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Le grand débat

Les institutionnels misent sur les actifs réels

Option Finance - 5 décembre 2016 - Propos recueillis par Sandra Sebag

Investisseur institutionnel, Actifs réels

L’immobilier et le capital investissement présents de longue date dans l’allocation d’actifs des institutionnels, y prennent une part croissante ; il en va de même des fonds de dette qui ont fait leur entrée récemment dans leurs portefeuilles. Les institutionnels sont à la recherche de produits de rendement, mais aussi diversifiants et misent de plus en plus sur l’innovation produits. Les sociétés de gestion se sont structurées pour les accompagner et répondre à cette nouvelle demande.

Que représentent les actifs réels dans l’allocation d’actifs d’Axa France ?

Pascal Christory, directeur des investissements chez Axa France : Notre activité est assez diversifiée entre l’ensemble des métiers liés à l’assurance incendie, accidents et risques divers (IARD) et l’activité assurance de personnes (assurance-vie, prévoyance, retraite, santé…) individuelle et collective. Notre total de bilan atteint ainsi 170 milliards d’euros. Dans le contexte de marché actuel caractérisé par des taux d’intérêt quasi nuls et une compression des spreads (surcroît de rendement sur le crédit), nous avons un fort appétit pour les actifs réels car ceux-ci peuvent nous apporter un rendement excédentaire non négligeable. Le premier poste dans ce domaine concerne l’immobilier. Nous sommes investis de longue date dans cette classe d’actifs, mais nous renforçons nos investissements jusqu’à atteindre 10 % de notre allocation. L’immobilier présente en effet des caractéristiques que nous apprécions comme une réelle visibilité des cash-flows et une source de génération de plus-values. Compte tenu de la taille de nos investissements, nous cherchons à les diversifier au maximum, nous sommes ainsi présents dans l’immobilier de bureau, le commerce ou encore le résidentiel et depuis quelques années dans l’immobilier de services, à savoir les maisons de retraite, la santé ou encore les data centers (immeubles ou bureaux abritant des centres de données).

Nous nous diversifions aussi d’un point de vue géographique, majoritairement en Europe, nous avons ainsi récemment participé à un projet emblématique concernant des bureaux situés à la City à Londres, la Place nous paraissant encore attractive, malgré la perspective du Brexit. Notre portefeuille immobilier est ainsi «tout-terrain», il permet de délivrer un rendement régulier, mais aussi de générer des plus-values. Nous sommes en effet très attentifs aux points de sorties car nous voulons à tout prix éviter de nous retrouver avec des moins-values qui nous forceraient à passer des provisions. Par ailleurs, si jusqu’en 2009, nos investissements dans l’immobilier se faisaient exclusivement à travers l’acquisition de biens en direct, nous nous sommes depuis diversifiés sur la dette immobilière. Nous nous appuyons, comme dans le cadre de nos investissements dans l’immobilier en direct, sur les expertises d’une des filiales du groupe à savoir AXA IM Real Assets qui est un des leaders européens de la gestion immobilière. Celle-ci dispose d’un savoir-faire à la fois sur les biens physiques et sur la dette. 

Nous investissons aussi depuis 2012 dans des prêts aux entreprises en direct dans notre bilan – nous avons, dès que cela a été possible, obtenu un accord sur notre programme d’activité auprès de l’ACPR – et dans des fonds de prêts à l’économie. Nous ne travaillons pas seuls sur ces actifs, nous nous appuyons là encore sur les équipes spécialisées «Structured Finance» d’Axa Investment Managers (AXA IM) car nous considérons qu’il existe un continuum entre les obligations, les CLO, la dette privée… A ce titre, nous comparons par exemple la valeur relative en rendement/risque des prêts aux ETI à des obligations du même type. Nos équipes de gestion rencontrent les dirigeants d’entreprise, détaillent leur business model, évaluent les covenants (ou garanties). Nous nous reposons aussi sur les équipes centrales de crédit transversales à toutes les compagnies du Groupe qui nous aident dans la construction de portefeuille, le market timing et l’analyse de chacune des transactions. 

