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Gestion assurantielle

Les gérants se mobilisent pour accompagner les compagnies d’assurances

Option Finance - 20 avril 2018 - Propos recueillis par Sandra Sebag

Assurance, Gestion d'actifs

Si les compagnies d’assurances tentent de revoir la composition de leur actif général, elles sont freinées dans leur stratégie de diversification par le manque de liquidités et de capacité de certains actifs, notamment les actifs réels. Elles maintiennent ainsi des programmes d’investissement conséquents dans les obligations souveraines. Elles optent aussi de plus en plus pour un basculement de la distribution des fonds en euros vers les unités de compte. Quelle que soit leur stratégie en matière d’allocation ou de distribution, les sociétés de gestion sont là pour les accompagner. Elles sont nombreuses à avoir renforcé les équipes dédiées à la gestion assurantielle, et elles développent une relation de proximité avec les compagnies d’assurances pour les aider à prendre des décisions d’investissement. Mais elles innovent aussi en lançant de nouvelles stratégies et elles s’impliquent dans la formation des réseaux.

Comment a évolué récemment la composition de l’actif général des compagnies d’assurances ?

Véronique Cherret, directrice du développement, membre du directoire d’Aviva Investors France : Dans un environnement de taux bas, les compagnies d’assurances cherchent à diversifier l’allocation de leurs fonds garantis. Cette diversification porte principalement sur deux axes. Le premier concerne l’internationalisation des portefeuilles : les compagnies d’assurances vont, dans cette perspective, chercher du rendement là où il est, notamment hors zone euro et dans les pays émergents. Le deuxième axe concerne les actifs illiquides qui offrent un surcroît de rendement par rapport aux actifs liquides. Nous constatons aussi dans le cadre des actifs traditionnels la mise en place de stratégies qui intègrent un comportement asymétrique, comme les actions protégées, dont le but est d’améliorer le couple rendement/besoin de solvabilité. Après s’être focalisé d’abord sur les actions, ce type de stratégie pourrait s’appliquer dans un futur proche sur le crédit et à la dette notée high yield (haut rendement). Ces investissements demeurent toutefois marginaux dans les allocations des compagnies d’assurances, notamment en raison de leur traitement tant dans le cadre de la formule standard de la directive Solvabilité II que dans les modèles internes des organismes d’assurances.

Notons que, malgré la tendance constatée à rechercher de la diversification, celle-ci ne concerne finalement qu’une partie très réduite du stock d’actifs des compagnies d’assurances. A ce titre, les actifs illiquides par exemple n’entrent qu’à hauteur de 3 % à 5 % de leur allocation (hors immobilier), même si les flux captés par les sociétés de gestion sont importants. Les compagnies d’assurances ont besoin de conserver une certaine liquidité de leur bilan afin de faire face au risque de rachats de la part des assurés. Autre évolution notable : l’article 173 de la loi sur la transition énergétique pousse dorénavant les investisseurs institutionnels (comme les compagnies d’assurances) à intégrer des critères extra-financiers type ESG (environnement, social, gouvernance) dans leur processus d’investissement. Dans cette perspective, il est très important pour ces derniers de définir une stratégie d’investissement compatible avec une trajectoire de réchauffement climatique de deux degrés. C’est pourquoi les assureurs doivent être en mesure de calculer le bilan carbone de leur portefeuille d’investissement afin de pouvoir réduire l’empreinte CO2 à moyen/long terme.

Boutros Thiery, directeur distribution assurance EMEA chez Allianz Global Investors : Depuis 2009, nous assistons à deux phénomènes opposés. Dans les grandes masses, l’allocation des compagnies n’a que très peu évolué. Si l’on prend en considération les chiffres de la Fédération française de l’assurance, le poids des obligations n’a que très peu changé, représentant entre 70 et 72 % des encours, le poids des actions cotées est également stable, entre 4 et 5 %, et l’immobilier a légèrement augmenté. En parallèle, les réallocations décidées se concentrent sur des segments particuliers de marché, qui ont pour certains des problématiques de capacité, à l’image par exemple des actifs non cotés.

