négatifs nous a conduits à diversifier nos partenaires et les produits de placement.


Quel est l’encours de la trésorerie des caisses de retraite Arrco et Agirc ?

Philippe Goubeault :
Nos flux de trésorerie mensuels s’élèvent à environ 6,5 milliards d’euros, mais ils ne restent que quelques jours dans nos comptes. La poche de trésorerie longue ressort actuellement à 7 milliards d’euros. Elle est supérieure à nos prévisions. En 2017, nous avons atteint en France un pic de croissance qui nous a permis de recevoir des flux de cotisations supérieurs à nos prévisions. Nous estimions en début d’année notre trésorerie plutôt autour de 5 milliards d’euros. Le déficit 2017 se situe autour de 2,9 milliards d’euros, mais si la croissance reste supérieure à son potentiel, même si elle ralentit en 2018 et en 2019, nous estimons que nous serons probablement à l’équilibre dans le cours de l’année 2020.

Allez-vous de ce fait modifier votre allocation d’actifs?

Philippe Goubeault :
Nous y réfléchissons. Nous envisageons de créer une nouvelle strate d’investissement entre la trésorerie et nos investissements à moyen/long terme dont l’allocation stratégique se répartit actuellement entre 30 % d’actions et 70 % d’obligations.


La concurrence des livrets bancaires affecte-t-elle la capacité des gérants à collecter ?

Philippe Renaudin :
Les banques mutualistes régionales sont particulièrement actives auprès de la clientèle des très grandes entreprises et des grandes PME, elles leur proposent des livrets avec des rémunérations positives pour capter des dépôts. Nos clients corporate, comme par exemple les grandes entreprises du CAC 40, nous relatent également qu’ils ont accès, notamment par le biais des banques régionales, à des comptes bancaires avec des rémunérations positives, ce qui peut dans certains cas limiter d’autant leurs investissements dans les fonds monétaires. Les grands corporates ont su s’accommoder des taux négatifs et des rendements négatifs sur les OPCVM monétaires car certains en tant qu’émetteurs sur les marchés de taux ont bénéficié de conditions de financement très attractives. Au final, dans ce contexte de taux négatifs, ils sont gagnants. Autre point à mentionner : les conditions offertes par les banques de dépôts en France, même si les rémunérations sont dans certains cas négatives, sont relativement attractives par rapport à celles proposées dans d’autres pays. En Allemagne par exemple, les banques peuvent prélever 50 ou 75 points de base sur les dépôts. De leur côté, les OPCVM offrent des rendements certes négatifs, mais autour de – 30 ou – 40 points de base, ce qui est attractif pour certains investisseurs institutionnels et corporates européens. Par conséquent, les encours dans les OPCVM monétaires sont restés élevés ces dernières années. En France par exemple, ils ressortent autour de 350 milliards d’euros.

Philippe Goubeault :
Pour estimer le poids des banques dans les produits de trésorerie, nous pouvons donner quelques proportions : nous investissons environ 50 % de notre trésorerie dans des fonds monétaires et des fonds dédiés et environ 50 % sur des produits bancaires ou dont le montage est effectué avec une banque.

Jean Sayegh :
L’abondance actuelle de la liquidité dans les marchés fait que les banques ne cherchent pas à concurrencer les sociétés de gestion en utilisant les dépôts bancaires. Elles cherchent même, dans de nombreux cas, à réduire ces dépôts qui leur coûtent 40 points de base qu’elles n’arrivent pas toujours à refacturer à leurs clients. Les banques proposent surtout des dépôts avantageux en ce moment à certains de leurs clients stratégiques, qui constituent une source de revenus sur d’autres lignes métier, ou pour des clients capables de déposer à terme (avec des encours supérieurs à un mois) pour optimiser leurs ratios réglementaires. D’autre part, les sociétés de gestion jouent également le rôle d’intermédiaires entre les banques et les investisseurs institutionnels.
De notre côté, nous créons des fonds de trésorerie dont la stratégie repose sur des transactions de financement sécurisées traitées avec les plus grandes banques du marché. Ces fonds permettent aux investisseurs de disposer d’un produit avec un rendement meilleur que celui du papier bancaire non sécurisé, et aux banques d’alléger leur bilan. Cependant, pour pouvoir proposer cette stratégie, la société de gestion doit être en mesure d’encadrer le risque. Une des règles de base de ces produits consiste à décorréler le risque lié au collatéral (action ou obligation) de celui de la banque qui propose le produit d’investissement. Cette stratégie a été développée par Lyxor et affiche maintenant 8 milliards d’encours sous gestion. Nos fonds offrent une liquidité quotidienne qui est assurée par la banque d’investissement du groupe Société Générale (SGCIB) et apportent un rendement additionnel par rapport aux taux du marché monétaire. Cette même stratégie existe en version plus long terme (pour une liquidité définie avec le client) avec un rendement plus important. Nous disposons aussi de fonds gérés en titres vifs à liquidité quotidienne et dont la performance est supérieure d’une trentaine de points de base par rapport à l’Eonia. Ces fonds un peu plus volatils correspondent à des fonds obligataires court terme.