 

La compagnie d’assurances a poursuivi sa stratégie de diversification des portefeuilles d’actifs généraux en misant sur les actifs réels car ils permettent de mitiger une partie de la dilution des rendements due aux conditions de taux très bas. Ces actifs présentent des caractéristiques que la compagnie d’assurances apprécie particulièrement comme une réelle visibilité des cash-flows générant des rendements réguliers et des générations de plus-values activables à moyen-long terme qui lui permettront de piloter dans le futur les taux crédités à ses assurés. Après s’être illustré en mai dernier dans le désengagement de l’industrie du tabac, l’assureur confirme son positionnement dans l’investissement responsable en remportant fin octobre le premier Prix pour l’analyse des risques climatiques décerné par le ministère de l’Environnement. Cela fait écho à différentes initiatives mises en œuvre par le Groupe Axa comme le désinvestissement dans les activités liées au charbon ou l’engagement pris dans la perspective de la COP21 de tripler les investissements verts à horizon 2020.

Et chez Aviva France quelle est la politique en matière d’investissement dans les actifs réels ?

Philippe Taffin, directeur des investissements chez Aviva France : Nous sommes aussi un assureur généraliste dont le total de bilan est de 100 milliards d’euros pour la France. Une partie importante de nos encours correspond à un seul mandat : celui de l’AFER pour un montant de 45 milliards d’euros. En 2010, nos investissements étaient encore très classiques, nous étions essentiellement investis sur des obligations en direct et possédions un peu d’immobilier et un peu d’actions. Ce positionnement nous a été favorable pendant les différentes crises financières, notamment lors de la crise de la dette souveraine en 2011, car nous étions en outre très peu positionnés sur la dette périphérique de l’Europe. Notre rentabilité est donc restée bonne pendant cette période. Cependant, à partir de 2012/2013, la baisse des taux d’intérêt est devenue flagrante.

Nous avons donc entrepris un mouvement de diversification de nos actifs, d’abord sur la partie obligataire avec le crédit à haut rendement non européen, puis sur les dettes émergentes ; nous nous sommes aussi rapidement intéressés aux actifs réels. Nous avons démarré par la dette dédiée aux infrastructures. Les banques portaient en effet de nombreuses dettes infrastructures dont elles souhaitaient se délester pour des raisons réglementaires et de réduction de leur taille de bilan. Notre premier fonds a été constitué avec l’aide de la société de gestion du groupe : Aviva Investors pour un montant de 450 millions d’euros. En parallèle, nous avons réalisé nos premiers investissements dans plusieurs fonds de dette immobilière pour un montant de 100 millions d’euros. Enfin, nous avons développé une forte présence sur les marchés de la dette privée d’entreprise (loan corporate et EuroPP) principalement auprès d’établissements de taille intermédiaire (ETI) et des petites et moyennes entreprises (PME). Les investissements dans ces classes d’actifs devraient voir leur poids continuer à augmenter au sein de nos allocations dans les années à venir car ils  permettent à la fois de diversifier notre bilan et d’augmenter le rendement du portefeuille.

Cependant nous constatons, comme l’ensemble des intervenants sur ce marché, que les rendements, et notamment la part liée à la prime de liquidité, ont tendance à se comprimer. Par conséquent, si nous resterons présents de façon structurelle sur le financement en direct des acteurs économiques car il correspond à la durée de nos passifs, nous investissons également avec une dimension opportuniste afin de tirer profit des cycles et des respirations des marchés financiers. Par exemple, la dette infrastructure était particulièrement attractive en 2012, puis le soufflé est retombé en 2013/2014 avant de repartir en 2015. Nos investissements se sont inscrits dans cette dynamique de marché. 

 

D’un point de vue réglementaire, comment sont traités ces actifs ?

