Asset Management

Le grand débat

L'impact investing s'impose peu à peu

Option Finance - 30 janvier 2017 - Sandra Sebag

Impact investing

Longtemps cantonnée aux actifs non cotés, la notion d’impact investing concerne maintenant de plus en plus l’ensemble des gestions. Les spécialistes de l’investissement socialement responsable raisonnent en effet de plus en plus dans une logique d’impact et tentent de mesurer les contributions de leurs investissements à la lutte contre le réchauffement climatique ou plus généralement à l’amélioration des conditions de vie de la population. Ils avancent ainsi l’existence d’un rapprochement entre les deux univers, celui du coté et du non coté, tandis que les gérants spécialisés dans le capital investissement insistent sur la spécificité de leur approche. Des débats qui sont loin d’être tranchés.

L’impact investing est une notion neuve dans le paysage de l’investissement. Sa définition est par conséquent soumise à débat, doit-elle se limiter aux actifs non cotés ou s’imposent-elles à l’ensemble des actifs ?

Jean-Guillaume Péladan, directeur de la stratégie environnement et gérant chez Sycomore Asset Management : 

L’impact investing n’est pas réservé à un type d’actif. Il concerne de façon générique l’impact des entreprises que nous finançons en tant que société de gestion ou investisseur. L’analyse de l’impact est menée de la même façon, qu’il s’agisse de titres cotés ou non cotés. Elle porte sur deux aspects : le sociétal, au sens large, et l’environnement. Il s’agit d’évaluer l’impact du business model de l’entreprise dans son intégralité, en incluant notamment les services et/ou les produits qu’elle propose et qu’elle met sur le marché. Il faut partir de la mission de l’entreprise, de ce qu’elle fait tous les jours et de la façon dont elle le fait ; en effet, de son rôle et du projet qu’elle porte découlent les interactions avec son environnement sociétal et naturel, et cela est indépendant du mode de financement.

 

Mathieu Cornieti, président d’Impact Partenaires et d’Afic Impact : 

Au sein de l’AFIC, nous sommes une douzaine de sociétés de gestion spécialisées dans l’investissement d’impact à nous être regroupées au sein d’un club. Il y a trois ans, nos encours sous gestion étaient de 200 millions d’euros, ils ont depuis été multipliés par plus de trois. C’est une niche, mais c’est la classe d’actifs qui progresse le plus. Au sein de notre club, nous avons retenu une définition exigeante de l’impact investing, qui repose sur trois critères. Le premier concerne la double performance : nous visons une performance financière et une performance sociale ou environnementale. A contrario, dans le cadre d’un fonds géré selon des critères ESG (environnement, social et gouvernance), la performance financière est l’enjeu premier. Le deuxième critère repose sur l’accompagnement des entrepreneurs : nous sommes aux côtés des dirigeants pour les aider à maximiser leur impact. Nous ne sommes pas des sleeping partners, nous sommes actifs. Enfin, dernier aspect, nous mesurons précisément l’impact à travers des reportings, et plusieurs fonds alignent même aujourd’hui les intérêts financiers de l’équipe d’investissement sur cette performance extra-financière. Il est également intéressant de noter que notre approche est très franco-française, marquée par les enjeux sociaux forts qui traversent notre société. C’est différent ailleurs. Aux Etats-Unis par exemple, Tesla qui travaille sur les voitures électriques peut être considérée par certains comme une entreprise à impact. En Allemagne, certains fonds ne considèrent pas l’emploi, même pour des publics fragiles, comme ayant particulièrement d’impact, puisque leur pays connaît de fait le plein emploi.