Véronique Cherret : Certes, les compagnies d’assurances cherchent à diversifier leur bilan, mais il ne faut pas oublier que le meilleur instrument pour gérer la duration d’un portefeuille assurantiel demeure les obligations comme les emprunts souverains du type OAT. Ces dernières disposent d’un coût en capital très faible et sont en outre liquides. Par conséquent, il existe toujours des programmes importants d’achats d’OAT ou plus généralement de titres gouvernementaux pour gérer les rééquilibrages de portefeuille.

Nathalie Pistre, directrice recherche quantitative, support et développement, en charge de la coordination de la plateforme assurance chez Ostrum Asset Management : Les spreads sur l’ensemble des signatures européennes se sont compressés ces dernières années. Ce mouvement s’est plus récemment étendu au crédit, les spreads se sont maintenant aussi resserrés sur ces actifs et rémunèrent moins le risque encouru. Après avoir massivement investi sur le crédit, les institutionnels et plus particulièrement les compagnies d’assurances commencent ainsi à s’interroger sur l’intérêt de continuer à renforcer cette poche, notamment ceux qui ont détérioré la qualité de crédit de leur portefeuille. On assiste ainsi progressivement à un rebalancement des investissements vers l’obligataire souverain. Il ne s’agit pas d’un mouvement radical, mais les investisseurs reviennent progressivement vers ces actifs, notamment vers les actifs périphériques qui proposent un supplément de spreads par rapport aux OAT, sans coût en capital supplémentaire. Par exemple, on a ainsi pu comparer le risque porté par le crédit à celui inhérent à la dette souveraine portugaise. Aujourd’hui, pour générer du rendement, les compagnies d’assurances ont donc besoin de maintenir leurs investissements dans l’obligataire classique, mais elles ont aussi tout intérêt à explorer de nouvelles classes d’actifs dites illiquides. A titre d’exemple, la dette privée actifs réels présente de nombreux atouts : elle vise à réduire la volatilité des portefeuilles, elle est une source de diversification dans l’allocation d’un portefeuille taux et elle offre un large choix de rendements potentiels selon le profil de risque de l’investisseur. Enfin, dans toutes nos discussions avec des compagnies d’assurances, les problématiques des critères ESG et celle du bas carbone sont incontournables. Les assureurs ont envie de communiquer sur ces sujets, d’aller au-delà du simple reporting prévu par la loi sur la transition énergétique. C’est pourquoi nous les accompagnons dans ce sens.

Selma Bekkaoui, actuaire chez Périclès Actuarial : Pour compléter vos remarques sur les souverains, ces titres sont effectivement incontournables pour les compagnies d’assurances qui raisonnent, dans le cadre de leur actif général, en termes de gestion actif/passif. L’allocation d’actifs est conditionnée à leurs engagements. Pour calibrer la gestion actif/passif, les assureurs utilisent trois paramètres : la performance, le risque et le ratio de SCR. Pour optimiser ces trois paramètres, le recours aux obligations souveraines demeure indispensable. Il ne faut pas oublier que les fonds en euros sont liquides et garantis à tout moment ; les particuliers pouvant effectuer des rachats, les compagnies doivent pouvoir y faire face. Pour autant, elles vont aussi chercher de la performance sur d’autres actifs. Elles s’intéressent à l’intégration des critères ESG, à la dette infrastructure, à l’immobilier, au capital investissement.

Véronique Cherret : La politique d’investissement des compagnies d’assurances est aussi liée aux types de fonds qu’elles distribuent aux particuliers. On peut distinguer les assureurs qui continuent à collecter sur les fonds en euros, qui possèdent des réserves importantes, et les autres, ceux qui tentent de réduire voire de stopper cette collecte. Les contraintes qui pèsent sur ces deux catégories d’assureurs ne sont pas les mêmes.


Quelles sont les limites à la diversification d’un point de vue réglementaire et par rapport aux marchés ?