Pascal Christory : Nous disposons chez AXA France d’un modèle interne d’évaluation des actifs qui nous permet de calculer la charge en capital propre à chacun. Dans nos évaluations, nous sommes vigilants sur le rendement absolu de ces investissements, leur niveau de liquidité, leur volatilité, nous prenons en compte la possibilité de chocs de marché. Celles-ci sont donc prudentes et dépendent de chaque type d’investissement, mais globalement le couple rendement/charge en capital est favorable pour l’immobilier physique, les dettes immobilières, les dettes et les actions infrastructures…

 

Les modifications récemment introduites de la directive Solvabilité 2 vont-elles vous permettre d’investir davantage dans la dette infrastructure ?

Philippe Taffin : Les besoins en matière d’infrastructures sont très élevés, ils se situent autour de 1 500 milliards d’euros en Europe d’ici à 2020 dont 100 milliards d’euros pour le seul secteur à bas carbone, selon les chiffres publiés par la Commission européenne. Ils ne pourront pas être entièrement couverts par les banques. Le régulateur a donc souhaité faciliter les investissements des grands institutionnels comme les compagnies d’assurances dans cette classe d’actifs. La charge en capital dans le cadre de la directive Solvabilité 2 a diminué au printemps dernier d’environ 30 % à la fois sur la partie actions et sur la partie dette. Jusqu’à présent, leur spécificité n’était pas prise en compte. Grâce à ce changement, les compagnies d’assurances et les mutuelles qui sont notamment à la recherche de placements longs pour adosser leur passif, pourront certainement accroître leurs investissements dans les infrastructures. 

Laurent Belouze, directeur dette privée actifs réels chez Natixis Asset Management : L’immobilier disposait déjà d’un traitement attractif sous Solvabilité 2 car les dettes sont souvent assorties d’hypothèques sur les biens, ce qui permet de réduire considérablement le risque en cas de défaut. Les infrastructures bénéficient du même type de garantie ; par conséquent, il était logique que cette directive le prenne en compte. Il a tout de même fallu trois ans de discussions pour aboutir à ce résultat.

Pascal Christory : Il faut quand même souligner que les critères de définition des actifs infrastructures bénéficiant de l’allégement de la charge en capital sont restrictifs car ils ne couvrent pas les «corporate infrastructure». Quoi qu’il en soit, ce changement permettra d’augmenter l’allocation dans ces actifs. 

Aviva France, assureur-vie, épargne, retraite, santé, dommages et prévoyance, et Eiffel Investment Group, gérant d’actifs, ont annoncé au mois de juin dernier le lancement de Prêtons Ensemble. Un nouveau fonds, financé par Aviva France à hauteur de 50 millions d’euros, spécialisé dans les prêts aux PME et aux ETI et passant par les meilleures plateformes de prêts en ligne, en Europe et plus particulièrement en France. Son objectif est à un horizon de 5 ans de financer plusieurs milliers de TPE et de PME et d’obtenir par ce biais un rendement attractif, distribué de façon trimestrielle et décorrélé des marchés financiers. Les investissements dans le fonds sont rapidement montés en puissance puisqu’ils ont atteint l’objectif fixé de 100 millions au mois de novembre. Ce nouvel investissement renforce le positionnement d’Aviva France en tant que financeur institutionnel de l’économie réelle à destination des entrepreneurs, des start-up innovantes ou des acteurs de l’économie sociale et environnementale. Il confirme la volonté de l’assureur de placer les entreprises, et en particulier les PME, au cœur de sa stratégie de développement Aviva 2020.

Les produits de dette ont fortement évolué depuis les premiers lancements de fonds notamment en termes de rendement. Quelles sont les grandes tendances qui se dégagent ? 