 

Laure Vinçotte, directrice générale d’Engie Rassembleurs d’Energie :

Lorsque nous avons lancé notre fonds, il y a cinq ans, nous n’avions pas une idée bien définie de cette notion d’impact investing. Nous souhaitions investir dans des sociétés qui avaient un impact réel et tangible sur le développement économique, social et environnemental avec un prisme particulier sur l’énergie qui vient de notre groupe d’appartenance. Nous nous focalisons ainsi sur les entreprises qui offrent un accès à l’énergie à des populations qui en sont privées grâce à des solutions innovantes. Nous définissons aujourd’hui l’investissement à impact ou impact investing comme relevant d’entreprises qui apportent des solutions à des problèmes de société majeurs. Il peut concerner l’accès à l’énergie, mais aussi à l’eau, à la santé, à l’éducation… L’activité de l’entreprise doit être centrée sur la fourniture d’un bien ou d’un service qui apporte une solution à l’un de ces sujets. Autre critère important : cet impact doit être mesurable. Par conséquent, nous n’investissons que dans des sociétés pour lesquelles nous pouvons établir de façon fiable qu’elles ont un impact sur leur environnement au sens large.

Philippe Taffin, directeur des investissements chez Aviva France : 

Nous sommes une compagnie d’assurance, et nous cherchons donc à gérer le mieux possible les risques associés à l’épargne que nous confient nos assurés au travers d’une politique d’investissement aussi diversifiée que possible. Néanmoins, nous sommes un groupe d’assurance qui se veut responsable et engagé dans la vie de la cité et à ce titre, nous avons développé une politique d’investissement à impact social. Nous appréhendons l’impact investing comme un investissement qui doit allier la rentabilité financière à un impact social. Il n’est pas question pour nous, en effet, de ne pas prendre en compte la rentabilité car alors il s’agirait de philanthropie, ce qui n’est pas l’objectif de nos clients. Qui plus est, la rentabilité des entreprises est un gage de pérennité, elle permet de s’assurer que leur business est résilient sur le long terme. Les sociétés que nous sélectionnons dans le cadre de nos investissements doivent avoir une mission sociale ou un objectif environnemental, elles interviennent par exemple dans les cleantechs (énergies propres), dans l’éducation, l’emploi des populations en difficulté, etc. En France, un grand nombre de ces entreprises appartiennent au secteur de l’économie sociale et solidaire. Il est intéressant à ce titre de rappeler quelques chiffres : l’économie sociale représente 10 % du PIB français, le secteur gère environ un tiers des hôpitaux, et soutient l’essentiel des travailleurs en situation de handicap. L’Etat ne peut en effet prendre en charge l’ensemble des besoins des personnes en difficulté, ni assurer la totalité des services publics, l’économie sociale joue donc un rôle essentiel et nous souhaitons en tant qu’assureur responsable apporter notre contribution à cet édifice. Compte tenu de cette définition, nos financements à impact social et environnemental s’adressent davantage aux entreprises non cotées qu’aux entreprises cotées. Nous avons dans ce but lancé un fonds Aviva Impact Investing France, pour un montant de 30 millions d’euros. Il s’agit d’un fonds multisectoriel qui œuvre plutôt dans l’économie sociale. Nous finançons des sociétés avec différents types de structure juridique : des coopératives, des sociétés anonymes, etc. dont l’objectif est clairement social. Il s’agit de prises de participation au capital (quasi-fonds propres).

 

Laurence Méhaignerie, présidente et cofondatrice de Citizen Capital :

Depuis 2008, au sein de Citizen Capital, nous travaillons avec des entreprises non cotées. Il s’agit de petites et moyennes entreprises (PME) ou de jeunes pousses en forte croissance et avec un projet sociétal porté par le chef d’entreprise. Ce dernier est déterminant dans la mobilisation de l’entreprise et de ses collaborateurs et permet véritablement de constituer une activité dont le but est d’avoir un impact sur la société, sur l’environnement. Le projet d’impact est traduit dans ce que nous appelons un «business plan impact» qui constitue une annexe au pacte d’actionnaires. Il est lié à des objectifs qui sont suivis dans la durée. Ce projet donne lieu au calcul d’une performance sociale et d’une performance financière qui sont intégrées à la performance de notre fonds et déterminent l’intéressement de l’équipe (ou carried interest). Nous sommes en effet convaincus que le rôle de l’entreprise dans le siècle qui vient sera fortement sociétal. Or il existe aujourd’hui de très fortes synergies entre création de valeur financière et création de valeur sociale.