Philippe Goubeault :
Ce type de montage est bien adapté aux besoins des investisseurs institutionnels. Nous avons aussi souscrit à des fonds à échéance car nous pouvons prévoir le calendrier de nos décaissements. Ces fonds possèdent une durée de vie un peu plus longue que les fonds de trésorerie classiques et nous permettent également d’obtenir une rémunération positive.

Dans quelle catégorie de fonds AMF ces montages sont-ils logés ? Est-ce qu’ils peuvent être utilisés par tous les investisseurs pour la gestion de leur trésorerie ?

Jean Sayegh :
Ils n’entrent pas effectivement dans la catégorie des fonds monétaires telles que définie par l’Autorité des marchés financiers (AMF). Cependant, ils peuvent être considérés comme «cash equivalent» et utilisés comme des fonds de trésorerie par les entreprises. Le seul risque associé est en effet celui d’une défaillance des banques contreparties et du collatéral reçu au même moment. Ce risque est extrêmement limité. S’agissant des fonds obligataires court terme, ils sont également considérés «cash equivalent», et portent principalement un risque de volatilité.




Quelles sont les conséquences de la réforme des fonds monétaires ? Va-t-elle avoir une incidence sur ce marché ?

Philippe Renaudin :
Nous travaillons sur la réforme des fonds monétaires depuis juin 2017. Nous avons mis en place chez BNPP AM un groupe de travail, mais nous avons aussi des discussions au niveau de la place à travers notre association professionnelle, l’AFG (Association française de la gestion financière) et avec le régulateur (AMF) afin de bien comprendre et de bien intégrer la réforme. Toutes les sociétés de gestion ont déployé des équipes dédiées sur le sujet. Déjà, en 2011, les gestions monétaires s’étaient mises en conformité avec une première réforme des fonds monétaires initiées par les autorités de régulation européenne. Cette fois-ci aussi, la place sera prête dans les temps.
Chez BNP Paribas Asset Management, nous avons revu tous nos process, les reportings, les stress tests, l’analyse crédit, etc. Une des dispositions sur lesquelles les investisseurs s’interrogent encore concerne les poches de liquidité minimum à un jour (7,5 % de l’actif) et à une semaine (15 %) imposées dans les fonds. Pour rappel, le marché français des fonds monétaires est sous le format de fonds à valeur liquidative variable (VNAV). Sur ces fonds, la création de poches de liquidité pourrait avoir une incidence à la marge sur les performances de l’ordre de 2 ou 4 points de base. Par ailleurs, il est important de noter que l’une des dernières interrogations qui pesaient sur la réforme vient d’être levée par le régulateur, elle concernait l’interprétation du débit en compte autorisé. Celui-ci signifie bien la possibilité pour un fonds d’être débiteur et de ne pas respecter le ratio de liquidité à un jour à titre temporaire (c’est-à-dire sur une journée). D’un point de vue commercial, cette réforme entraîne également de nombreuses conséquences, comme par exemple une meilleure information hebdomadaire au lieu de mensuelle ; nous avons également dû modifier nos gammes pour tenir compte de l’interdiction du dispositif des fonds maîtres nourriciers.