Boutros Thiery : Les limites peuvent être de trois ordres. D’ordre réglementaire bien sûr, avec un coût en capital Solvabilité II limitant la part des actifs risqués. D’ordre comptable et de gouvernance ensuite, la réallocation ne pouvant se faire sur une grande partie de l’actif dans un temps court. Et, enfin, ces limites peuvent être liées à la capacité et à la liquidité des marchés. Compte tenu de la taille du marché de l’assurance, des phénomènes de saturation sont susceptibles d’apparaître sur des segments à la capacité limitée. Dans l’univers des titres cotés, les compagnies d’assurances se sont beaucoup intéressées en 2017 aux dettes subordonnées financières qui apportaient un supplément de rendement et surtout une «optimisation réglementaire», la subordination n’étant pas prise en compte en modèle standard sous Solvabilité II. Il ne s’agit pas seulement d’une problématique à l’achat. En cas de stress de marché, ce segment particulier pourrait connaître des rendements négatifs à deux chiffres et constituer une problématique à la revente. Nous constatons les mêmes effets dans l’univers des titres non cotés, où une tendance à l’optimisation réglementaire sur le surcroît de rendement offert par la dette subordonnée peut parfois occulter le risque réel associé à ce segment de dette privée. Dans ce contexte, notre objectif est d’apporter chaque jour de l’agilité et d’augmenter le pouvoir de décision des assureurs.

Selma Bekkaoui : Dans la directive Solvabilité II, les compagnies peuvent opter pour un modèle standard d’évaluation des actifs ou un modèle interne pour le calcul de leur coût en capital réglementaire. Dans le premier cas, la diversification est prise en compte de façon forfaitaire avec des matrices de corrélation évaluées dans une logique moyenne. De nombreux actifs de diversification comme le capital investissement ou encore les hedge funds se voient appliquer le même ratio de consommation en capital, soit 49,5 %, alors qu’ils ont un effet diversifiant entre eux et disposent d’un effet diversifiant avec les autres classes d’actifs traditionnelles. Les compagnies d’assurances qui investissent dans ce type d’actifs de façon conjointe ne peuvent bénéficier de ces effets d’un point de vue réglementaire. Actuellement, une révision de la directive est en cours. Elle conduira à des allègements du coût en capital sur certains actifs non cotés, notamment ceux qui financent l’économie, car le régulateur européen veut davantage impliquer les investisseurs dans ce domaine. Pour aider les régulateurs dans leurs réflexions, les compagnies d’assurances qui ont développé des modèles internes mènent un travail de lobbying afin d’expliquer leur modèle. Elles cherchent ainsi une meilleure prise en compte des corrélations entre les actifs et des actifs de diversification.


Quelles solutions peuvent apporter les sociétés de gestion aux compagnies d’assurances ?

Boutros Thiery : Nous nous attachons bien sûr à avoir une approche basée sur des solutions, mais nous intégrons à cette approche une démarche méthodologique qui vise à faciliter l’intégration de ces solutions dans une allocation de long terme. Nous avons par exemple développé depuis 2012 une plateforme de co-investissement en dette d’infrastructures, accessible via des fonds multi-investisseurs. Nous travaillons très en amont sur le sourcing et visons des projets de grande taille, supérieurs à 50 millions d’euros, là où la plupart des acteurs de marché sont en concurrence sur des projets de taille inférieure. Nous proposons aussi de nouvelles solutions comme les actions couvertes, qui ont vocation à s’intégrer dynamiquement dans une allocation. Mais il faut bien être conscient que la majorité des réflexions des assureurs sur leur actif général concerne la gestion de l’existant. Vis-à-vis des assureurs, un gérant d’actifs a au mieux la moitié de la solution. Pour répondre à leurs besoins, seul le sur-mesure et la proximité permettent d’avoir une plus-value importante. Nous disposons d’une équipe dédiée aux compagnies d’assurances que nous avons renforcée, active sur des actifs cotés et non cotés, et incluant également des stratégies dérivés, au service de la politique d’allocation, de réallocation et d’adossement des assureurs.