La société de gestion vient de clôturer une nouvelle levée de fonds de 43 millions d'euros pour Citizen Capital II. Cette levée va au-delà des objectifs annoncés et permet de doubler la taille de son fonds précédent. Avec 65 millions d'euros d'encours sous gestion, Citizen Capital est maintenant l'un des leaders de l'impact investing en Europe continentale et bénéficie du soutien d'investisseurs de premier plan. Lancé en 2008 par Laurence Méhaignerie et Pierre-Olivier Barennes, la société de gestion s'est affirmée dans le paysage du capital-investissement avec une vision pionnière : l'entreprise est un puissant levier de transformation de la société. Comme son prédécesseur, le fonds Citizen Capital II poursuit une stratégie d'investissement ciblant des PME ou des start-ups en forte croissance qui ambitionnent de relever des défis sociaux ou environnementaux majeurs et ont déjà montré leur légitimité économique pour le faire. Le fonds soutient à ce titre le développement d'entreprises qui répondent à des besoins sociaux ou environnementaux structurants pour la société : fournir des services vitaux à des populations vulnérables, favoriser l'emploi et la mobilité sociale, innover au service de modes de consommation et de production durables, etc. De multiples industries sont concernées telles que la santé, l'éducation, la dépendance liée au handicap ou au grand âge, l'économie circulaire ou collaborative, mais aussi les "clean techs", les ressources humaines, la "civic tech" ou l'agriculture. Le fonds investit jusqu'à 4 millions d'euros dans des entreprises dont le chiffre d'affaires va de 1 million à 50 millions d'euros. A titre d'exemple, Citizen Capital II a déjà structuré les tours de table d'OpenClassrooms, pour un montant de 6 millions d'euros et d'Ulule (5 millions d'euros). OpenClassrooms, leader européen de l'éducation en ligne (Mooc) sur les métiers du numérique, s'est donné pour mission de rendre l'éducation accessible à tous et de favoriser l'employabilité, en proposant des diplômes en ligne et des formations sur des métiers en tension, à des coûts très limités - voire gratuits pour les demandeurs d'emploi, en France mais aussi en Afrique - et sans prérequis de diplôme. Ulule, un des leaders européens du financement participatif en don, a déjà permis de collecter plus de 70 millions d'euros pour financer 16 000 projets. Ces deux entreprises intègrent dans leur plan d'affaires des objectifs relatifs à l'employabilité pour l'une et à la promotion de causes sociétales pour l'autre, et au partage de la valeur créée.


Est-ce qu’il ne serait pas possible de réconcilier les deux approches : celle du capital-investissement et celle des actifs cotés ?

Pierre Valentin, président du directoire d’Ecofi Investissements :

L’impact investing a été pendant très longtemps un terme avec une connotation liée au capital investissement. Son but était d’investir dans des entités dont l’objectif principal était de résoudre un problème social ou environnemental. L’objet de la société était clairement identifié et il permettait d’établir une mesure précise de l’impact sur l’environnement ou sur le social de l’activité de l’entreprise. Par définition, il concernait donc les actifs non cotés. Cependant, les actifs liquides peuvent aussi intégrer des visées sociales ou environnementales. La mesure de l’impact est alors différente, elle consiste à détailler comment les investissements réalisés dans un portefeuille se distinguent par rapport à un indice de référence en matière de social ou d’environnement.