Laurent Belouze : Les évolutions ont été très importantes ces dernières années. La crise des subprimes en 2008 puis la crise de la dette souveraine en 2011 ont conduit les investisseurs institutionnels à mener des réflexions sur leur allocation d’actifs. Ces derniers affichent depuis un fort besoin de diversification. En parallèle, les banques soumises à une nouvelle réglementation dite Bâle 3 ont modifié leur business model, elles sont entrées dans une nouvelle ère dite «originate to distribute», leur but n’étant plus seulement de structurer des prêts, mais aussi de les revendre afin de les sortir de leur bilan. Elles ont commencé par la dette immobilière, puis se sont délestées d’une partie de la dette dédiée aux infrastructures et enfin ce mouvement s’est accéléré avec la dette émise par les petites capitalisations et les entreprises non cotées.

Ces actifs cédés au départ à une élite, à savoir quelques très gros investisseurs institutionnels, dont des fonds de pension, sont en train de se démocratiser auprès des investisseurs institutionnels qui n’ont pas les moyens en interne d’analyser ces nouveaux marchés. Et ils ont déjà pris une place importante sur le marché. Les institutionnels en Europe possèdent maintenant environ 20 % des créances dédiées à la dette immobilière et à celle des infrastructures. Les marges de progression sont encore élevées puisqu’aux Etats-Unis par exemple, les investisseurs institutionnels représentent 85 % des financements des «leverage loans» ! De leur côté, les gestionnaires d’actifs ont développé des solutions d’investissement dans ces classes d’actifs sous la forme de fonds ou de mandats pour répondre à cette nouvelle demande qui est aujourd’hui soutenue.

La croissance attendue dans les prochaines années sera encore portée par la désintermédiation opérée par les banques. Celles-ci sont en effet à l’aise sur des maturités comprises entre 5 et 7 ans, mais beaucoup moins sur des durées plus longues, compte tenu de leur environnement réglementaire. Pour accélérer ce mouvement, elles sont en train de faire encore évoluer leur modèle. Si, jusqu’à récemment, elles structuraient des prêts pour leur compte propre et ensuite les distribuaient, elles intègrent maintenant dès le projet initial les besoins des institutionnels à qui elles les destinent. A titre d’exemple, les banques fixent leurs commissions en additionnant le taux du marché à une marge, elles peuvent le faire y compris avec des taux négatifs car elles-mêmes se financent à taux négatifs. Ce modèle ne convenant pas aux institutionnels, elles utilisent de plus en plus un taux plancher à zéro sur les taux courts. 

Ce mouvement de désintermédiation est également porté par les pouvoirs publics afin de minimiser le risque systémique bancaire. Les pouvoirs publics considèrent en effet que les banques ne peuvent constituer les seuls vecteurs de financement et souhaitent que les investisseurs notamment institutionnels y prennent leur part. La directive Eltif sur les fonds d’investissement de long terme est en ce sens une avancée importante car elle permet notamment aux fonds d’octroyer des prêts. 

 

Et en ce qui concerne les rendements ? 

Laurent Belouze : Il est vrai que depuis les premiers fonds proposés en 2012, les rendements ont diminué, ces derniers étaient alors très élevés du fait de la crise de liquidité bancaire durant cette période. Les marges se sont maintenant «normalisées» dans les économies développées. Par ailleurs, s’il y a quelques années, l’Europe était le lieu où il y avait le plus d’investissements dans les infrastructures, on assiste maintenant à une explosion des besoins en Amérique et dans les pays émergents. De plus en plus d’investisseurs s’intéressent ainsi à des actifs en dollars ou dans d’autres devises pour trouver du rendement. Il suffit d’intégrer dans l’évaluation des projets le coût de la couverture de change. L’internationalisation de ce marché constitue une source de rendements. Ce qui est vrai pour les infrastructures l’est également pour d’autres sous-jacents. 

 

La progression des encours peut-elle se poursuivre quelle que soit l’évolution des taux d’intérêt ? 