Nathalie Pistre : En matière d’allocation d’actifs, les compagnies d’assurances, compte tenu de leurs contraintes réglementaires, et de l’interaction entre l’actif et le passif, sont les décideurs finaux. Pour autant, les interactions avec leurs prestataires et plus particulièrement les sociétés de gestion sont de plus en plus nombreuses. Elles nous demandent de calculer l’impact SCR de leurs investissements et d’analyser tous les aspects liés aux risques et à la rémunération de ces risques. Nous le faisons à partir d’outils front propriétaires jusqu’à un reporting personnalisé. Nous avons des équipes de gestion spécialisées sur ces gestions s’appuyant sur de solides équipes de recherche économique, quantitative ou d’analyse crédit. Nous disposons ainsi d’une plateforme dédiée à la gestion assurantielle grâce à laquelle nous accompagnons nos clients sur toutes les classes d’actifs traditionnelles (obligations, actions et multi-asset) et alternatives.

Véronique Cherret : Nos relations avec les assureurs relèvent en effet maintenant du partenariat. Nous avons dans cette perspective renforcé la séniorité de nos équipes. Les personnes qui collaborent avec les assureurs doivent parler le même langage, connaître très finement les réglementations pour pouvoir proposer des solutions pertinentes. A ce titre, nous venons de recruter l’ancien directeur adjoint des investissements d’Aviva France (Baptiste Buisson) afin de renforcer notre expertise interne. Nous avons également renforcé l’interface clients pour avoir une vision plus large de leurs besoins, y compris en matière de reportings. Nous disposons enfin d’une plateforme d’investissement sur les titres illiquides, ce qui nous permet d’avoir une gamme de produits adaptée à la clientèle institutionnelle. Par ailleurs, toutes les sociétés de gestion ont pendant longtemps proposé aux assureurs des fonds ouverts, ce qui était très confortable pour nous. Mais avec l’arrivée des nouvelles normes comptables (IFRS 9), il deviendra de moins en moins évident de vendre à ces acteurs des fonds ouverts ; nous allons devoir basculer vers plus de mandats de gestion et donc davantage de services associés.

Selma Bekkaoui : Pour les assureurs, il est indispensable que les sociétés de gestion comprennent bien leurs problématiques, notamment la gestion actif/passif. Cette compréhension de la réglementation et des enjeux des compagnies d’assurances est souvent aussi importante que la capacité des gérants à délivrer de la performance. Nous accompagnons des organismes d’assurances dans la mise en place de leurs mandats de gestion ; et bien souvent, la capacité aussi des gestionnaires à produire des reportings réglementaires conformes, exhaustifs et de qualité dans les délais impartis est aussi un critère incontournable auquel les assureurs sont très attentifs.


La solution n’est-elle pas finalement d’abandonner le fonds en euros ?

Véronique Cherret : Le fonds en euros trouve toute sa pertinence dans une allocation d’actifs. Son poids dépend naturellement de l’appétit pour le risque de chacun. En fin de phase d’accumulation, par exemple, il continue d’offrir le meilleur niveau de garantie effective pour l’épargnant. Les contrats multi-supports permettent à chacun, dans une formule libre ou pilotée, de définir le bon équilibre entre les supports en unités de compte (UC) et le fonds en euros. Le conseil délivré par les distributeurs finaux est clef dans la détermination par chacun de ce bon équilibre, car ce sont eux qui sont en mesure d’apprécier la capacité du client à supporter le risque. Aviva, en qualité d’assureur, a su se différencier en disposant d’un réseau de conseillers compétents et expérimentés.

Nathalie Pistre : La part des UC ne cesse d’augmenter. Elles représentaient l’an dernier 25 % de la collecte nette et 30 % au premier trimestre 2018. Cependant, en termes de stocks, le fonds en euros constitue la très grande majorité des encours en assurance-vie.

Selma Bekkaoui : Il n’y a pas que les UC qui permettent de donner plus de latitude aux compagnies d’assurances, elles cherchent aussi à transformer le fonds en euros. Beaucoup de compagnies d’assurances sont ainsi passées d’une garantie nette à une garantie brute de frais sur les nouveaux contrats d’assurance. Le projet Pacte porté par le gouvernement cherche aussi à réduire les garanties sur les fonds en euros. Il n’y a qu’en transformant le passif que les compagnies d’assurances pourront véritablement retrouver une certaine agilité.