 

Robert de Guigné, en charge des investissements responsables et des solutions ESG chez Lombard Odier :

Lombard Odier est une très ancienne banque suisse, nous bénéficions à ce titre d’une longue expérience dans le domaine de la gestion et de la transmission du patrimoine. C’est pourquoi nous avons le devoir et la responsabilité envers nos clients d’entrevoir et d’anticiper les grands changements de nos sociétés pour orienter nos investissements vers la construction d’un avenir prometteur pour les générations futures. L’impact sociétal et environnemental qui découle de nos investissements conditionne et formate petit à petit cet horizon et par conséquent demeure au cœur de nos préoccupations. Pour nos clients, nous avons commencé à nous intéresser à ce sujet il y a déjà quelques décennies, dans les années 1980, à travers les fonds éthiques appliquant principalement des stratégies d’exclusion ; nous avons ensuite intégré le concept d’investissement socialement responsable (stratégies orientées vers les bonnes pratiques), puis celui de développement durable (recherche de la performance à long terme en préservant les ressources et les communautés), et maintenant un nouveau concept s’impose : l’investissement d’impact. Cette notion concerne plutôt des produits de niche, à savoir les entreprises dont l’activité est tournée exclusivement vers le social, le sociétal ou l’environnement. L’impact de ces entreprises est important, elles proposent des solutions qui permettent d’améliorer l’environnement, contribuent à la création d’emplois, etc. Les investissements réalisés dans ce type d’entreprise ont donc un impact réel, mais dans la mesure où ils concernent des secteurs bien particuliers et des petites structures, il est limité. Ces investissements à fort impact ne concernent qu’une partie très réduite des investissements réalisés et des fonds qui circulent dans l’économie. En revanche, dans la partie dite «mainstream» des investissements, c’est-à-dire la majorité d’entre eux, les investisseurs commencent à réaliser qu’à travers la sélection de valeurs, ils peuvent changer les comportements. Certes, les titres retenus dans les portefeuilles ne sont pas uniquement dédiés aux problématiques environnementales ou sociétales, mais ils essaient dans ce domaine d’améliorer leur approche. Compte tenu des flux en jeu, l’impact sur la société dans son ensemble est beaucoup plus important. Les masses de capitaux permettent en effet de faire bouger les lignes. Cette approche de la sélection de valeur permet de redonner du sens à l’investissement et répond à une demande des clients, qu’ils soient des particuliers fortunés, de la clientèle privée ou des institutionnels. Pour y répondre de façon optimale, nous avons modifié notre organisation, il y a un peu moins d’un an. Nous avons en effet créé un bureau dédié à l’impact (impact office) qui regroupe l’ensemble des expertises liées à l’ISR, l’analyse ESG, l’analyse d’impact. Ce bureau est dédié à l’analyse, il a également en charge les reportings qui deviennent de plus en plus complets car intégrant des mesures qui permettent de vérifier de façon concrète les conséquences de nos investissements.

 

Pierre Valentin : 

Au sein de notre société de gestion, nous proposons à la fois des fonds solidaires, donc investis partiellement dans des entreprises non cotées, et des fonds ISR. Parmi ceux-ci, les fonds solidaires représentent 300 millions d’euros. Nous disposons d’un même département qui gère les fonds solidaires et ISR. Cela conduit à une certaine convergence entre les deux approches, les analystes ISR sont de plus en plus amenés à raisonner en termes d’impact et à déterminer les conséquences d’un point de vue environnemental, social et sociétal de leurs investissements. Cette convergence est encore accentuée par l’article 173 de la loi sur la transition énergétique. Cette dernière impose aux investisseurs d’analyser les actions des entreprises qu’ils financent et de déterminer si leurs activités sont compatibles avec un objectif de réchauffement climatique limité à deux degrés. Les entreprises et les investisseurs vont alors devoir s’inscrire véritablement dans une stratégie climatique. Dans cette perspective, nous croyons à une démarche d’engagement actionnarial reposant sur le dialogue avec les entreprises. Cet engagement pouvant aller jusqu’à la constitution de coalitions afin d’influer sur le comportement des entreprises. Nous pouvons par exemple demander des informations aux pétroliers sur leur stratégie à long terme visant à accroître la proportion de gaz et d’énergies renouvelables dans leur mix énergétique. Nous pouvons également interroger l’industrie automobile sur ses actions en faveur de la voiture électrique ou participer à des coalitions contre le charbon. Les dépôts de résolutions constituent des démarches fortes visant à influencer les entreprises. En ce sens également, l’investissement dans les entreprises cotées se rapproche de celui dans les entreprises non cotées, où traditionnellement l’investisseur est très engagé aux côtés du management.