Julien Daire :
Cette réforme importante ne constituera pas pour autant un big bang pour notre industrie. Nous allons devoir appliquer des règles plus strictes à l’actif, notamment en matière de ratios de liquidité. Cependant, la plupart des gestions monétaires avaient déjà intégré certaines de ces contraintes. En termes de performance, nous estimons qu’elle n’aura que peu d’impact. En revanche, elle devrait en avoir sur la structure du marché de la gestion d’actifs.
Celui-ci devrait devenir encore plus concentré qu’il ne l’est déjà. La réforme suppose en effet la mise en place de stress tests de marché et d’un suivi rigoureux du passif, et nécessite également de disposer d’une équipe d’analystes crédits en interne, d’établir de nouveaux reportings auprès des autorités et des clients… Le coût induit de cette réforme peut s’avérer élevé pour les plus petites structures.

Philippe Renaudin :
En effet, ce n’est plus qu’une question de temps avant que les acteurs d’une taille modeste ne transforment leurs fonds monétaires en des fonds obligataires court terme. Une petite société de gestion n’a aucun intérêt à maintenir en vie un fonds monétaire pour un encours inférieur à un milliard d’euros, y compris si celui-ci est destiné à la clientèle interne et/ou à une clientèle historique.

Jean Sayegh :
Le coût pour gérer des fonds monétaires est en effet très élevé. Notre équipe d’analystes comprend maintenant 29 collaborateurs spécialisés dans les titres obligataires. Quand une société de gestion décide de se positionner sur ce segment, elle doit s’en donner les moyens. Cela exclut mécaniquement les petits acteurs et il devrait y avoir à ce titre une consolidation dans les prochains mois. Sur la réforme proprement dite, soulignons le fait que le resserrement de certaines contraintes de gestion et de valorisation peut être source d’inquiétudes, et peut avoir une légère incidence sur la volatilité des fonds monétaires et sur leur rendement espéré. Les investisseurs vont ainsi devoir se réapproprier le couple rendement/risque de cette classe d’actifs.

Philippe Renaudin :
En France, la plupart des fonds, comme nous l’avons déjà souligné, s’intégreront à la catégorie VNAV. Dans ces fonds, le risque de taux est proche de zéro, le risque de crédit est également faible, les durations crédit des fonds monétaires sont en moyenne autour de 200 à 220 jours (la limite réglementaire étant fixée à 365 jours). L’introduction d’une valorisation en prix de marché ne devrait ainsi pas avoir d’impact sur les fonds monétaires. Nous avons toujours valorisé les bons du Trésor et les obligations courtes, même si elles étaient inférieures à trois mois. La réforme va ainsi dans le sens d’une plus grande protection des souscripteurs.

Julien Daire :
La BCE a entamé la phase de normalisation de sa politique, entraînant une nouvelle donne sur les marchés obligataires. Dans un tel contexte, la remontée de taux est plutôt indolore pour les portefeuilles car les sensibilités aux taux d’intérêt sont proches de zéro, mais la remontée des spreads est quant à elle plus pénalisante car elle affecte négativement la performance lors des phases de tensions. Cela devrait continuer à être le cas dans les prochains mois. La réglementation ne change rien à cet état de fait.


En tant qu’investisseur institutionnel, que pensez-vous de cette réforme ?

Philippe Goubeault :
Nous n’avons aucune inquiétude sur la capacité des gérants à la mettre en œuvre, nous ne nous attendons pas non plus à une baisse significative des performances. En revanche, la disposition concernant la connaissance du passif des fonds nous semble intéressante pour améliorer la relation entre les sociétés de gestion et les investisseurs. Il nous paraît utile de pouvoir choisir des fonds en fonction de leur passif. Il est en effet important pour nous d’investir dans des fonds avec des investisseurs qui nous ressemblent, qui possèdent les mêmes contraintes et les mêmes échéances, d’investir en quelque sorte dans des fonds «clubs» pour le monétaire.

Est-ce que la perspective d’une concentration du secteur vous inquiète ?

Philippe Goubeault :
En matière de gestion de trésorerie, nous ne travaillons pas avec des petites sociétés de gestion car très vite, nous atteindrions les limites en termes de ratio d’emprise.


Les fonds monétaires sont également concernés par la réforme des indices à savoir le passage de l’Eonia à l’Ester, quelles conséquences sur ces gestions ?