Olivier Paquier, responsable des ventes institutionnelles de la plateforme actifs réels et alternatifs chez Amundi : L’accroissement des actifs réels dans la gestion institutionnelle est un mouvement de fond qui a tendance à s’accélérer. Les actifs totaux de l’industrie du «private capital», à savoir le capital-investissement, l’immobilier, l’infrastructure et les dettes privées représentaient environ 2 000 milliards de dollars dans le monde en 2007, contre 4 300 milliards de dollars à fin 2015. Les études sur le sujet prévoient un nouveau doublement à l’horizon 2020. De même, les sondages réalisés auprès d’investisseurs institutionnels indiquent leur volonté d’accroître leur exposition à la dette privée, à l’immobilier et au private equity. Cette tendance de fond est certes soutenue par un mouvement conjoncturel : le niveau très bas, voire négatif, des taux d’intérêt. Mais ce mouvement ne semble pas réversible, même si les taux remontent et que les obligations redeviennent plus attractives. Les acteurs disposent en effet à travers les actifs réels d’outils de diversification qui leur permettent d’obtenir des rendements intéressants et prévisibles à moyen et long terme. En outre, la part relative détenue par les investisseurs institutionnels est encore faible par rapport à leurs encours totaux (de moins de 5 % aujourd’hui) : il reste donc une marge importante de progression, ne serait-ce que pour atteindre à terme une proportion qui sera sans doute de l’ordre de 8 à 10 % des actifs mondiaux totaux. 

Natixis Asset Management vient de lancer sa nouvelle expertise de gestion de dettes privées liées aux actifs réels sur trois secteurs complémentaires à fort potentiel : immobilier, infrastructure et aéronautique. Dans ce cadre, la société de gestion a développé une offre complète de produits de dette : un second fonds de dette immobilière en partenariat avec AEW Europe, SELF 2 est en cours de commercialisation, son closing étant imminent ; des stratégies de fonds ou des mandats de dette infrastructure en dollars et en euros sont en cours de structuration et de même que des stratégies de fonds ou des mandats de dettes aéronautiques en dollars. Ces nouvelles stratégies seront commercialisées auprès des clients de Natixis Asset Management au premier semestre 2017. Les ambitions de Natixis Asset Management sur cette nouvelle expertise sont fortes : d’ici 2018, elle vise près de 3 milliards d’euros d’encours sous gestion avec une équipe dédiée composée d’une quinzaine d’experts.

Les institutionnels s’intéressent-ils à la thématique de la transition énergétique à travers les actifs réels ?

Olivier Paquier : En Europe, les autorités affichent des objectifs ambitieux en matière de transition énergétique et les besoins sont très importants notamment en matière d’infrastructures. Cette thématique intéresse particulièrement les institutionnels qui doivent établir des reportings réglementaires sur leurs actions pour lutter contre le réchauffement climatique. Si quelques très grands institutionnels peuvent disposer d’équipes en interne pour gérer en direct leurs investissements dans ce type d’actifs, ce n’est pas le cas de la plupart d’entre eux. Il apparaît en effet compliqué de maîtriser tout à la fois l’accès aux projets, la capacité de diversification, la juste valorisation, l’analyse pertinente des risques, l’exploitation et la maintenance des actifs… Les investisseurs institutionnels vont donc devoir s’appuyer sur des gestionnaires et passer par des fonds ou des mandats. 

 

Y a-t-il d’autres vecteurs de diversification ?

Philippe Taffin : Les actifs réels classiques ont en effet vu leurs rendements nettement diminuer. Nous sommes donc très ouverts à l’innovation, nous regardons tous les segments délaissés par les banques et auxquels nous pouvons avoir accès. Nous nous sommes intéressés récemment aux nouveaux canaux de financement. A ce titre, nous sommes en train d’investir aux côtés d’autres assureurs (AG2R La Mondiale, Klesia, MGEN) avec la société de gestion Eiffel Investment Group dans un fonds dédié au financement des petites et moyennes entreprises (PME) et des très petites entreprises (TPE) en utilisant la capacité d’origination des meilleures plateformes de financement européennes. Dans un premier temps, nous avons placé 50 millions d’euros sur une période de deux ans et demi. Et il ne s’agit pas par ce biais de seulement trouver du rendement, chez Aviva, nous considérons qu’au-delà de nos besoins d’investissement, les assureurs ont un rôle important à jouer dans le financement de l’économie et la dynamisation du tissu économique local. Ce type de financement a été popularisé par les grands fonds de Place Novo et Novi ; nous pensons qu’il faut aller plus loin en s’adressant plus largement aux PME et petites ETI. Et, de fait, nous constatons que les émetteurs viennent maintenant de plus en plus vers nous et nous sollicitent directement. 