Depuis plus de 30 ans, Ecofi Investissements est un acteur attentif à l'impact de ses investissements. La société de gestion possède à ce titre des fonds de partage, des fonds solidaires et des fonds ISR. Elle finance 76 entreprises solidaires par le biais de ses OPC solidaires. Dans le cadre de ses fonds ISR, Ecofi Investissements cherche à influencer les entreprises en analysant les controverses (incidents majeurs tels que pollution, atteinte aux droits de l'homme, etc.) et en menant une politique de vote et de dialogue exigeante. Pour répondre aux nouvelles obligations de reporting liées à l'article 173 de la loi sur la transition énergétique, une nouvelle offre modulable a tout récemment été créée. Elle s'adresse aux fonds ouverts, aux mandats et aux fonds dédiés et vise tous les investisseurs institutionnels, clients ou non. Ecofi Investissements a décidé d'aller encore plus loin en publiant six indicateurs d'impact ESG qui évaluent a posteriori les impacts des entreprises détenues en portefeuille sur leur environnement et sur leurs parties prenantes* : émissions de gaz à effet de serre (intensité carbone et empreinte carbone du portefeuille), variation d'emplois, partage de la valeur économique, responsabilité fiscale, représentativité des femmes aux postes d'encadrement, controverses.

* Les données chiffrées utilisées dans le calcul des indicateurs d'impact sont extraites des reportings des entreprises.


L’impact investing est-il systématiquement compatible avec la performance financière ?

Robert de Guigné : 

L’investisseur final recherche avant tout de la performance financière, celle-ci constitue son objectif numéro un, ensuite viennent d’autres préoccupations comme celle de donner du sens à ses investissements. Si on s’affranchit de la performance financière, il ne s’agit plus d’investissements, mais de philanthropie ou de financements d’œuvres caritatives.

 

Laurence Méhaignerie : 

Quand nous avons lancé Citizen Capital en 2008, les investisseurs faisaient cette confusion. Ils considéraient notre approche comme de la philanthropie, mais notre démarche est très différente, elle associe performance financière et performance sociale. Chez les investisseurs, nous constations une forte dichotomie entre «faire de l’argent» et «faire le bien» comme si les deux étaient intrinsèquement opposés. Aujourd’hui, notre proposition est bien mieux comprise.

 

Laure Vinçotte : 

Nous sommes persuadés que l’impact et la performance financière pérenne sont parfaitement compatibles et nous nous attelons à le démontrer. Notre fonds est financé par le groupe Engie mais les salariés français du groupe ont également la possibilité d’investir une partie de leur épargne salariale dans Rassembleurs d’Energies à travers un fonds commun de placement d’entreprise (FCPE) dédié. Pour ces investisseurs, la valeur financière est aussi importante que la valeur extra-financière. Les deux sont totalement intégrées, nous n’investissons donc pas dans des entreprises qui ne seraient pas rentables à terme parce qu’alors leur pérennité ne serait pas assurée. C’est aussi une façon pour les collaborateurs de donner du sens à leur épargne.

L 'accès à l'énergie est au cœur de la lutte contre la pauvreté et est constitutif d'une croissance économique durable. En effet, 20 % de la population mondiale n'a pas accès à l'électricité, plus d'une personne sur quatre est confrontée à la précarité énergétique en Europe et près de 3 milliards de personnes n'ont pas accès à des solutions de cuisson propres et sécurisées. Engie a ainsi créé Engie Rassembleurs d'Energies, un fonds d'investissement à impact qui investit auprès d'entrepreneurs sociaux qui déploient des solutions adaptées et durables permettant l'accès à l'énergie renouvelable pour les populations défavorisées dans les pays en développement ou qui luttent contre la précarité énergétique en Europe. Sa vocation première est de générer un impact social et environnemental important, tout en offrant une performance financière pérenne qui lui permette de se déployer sur de nombreux projets. Fin 2016, cinq ans après sa création, le fonds a investi auprès de 18 entreprises actives sur quatre continents : en Europe, en Afrique, en Asie et en Amérique latine et sur plus de 15 pays. Ces entreprises couvrent un large éventail de technologies qui répondent à la fois à la problématique de l'accès à l'énergie et de la réduction de la précarité énergétique. Elles interviennent à ce titre dans le cadre de l'efficacité énergétique dans les logements sociaux en Europe, dans les systèmes solaires individuels, les micro-réseaux solaires, le biogaz et la biomasse, et proposent des solutions de cuisson propres dans les pays émergents. En 2016, la dotation du fonds a été portée de 15 à 50 millions d'euros afin de permettre à Engie Rassembleurs d'Energies de poursuivre son déploiement et d'accompagner les entreprises dans la durée.