Boutros Thiery : La gestion de l’actif général sur les fonds en euros reste importante, ne serait-ce que par son poids dans les actifs totaux d’assurances ou parce que les nouvelles souscriptions en assurance-vie intègrent toujours une part importante de capital garanti en complément des UC. La création des fonds eurocroissance sous l’ancienne présidence allait dans le bon sens, notamment dans la capacité donnée aux assureurs de placer avec un horizon long. Ce produit est intéressant, mais il n’a pas rencontré le succès escompté en termes de distribution.

Véronique Cherret : Nous gérons une grande partie des actifs de l’association d’épargnants Afer. Elle dispose d’une gamme de produits large et propose notamment Afer Eurocroissance. Toutefois, ce produit est relativement complexe dans sa conception et mériterait d’être simplifié. Le projet Pacte pourrait aller dans ce sens et permettrait en limitant la garantie à une échéance d’aller chercher davantage de rendement.

Nathalie Pistre : Un des développements possibles de l’assurance-vie passe par la prise en compte par les réseaux de l’horizon de placement des particuliers et de leur aversion au risque. La prise de risque dépend en effet de la combinaison des deux. C’est ce que le Groupe BPCE a mis en place dans ses interactions avec les clients sur l’épargne financière. De notre côté, en tant que société de gestion, nous avons aussi un rôle clé à jouer vis-à-vis des particuliers dans la constitution d’une épargne de long terme performante. La préparation de la retraite devra s’appuyer sur une allocation de l’épargne plus dynamique comportant une part d’exposition directe aux marchés financiers et une prise de risque raisonnée.


Donner du sens aux investissements (ESG, climat, financement de l’économie…), est-ce indispensable pour convaincre les particuliers d’investir dans des actifs à risque et donc des UC ?

Véronique Cherret : La thématique du financement de l’économie réelle a l’avantage de parler aux épargnants. L’Association française de la gestion financière (AFG) prépare la création de nouveaux fonds qui associeraient des actifs liquides et des actifs illiquides. Nous croyons beaucoup à ce type de fonds et nous sommes les gérants d’un nouveau fonds thématique sur l’immobilier lancé par Aviva France pour l’Afer, appelé Afer Multi Foncier, un fonds multi-actif innovant pour investir sur la thématique foncière. Par ailleurs, nous avons également travaillé sur les 17 objectifs de développement durable retenus par l’ONU (les SDGs) afin de déterminer ceux qui font le plus sens pour Aviva. Nous souhaitons proposer dans un futur proche des fonds d’impact investing sur ces différentes thématiques.

Nathalie Pistre : Les épargnants sont certes à la recherche de sens, mais pour autant la conception des produits qui répondent à ce besoin pose quelques difficultés. Il n’y a pas d’harmonisation entre les produits qui proposent tous des approches différentes de l’ESG. La Place a besoin d’avancer sur ce sujet afin de garantir que les produits verts ou ISR répondent bien aux objectifs qu’ils se sont fixés. Il faut aussi communiquer sur le fait que la performance peut éventuellement être impactée – surtout à court terme – par l’exclusion de secteurs ou d’émetteurs ayant des impacts sociaux ou environnementaux non désirables. Les assureurs dans le cadre de l’actif général connaissent bien ces problématiques, mais pas les particuliers qui y souscrivent via les UC. Le fonds souverain norvégien, par exemple, avait communiqué sur un coût en performance significatif lié à sa politique ISR, tout en confirmant en assumer les conséquences.