Pascal Christory : De notre côté, nous avons dédié récemment une enveloppe proche de 1 milliard d’euros à du «crédit alternatif» que nous avons déléguée à des gérants de hedge funds spécialisés en crédit dans le but de diversifier encore notre allocation d’actifs. Il ne s’agit pas d’un fonds de fonds traditionnels, mais de partenariats ciblés avec une dizaine de gérants qui peuvent apporter des idées nouvelles décorrélées et complémentaires à nos investissements obligataires, tout en conservant un risque de marché contrôlé. La gestion de ces mandats obéit à une logique de performance absolue. Les investissements réalisés par ce biais peuvent porter sur des plateformes de prêts à la consommation, hypothécaires (mortgage), sur le financement de situations spéciales… Une des conditions qui nous paraît essentielle lorsque nous travaillons avec une société de gestion est l’alignement de ses intérêts avec les nôtres. 

Olivier Paquier : Les partenariats sont aussi au cœur de notre stratégie ; ils sont d’autant plus déterminants qu’il s’agit d’actifs de long terme qui nécessitent une expertise spécifique très pointue. Récemment, nous nous sommes associés à EDF sur la problématique de la transition énergétique. De même, nos relations avec nos clients ne se limitent pas à proposer des solutions pré-existantes, nous sommes dans une vraie logique de collaboration à long terme, nous les conseillons, les accompagnons dans la conception de solutions adaptées à leurs besoins. Enfin, nous sommes aussi à la recherche active de partenariats sur des classes d’actifs que nous ne maîtrisons pas encore afin de pouvoir proposer de nouvelles expertises, par exemple dans certains domaines spécifiques du capital-investissement comme le capital-innovation. Dans un monde en mutation rapide, les partenariats constituent une des clefs pour conforter dans la durée notre position de leader européen en gestion d’actifs. 

Philippe Taffin : Cette notion de partenariat est en effet essentielle. Ces investissements requièrent plus d’analyse en amont et plus de suivi en aval. Or, les ressources au sein de la direction des investissements d’Aviva France ne sont pas extensibles à l’infini ; nous ne pouvons pas à ce titre nous permettre de mettre un ticket dans tous les nouveaux fonds fussent-ils excellents. Nous avons besoin de sélectionner des partenaires avec qui travailler sur le long terme vers lesquels orienter les flux nouveaux d’investissement et qui peuvent nous proposer régulièrement de nouvelles solutions. Cette approche peut avoir comme conséquence de structurer le marché, les gérants sélectionnés pouvant bénéficier d’une certaine façon d’une prime au premier entrant. Par conséquent, les gérants d’actifs ont intérêt à se positionner très tôt sur ces nouvelles classes d’actifs afin de pouvoir prendre des parts de marché significatives. 

 

La diversification peut soulever de nouveaux risques, comment sont-ils contrôlés ? 

Pascal Christory : Nous surveillons très précisément notre risque de liquidité et optimisons notre budget de liquidité. Quel que soit le sous-jacent actif réel, nous ne voulons pas nous retrouver en situation où nous sommes forcés de vendre des actifs de ce type, cela nécessite donc une gestion bilantielle prudente, mais aussi d’anticiper. Nous voulons également pouvoir agir et arbitrer entre les plus-values générées par ces investissements et la génération de rendements réguliers. Nos actifs «réels» doivent nous procurer les deux. 