Philippe Taffin : 

Nos assurés attendent de l’assureur que nous produisions une bonne rentabilité ajustée du risque. La notion d’impact doit ainsi être associée à celle de performance financière. Il faut trouver des entreprises pérennes dans lesquelles investir et qui permettent d’avoir un impact social, sociétal ou sur l’environnement. Celui-ci ayant une incidence positive sur la pérennité des entreprises.

 

Jean-Guillaume Péladan :

L’expérience nous montre que la performance financière d’une entreprise et son parcours boursier à moyen/long terme ne sont positifs que si l’entreprise mène une politique durable vis-à-vis des différentes parties prenantes avec lesquelles elle interagit. Pour nous, il s’agit d’une conviction forte, il n’y a pas de performance financière à long terme sans performance extra-financière. La performance d’une entreprise peut s’évaluer en effet d’un point de vue global, en s’interrogeant sur son comportement en tant qu’employeur vis-à-vis de ses salariés, en tant que donneur d’ordres pour ses fournisseurs, en tant que voisins de ses riverains et membre de la société civile, en tant que fournisseur ou prestataire de ses clients ou en tant que membre de l’écosystème terrestre. En effet, comment une entreprise peut-elle se développer solidement si elle perd la confiance de ses clients ou encore de ses actionnaires ? Une entreprise qui présente des défaillances dans sa performance par rapport à certaines parties prenantes clés ne constituera pas un bon cas d’investissement. Pour analyser ces différentes dimensions, chez Sycomore Asset Management, nous privilégions des profils hybrides chez les gérants et les analystes, et nous associons des compétences dans l’analyse financière à des compétences d’analyse sur des domaines aussi variés que l’impact d’un produit sur son environnement, la gestion du capital humain, la chaîne d’approvisionnement ou la gouvernance. Nous menons ainsi une évaluation globale, traçable et quantifiée.

 

Pierre Valentin : 

Dans le domaine de l’impact investing, il existe une pluralité d’investisseurs avec des objectifs qui peuvent être différents. Certains vont exiger des rendements identiques aux investissements traditionnels, d’autres sont prêts à accepter une rentabilité nulle si un objectif social, sociétal ou environnemental est par ailleurs atteint, enfin, une dernière catégorie se situe entre les deux. Nous sommes plusieurs autour de cette table à avoir participé au groupe du G8 pour la France sur l’impact investing, ce dernier a notamment consisté à donner une définition de l’impact investing dans ce domaine. D’après le rapport de ce groupe, le rendement de l’impact investing doit se situer entre la préservation du capital et un rendement de marché classique. Concernant les investissements que nous faisons, dans le cadre de nos fonds solidaires, ils sont rentables et finalement assez peu risqués. Nous possédons en portefeuille près de 80 émetteurs dans lesquels nous investissons directement, que nous connaissons bien, que nous analysons régulièrement et avec lesquels nous avons des échanges réguliers.

 

Que faut-il attendre des fonds à impact, est-ce qu’ils sont en mesure de changer les comportements voire la société ? N’est-ce pas un objectif trop ambitieux ?