Boutros Thiery : En effet, c’est une demande de plus en plus forte des épargnants, qui peut prendre plusieurs formes : sur l’ESG, le climat, ou d’autres approches thématiques comme l’égalité homme/femme, l’intelligence artificielle, sur lesquelles des solutions existent. Sur l’ISR, la demande s’oriente de plus en plus fortement vers des stratégies d’impact, en comparaison aux stratégies best-in-class. Il est en effet difficile d’expliquer à une clientèle de particuliers pourquoi telle ou telle société fait partie d’un portefeuille alors qu’elle peut faire l’objet d’une polémique environnementale ou présenter une forte empreinte carbone. Nous cherchons tous à quantifier l’apport financier de critères ESG alors que ce n’est pas toujours possible. Notre approche vise à généraliser l’utilisation de données extra-financières dans toutes les gestions. Pourquoi se priver de cette source d’information, particulièrement pertinente, notamment en gestion des risques ? En parallèle, nous développons des solutions à fort impact environnemental ou social, plus facilement quantifiables vis-à-vis des investisseurs.

Nathalie Pistre : Nous prenons aussi en compte systématiquement les critères extra-financiers dans notre gestion et intégrons les éléments qui ont une matérialité, c’est-à-dire ceux qui ont un impact sur le profil de risque de l’émetteur. Ces analyses ont un apport certain en matière d’évaluation du risque, et nous les intégrons à toutes les classes d’actifs. Les critères ESG qui n’ont pas de matérialité relèvent dans ce cadre d’une politique ISR active que nous déployons sur certains fonds ou en adéquation avec la philosophie spécifique de nos investisseurs institutionnels. Il est donc important de communiquer clairement sur ce qui est fait auprès des particuliers. Enfin, pour convaincre les particuliers d’investir dans des actifs à risque et donc des UC, nous privilégions des fonds thématiques permettant de redonner du sens à l’acte d’épargne des investisseurs. A titre d’exemple, le secteur de l’alimentaire et de la consommation est une de nos thématiques phares car elle est source de valeur ajoutée pour nos clients.

Véronique Cherret : Donner du sens à l’investissement, c’est aussi s’assurer d’une bonne adéquation des solutions proposées avec les besoins des épargnants. Nous devons former les réseaux de distribution à la notion de risque. Avec la collaboration d’Aviva Investors France, Aviva souhaite développer de plus en plus la gestion sous mandat qui permet de déléguer la gestion de l’allocation dans les UC et le risque associé pour les clients particuliers. Nous participons à de nombreuses actions de formation pour les réseaux, celles-ci deviennent indispensables compte tenu des nouvelles réglementations : la directive MIFID 2, qui insiste sur l’information du client et sa capacité à supporter le risque, la directive DDA, qui concerne les mêmes aspects appliqués à l’assurance. Face à ces obligations, les assureurs définissent différents profils de risque pour lesquels les gestionnaires d’actifs construisent et proposent des allocations dynamiques en UC. Pour répondre aux mêmes ambitions de gestion patrimoniale, nous croyons également à l’intérêt de la gestion multi-actif qui propose une diversification des sources de performance soit au sein d’une thématique, comme Afer Multi Foncier, soit sur un univers global et international. La gestion multi-actif constitue aussi une façon de déléguer l’allocation et la gestion des risques de marché aux sociétés de gestion d’actifs. Le succès de la gestion flexible s’explique de cette façon. Elle constitue un moyen de donner de la latitude à la gestion à un moindre coût. En revanche, il faut accepter de s’en remettre aux gérants. Nous avons également réalisé des tests pour évaluer la pertinence d’utiliser des techniques de désensibilisation. La difficulté avec celles-ci est qu’elles sont fortement dépendantes de la configuration des marchés au moment de la souscription. Les réseaux mettent en place des stratégies pour lisser ce phénomène en proposant des souscriptions régulières, pour autant elles n’éliminent pas ce problème. Enfin, il faut prendre en compte dans notre démarche l’âge moyen des assurés : il ne revient pas au même de gérer un portefeuille détenu par des épargnants dont l’âge moyen est de 60 ans ou de 40 ans.


L’innovation produit peut-elle aussi conduire les particuliers à prendre plus de risque ?