Laurent Belouze : Il nous paraît très important de faire coïncider le passif et l’actif en termes de maturité. Si des actifs arrivent à maturité et doivent être cédés avant la fin de l’échéance du fonds, il peut être difficile d’obtenir un bon prix. Certains hedge funds se sont spécialisés sur ce type de dossiers et tentent de récupérer des actifs de cette façon avec une décote importante. Nous examinons aussi le risque de contrepartie, celui-ci existe même lorsqu’il s’agit d’une entité publique. Plus généralement, nous identifions tous les risques, les quantifions, menons des stress tests.

Philippe Taffin : Nous possédons une règle chez Aviva : nous ne voulons pas nous laisser porter par les flux, ni acheter le marché quel que soit son prix. Une façon d’y parvenir est d’avoir des véhicules dédiés pour chacune des classes d’actifs concernées. De cette façon, nous pouvons décider des segments de marché intéressants, piloter la montée en puissance des investissements, nous ne nous sentons pas obligés d’investir l’ensemble des fonds rapidement si les conditions en termes de rendement/risque ne sont pas remplies. 

Fin septembre, Amundi a annoncé le lancement d’une nouvelle plateforme rassemblant ses expertises en actifs réels et alternatifs avec pour objectif de devenir un des premiers gérants globaux alternatifs européens. L’immobilier, la dette privée, le capital-investissement, les infrastructures font désormais partie d’un même pôle intégré. Réunissant 200 experts en origination, structuration et gestion sur ces classes d’actifs, ce nouveau pôle représente maintenant près de 40 milliards d’encours sous gestion. Forte de son historique sur certaines d’entre elles comme sur l’immobilier où elle affiche 40 ans d’expérience, de sa position de leader en gestion crédit ou encore de son approche innovante, Amundi vise à apporter aux investisseurs – tant institutionnels que particuliers – des solutions d’investissement qui répondent exactement à leurs besoins de rendement et de diversification. Ces solutions peuvent porter sur des investissements en direct, des fonds dédiés ou collectifs en co-investissement ou en multigestion.

Comment les sociétés de gestion se sont-elles structurées pour répondre aux besoins des clients institutionnels ? 

Olivier Paquier : Chez Amundi, nous avons récemment annoncé le regroupement de nos activités liées aux actifs réels et alternatifs au sein d’une même plateforme. Celle-ci s’adresse notamment aux clients institutionnels et leur propose des conseils adaptés, tout en pouvant structurer des produits en fonction de leurs besoins. Certains investisseurs souhaitent obtenir des rendements à terme, ils miseront alors sur le capital-investissement, d’autres des rendements récurrents, ils s’intéresseront alors plutôt à l’immobilier et à la dette privée, si leur objectif est de se protéger contre l’inflation alors là encore l’immobilier est tout indiqué… Nous essayons de proposer à nos clients l’ensemble des expertises possibles dans des fonds ou des mandats. Nous disposons déjà de 40 milliards d’euros d’encours sous gestion dans ces actifs et nous souhaitons les doubler d’ici 2020. 

Laurent Belouze : Au sein de Natixis Asset Management, notre organisation est différente, nous séparons la partie dette et la partie actions, non pas parce qu’elles reposent sur des analyses distinctes, mais pour des raisons de discours, le risque actions n’est en effet pas le même que celui sur la dette. Cette dernière est associée à des garanties, en cas de défaut la jouissance des biens peut en effet être obtenue, ce qui permet de limiter les pertes. 

Pascal Christory : Au sein d’AXA IM Real Assets, toutes les expertises d’actifs réels sont également regroupées, les investissements en direct, en capital, mais aussi les dettes immobilières et les dettes infrastructures. Leader européen, la société de gestion dispose de nombreuses expertises et est présente à la fois en Europe et aux Etats-Unis. Nous attendons beaucoup de la transversalité des gestionnaires car celle-ci peut nous permettre d’accéder à un «dealflow» composé d’opportunités en capital et en dette, de comparer les valeurs relatives de chacune et de créer plus de valeur pour nos assurés et notre actionnaire. Tous les ans, nous disposons chez AXA France d’environ 15 milliards d’euros de cash-flows à placer. Nous sommes de ce fait très sensibles à la capacité des gérants à être présents très en amont sur les deals et à être proches des sociétés à financer. Leur capacité de sourcing est ainsi déterminante pour nous. Et celle-ci peut être élevée grâce au regroupement des expertises car il permet de mettre en œuvre une analyse rapide des sous-jacents, ce qui nous confère la nervosité nécessaire pour disposer d’un «time to market», c’est-à-dire d’être présent très en amont sur des deals afin d’en gagner davantage.