Robert de Guigné : 

En matière d’investissement, nous commençons à avoir maintenant un certain recul. Jusqu’aux années 1950, seule la performance comptait, il fallait avant tout sélectionner les titres dont les rendements étaient les plus élevés. Avec l’apparition de la théorie moderne du portefeuille et des ordinateurs dans les années 1950, la notion de risque a commencé à s’imposer et jusqu’au début des années 2000, l’objectif était d’atteindre dans les portefeuilles un couple rendement/risque optimal. Nous avons ajouté depuis une nouvelle dimension : la notion d’impact. Le but est le même, il s’agit d’apporter une nouvelle dimension à l’investissement et cela dans l’ensemble de notre activité. Il s’agit véritablement de participer à l’amélioration de notre monde en mobilisant une masse très importante d’investissements.

 

Mathieu Cornieti : 

Dans le cadre des fonds ISR, les résultats sont limités par la capacité d’influence sur la stratégie des entreprises. Si on prend l’exemple du pétrole, certains fonds ISR arbitrent entre deux grandes entreprises et sélectionnent celle qui dispose de la meilleure notation ESG (environnement, social, gouvernance). Mais l’investisseur, qui possède une part infime du capital, n’a pas la capacité d’influer sur un géant du secteur pétrolier. S’il refuse de sélectionner une valeur, cette dernière accédera tout de même à des financements. L’ambition de ce type de démarche ne peut ainsi qu’être réduite, sauf à transformer tous les fonds ISR en fonds activistes. A contrario, notre rôle en tant qu’investisseur aux côtés d’un entrepreneur est défini dans le cadre du pacte d’actionnaires. C’est très différent de celui d’un investisseur dans une entreprise cotée en bourse. Nous intervenons directement aux côtés du chef d’entreprise, nous pouvons l’influencer, le dirigeant nous accueille dans son capital pour autre chose que des fonds propres.

A près le lancement en 2015 d'un 3e FPCI d'un montant de 44 millions d'euros pour aider les entreprises qui génèrent des impacts sociaux remarquables (insertion, handicap, apprentissage), en particulier dans les territoires fragiles, à changer d'échelle, Impact Partenaires a officialisé la création, fin 2016, du premier contrat à impact social en France. Celui-ci vise la création de 250 commerces franchisés dans les quartiers défavorisés. Mais au-delà de l'apport en fonds propres, la société de gestion multiplie les forums Acheteurs permettant à des entrepreneurs sociaux de rencontrer des grands comptes afin de se développer plus rapidement. En 2016, Impact Partenaires a ainsi mis en relation 50 entreprises implantées dans les quartiers et 20 acheteurs au Crédit Agricole Centre-Est ; puis cela fut au tour de 70 entreprises adaptées de rencontrer 40 acheteurs dans le cadre du congrès national de l'UNEA ; et enfin, à Paris, 100 entreprises ont pu échanger avec 50 acheteurs de Bpifrance. En mars 2017, Impact Partenaires organisera une matinée dédiée avec une centaine d'entreprises adaptées face à une cinquantaine d'acheteurs dans le cadre du Salon du handicap. En 2017, Impact Partenaires lancera aussi la "semaine de l'entrepreneuriat dans les quartiers" avec 100 000 entrepreneurs et Jean-Marc Mormeck pour faire "pitcher" des entrepreneurs dans les lycées des quartiers populaires. Le 20 janvier 2017, la semaine francilienne a mobilisé 100 entrepreneurs et environ 3 000 jeunes sensibilisés. Cette opération sera dupliquée dans l'année dans toutes les régions de France.


Robert de Guigné : 

Nous pouvons obtenir des résultats mesurables avec l’analyse ESG. Nous sommes par exemple en capable de mesurer l’empreinte carbone de nos portefeuilles et pour certains de la réduire. Nous nous intéressons également à d’autres mesures environnementales et sociales.