Jean Sayegh :
L’Ester sera établi sur la base d’un panel constitué de 52 banques et devrait intégrer d’autres acteurs, il devrait être ainsi plus réaliste que l’Eonia. Cette réforme est donc très positive, cependant il existe encore un grand nombre d’incertitudes en ce qui concerne la bascule d’un indice à l’autre entre l’Eonia et l’Ester. Est-ce que les deux indices vont coexister ? Ou un spread sera-t-il établi entre les deux ? Le marché va-t-il basculer en une seule fois à une date précise ? Quel que soit le cas de figure, le calendrier nous semble assez serré. Du point de vue des gestions, les aspects commerciaux sont également importants. En effet, la plupart des portefeuilles sont référencés à l’indice Eonia, et ils devront adapter leur documentation une fois que nous serons passés à l’Ester.

Julien Daire :
Si la nouvelle réglementation sur les fonds monétaires ne constitue pas un big bang, la réforme des indices aura un véritable impact sur les gestions et les marchés. La bonne nouvelle est que l’Ester devrait être plus représentatif que l’Eonia. En revanche, la période de transition – de l’ordre de trois mois – nous semble à tous assez courte : le nouvel indice entrera en vigueur au mois d’octobre 2019 et l’Eonia n’existera plus en janvier 2020. L’ISDA travaille notamment sur le sujet du stock des swaps contre Eonia très représenté dans les portefeuilles, ce qui n’est pas un sujet simple. Il faudra aussi, comme vous l’avez souligné, modifier à nouveau les prospectus et intégrer le nouvel indice dans nos systèmes d’information.

Philippe Renaudin :
Il n’y a pas que l’Eonia qui va être abandonné, la réforme concerne aussi l’Euribor qui est également utilisé dans le cadre de nos investissements en titres obligataires indexés sur cet indice. Nous avons eu des retours à propos de discussions menées entre les sociétés de gestion et les banques, mais également de la part de la BCE. Il devrait y avoir une convention de place pour régler la transition. L’Eonia devrait dans ce cadre continuer à être publié et un spread devrait être établi entre les deux. Un fixing officiel comme pour l’euro pourrait être établi. Certaines banques européennes souhaitent repousser la réforme à 2021, mais la BCE semble rester ferme sur son calendrier. La bascule entre différents indices s’est faite de façon intelligente et coordonnée aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, il n’y a pas de raison que cela ne puisse se faire de la même façon en Europe.


Quelles sont les perspectives dans les mois à venir pour le marché des fonds monétaires?

Jean Sayegh :
Les fonds monétaires ont souffert de la faible abondance des émissions bancaires courtes et de leur cherté, en lien avec les excédents de liquidités et les TLTRO (targeted longer-term refinancing operations), ces opérations ciblées de refinancement de long terme accordées aux banques par la BCE. Courant 2020, début 2021, la fin des TLTRO devrait inciter les banques à revenir sur le marché pour se refinancer, créant ainsi une opportunité pour les fonds monétaires. Aujourd’hui, il y a trois fois moins d’émissions de papiers commerciaux (commercial papers) qu’en 2009 ; cette situation devrait évoluer avec la normalisation de la politique monétaire. La question qui subsiste est celle de savoir si les fonds monétaires continueront à collecter une fois disparue l’abondance de liquidité dans le marché.

Julien Daire :
Le remboursement des TLTRO, à partir de juin 2020 constitue en effet une étape très importante pour les banques en particulier, pour les banques du sud de l’Europe qui représentent la moitié des emprunteurs. Les banques dans leur ensemble devraient donc revenir en 2019 plus massivement sur les marchés financiers par anticipation. Déjà, depuis le début de l’année, elles sont plus nombreuses à émettre et les spreads ont légèrement augmenté. Plus généralement, un changement majeur se profile avec la remontée des taux d’intérêt et leur retour en territoire positif. Le paradigme de la gestion monétaire va changer. Ce changement est globalement positif pour les performances futures de nos fonds avec le rééquilibrage de l’offre et de la demande sur le marché monétaire. Par ailleurs, la normalisation va conduire progressivement à une réduction de la liquidité excédentaire sur les marchés.

Philippe Goubeault :
L’augmentation des taux est une bonne nouvelle pour les investisseurs institutionnels, en escomptant toutefois une hausse progressive et régulière ; mais ce qui est le plus important pour nous, c’est l’amélioration de notre situation technique. A terme, si nous retrouvons l’équilibre, nous aurons alors moins recours à des supports monétaires et pourrons davantage investir à moyen/long terme.