Par ailleurs, grâce à notre taille importante nous pouvons aussi nous positionner sur des opérations où la compétition pour l’accès aux dossiers est moindre car réservées à quelques très gros institutionnels sollicités en amont. De ce fait, nous pouvons nous permettre d’être très sélectifs. Par conséquent, nous avons rencontré très peu de cas de défauts et nous pouvons remplir notre objectif d’obtenir un surcroît de rendement sur le moyen terme et des plus-values à long terme afin de servir dans la durée les intérêts de nos souscripteurs. 

Olivier Paquier : Il n’existe pas par définition d’informations publiques sur les actifs non cotés. Pour pallier ce manque, il nous paraît très important de disposer d’un bon «sourcing», c’est-à-dire d’être présent très en amont pour pouvoir se positionner sur les meilleurs dossiers, mais aussi de disposer d’un niveau d’expertise de premier ordre pour savoir sélectionner les meilleurs actifs. De même, l’aptitude d’un gérant à valoriser les actifs est déterminante. La taille permet de répondre à ces différentes problématiques, il faut être suffisamment gros pour être sollicité et pour posséder des équipes de qualité afin de pouvoir valoriser au mieux les actifs. Elle permet en outre de mieux diversifier son portefeuille sur différentes géographies et différents actifs. Dans l’immobilier, nous réalisons des opérations pour environ 3,5 milliards par an, par conséquent, nous sommes d’emblée sollicités sur les gros deals. Le fait de recevoir de nombreuses propositions nous permet également d’être très sélectifs, en matière de dettes privées par exemple, nous ne retenons en moyenne qu’un dossier sur vingt. 

Laurent Belouze : Pour revenir sur le sourcing ou l’accès aux dossiers… Nous avons choisi d’être référencés auprès de très nombreux acteurs bancaires. A titre d’exemple, l’an dernier, 200 opérations dans l’immobilier nous ont été présentées grâce à cela. Par contre, nous ne cherchons pas systématiquement à nous positionner très en amont au plus près des opérateurs car cela a un coût. Par ailleurs, nous nous intéressons aussi aux opérations de petite taille qui peuvent afficher des rendements attractifs et qui peuvent échapper aux radars des grands acteurs. 

 

Y a-t-il de nouveaux segments où la concurrence est moins rude ? 

Laurent Belouze : Nous nous orientons de plus en plus vers des solutions sur mesure plutôt que de proposer des fonds multi-investisseurs. Nous associons à chaque fois que nous créons un produit une approche top down qui consiste à prendre en compte les cycles de marché et une approche bottom up intégrant les besoins spécifiques des clients potentiels. Nous avons à ce titre récemment développé des solutions sur un nouveau type de sous-jacent à savoir la dette aéronautique. Cette nouvelle spécialité nous permet de nous différencier par rapport à nos concurrents, sur des créances dont la maturité est en moyenne de 12 ans donc élevée et qui reposent sur un actif pouvant servir de collatéral. Ces actifs peuvent bénéficier d’une notation «investment grade» et sont libellés en dollars. Ces caractéristiques sont très attractives, malgré tout, elles possèdent un handicap : leur traitement sous le régime de la directive Solvabilité 2 n’a pas été spécifiquement pris en compte comme pour l’infrastructure. Parmi les tendances futures, on peut souligner l’existence dans certains produits de tranches avec des séniorités différentes ou encore des réflexions autour de l’utilisation de leviers dans le passif des fonds qui permettraient d’accroître les rendements.