Nathalie Pistre : Pas forcément. Dans les innovations actuelles, nous développons des fonds flexibles, capables de s’adapter aux différentes conditions de marché, donc moins directionnels, avec un risque maîtrisé qui est à la base de notre process. Notre attention portée à une construction de portefeuille rigoureuse et à des mesures de risques adaptées permet d’innover sans augmenter les risques pour l’investisseur. L’intégration des critères extra-financiers matériels apporte par ailleurs une compréhension encore plus complète du risque.

Boutros Thiery : Il faut prendre conscience du fait que nous ne pouvons pas orienter du jour au lendemain des clients habitués aux fonds en euros vers des actifs risqués en UC sans garantie associée. Il faut accompagner les particuliers, avec des gestions profilées, par exemple. Nous avons également ouvert une autre voie. Nous avons développé des produits en UC qui permettent de capter l’espérance de rendement des marchés, mais qui sont assortis d’une protection, gérée par nos équipes Structurés et Dérivés Assurance. De même que vous pouvez assurer une voiture ou une habitation, pourquoi ne pas assurer son épargne contre les aléas des marchés financiers ? Le même raisonnement est vrai sur l’actif général des sociétés d’assurances, où la recherche de rendement est associée à une prise de risque plus importante, qu’il est possible de prendre à condition de disposer d’une réelle marge de manœuvre, pour gérer les risques, réellement diversifier les portefeuilles et saisir les opportunités sur les marchés.

Selma Bekkaoui : Nous assistons en effet à l’émergence d’une nouvelle génération de produits. Toutefois, ces derniers ont souvent un inconvénient : ils sont chers. Or, la réglementation PRIIPs, qui intègre de nouveaux reportings plus détaillés, va rendre à terme les produits beaucoup plus transparents en matière de frais et plus facilement comparables. Les particuliers pourront alors utilement arbitrer entre protection versus frais de gestion.


Quelle est l’incidence du règlement PRIIPs sur l’offre des sociétés de gestion ?

Boutros Thiery : Le règlement PRIIPs a jusqu’à présent eu une influence concrète pour les sociétés de gestion sur la transparence donnée sur les frais. En tant que gérant 100 % actif, nous cherchons à développer l’alignement d’intérêts des gérants et des clients à travers la mise en place de commissions de surperformance. Cette plus grande transparence sur les frais pourra donc certainement permettre de mieux comparer la valeur ajoutée réellement offerte par les gestions actives face aux gestions passives, et sur les gestions actives entre elles.

Nathalie Pistre : Les frais de gestion sont déjà orientés à la baisse de façon tendancielle au niveau des sociétés de gestion. Il ne faut pas oublier que les particuliers paient à la fois des frais de gestion et des frais de distribution.


Les robo-advisors ne constituent-ils pas une solution aux problèmes d’allocation et à un moindre coût ?

Boutros Thiery : Les robo-advisors peuvent apporter des solutions intéressantes en matière de distribution, avec notamment des frais réduits. La distribution et le conseil peuvent être facilités par l’automatisation, et la digitalisation de la distribution peut permettre d’accompagner des jeunes générations vers des produits d’épargne. Plus généralement, la question de l’efficacité de la gestion réalisée par des robots-advisors peut se poser. Est-ce que des modèles quantitatifs peuvent suffire pour gérer des risques et détecter des opportunités ? L’Homme doit rester maître à bord et des modèles d’analyse quantitatifs doivent s’accompagner d’une réflexion humaine, plus fondamentale.

Selma Bekkaoui : Il n’y a pas d’opposition entre les robots et l’humain. Les premiers peuvent servir d’appui aux seconds. Nous avons récemment mené une expérience à partir de l’intelligence artificielle pour une société de gestion spécialisée dans les hedge funds. Nous avons essayé d’optimiser l’intégration de hedge funds dans une allocation d’actifs assurantielle en combinant trois critères : la performance, le risque et le ratio de SCR, ce dernier n’étant alors pas conçu comme une contrainte mais comme un objectif d’optimisation. Le programme a ainsi permis d’élargir l’univers des allocations optimales avec des résultats satisfaisants sur les trois critères, permettant ainsi une intervention décisionnelle humaine a posteriori sur la base des propositions de l’algorithme.

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