 

Pierre Valentin : 

La coalition des investisseurs contre le charbon a obtenu des résultats importants. Les sociétés de gestion ont toutes défini une politique de droit de vote, elles ont pris position vis-à-vis de la loi Florange et des droits de vote doubles… La politique de dialogue, individuel ou collectif, est aussi un outil essentiel pour mieux analyser les entreprises qui font face à des controverses liées à des incidents majeurs (pollution, amendes), et nous constatons une résonance de plus en plus forte auprès des entreprises.

 

Laurence Méhaignerie : 

Il est vrai que ce type de démarche est constructif. Pour autant, les méthodes employées dans les fonds à impact dans le non-coté sont assez différentes, l’ensemble des entreprises financées est tendu vers un même objectif de transformation de la société ou d’amélioration de l’environnement. Des entreprises comme Danone ou comme Total dépensent certes des sommes colossales dans des actions en faveur de l’environnement, de l’éducation, du changement climatique, elles constituent d’une certaine façon des modèles, mais il ne s’agit pas pour autant de sociétés à impact (ou «purpose companies»), en ce sens que la majorité de leurs activités n’est pas orientée vers un objectif d’impact social ou environnemental.

 

Jean-Guillaume Péladan : 

J’ai eu la chance de travailler à la fois dans le privé et le public et sur des actifs non cotés et cotés. De cette expérience, je retiens que personne n’a le monopole de l’impact investing. Coté, non coté, start-up, PME, grande entreprise, institutions, associations, toutes ces entités ont des clients, des salariés, des fournisseurs, un impact environnemental et un impact sociétal. Travailler, entreprendre et également épargner ou investir ne constituent pas des actes «neutres» sans impact. Ainsi les acteurs de la chaîne de valeur de l’investissement ont bien évidemment un rôle à jouer. A chacun d’exercer sa responsabilité. Ainsi les fonds à impact constituent des outils utiles pour exercer sa responsabilité fiduciaire de gestion du bien d’autrui, dont la dimension juridique est très marquée dans l’univers anglo-saxon. L’investissement à impact environnemental ou green impact investing propose également de nouvelles solutions face à la gestion du risque climatique, dont la matérialité est aujourd’hui non seulement avérée mais également reconnue par les acteurs de la finance.

 

Laurence Méhaignerie : 

On peut alors considérer une convergence entre les deux. La responsabilité sociale des entreprises est une notion qui a émergé au xxe siècle. La notion de mission, qui engage l’ensemble des activités de l’entreprise est, il me semble, un mouvement qui connaît un regain de vigueur au xxie siècle. On rencontre maintenant des entreprises, même cotées, dont le cœur d’activité exprime une vision de transformation de la société. Je pense par exemple à Visiomed. La vraie frontière n’est peut-être pas en effet dans le fait d’être coté ou non...

 

Est-ce que la notion de temps peut aussi rapprocher les points de vue ?

Laure Vinçotte : En effet, l’impact investing est associé à la notion d’investisseurs patients qui financent des entreprises dans la durée, restent aux côtés des entreprises sur une longue période : entre cinq et sept ans, voire même 10 ans.

 

Robert de Guigné : 

Ce sujet est très important. Les investisseurs de long terme comme les caisses de retraite ou les fonds de pension disposent d’un horizon à long terme voire à très long terme, mais doivent tout de même rendre des comptes tous les ans sur leur politique d’investissement et les rendements obtenus à leur conseil d’administration. En cas de forts mouvements sur les marchés financiers, ils ont donc tendance à réduire leurs expositions et mènent une politique prudente qui a un impact négatif sur la performance à long terme. La prise en compte de l’impact dans l’ensemble de la gestion peut permettre de lever cette épée de Damoclès et d’aider à retrouver un véritable horizon de placement.

Le point de vue de Lombard Odier IM - Pourquoi l'investissement "à impact" dépasse-t-il le simple cadre de l'"impact investing" ?Quand on réfléchit à la notion d'"impact investing", on a tendance à penser au financement de petites entreprises dont les produits vont rendre le monde meilleur. Mais ceci restera pour toujours une activité de niche. Dans sa grande majorité, la sphère économique est composée d'entreprises qui vendent des produits et des services neutres, voire dommageables au plan environnemental et social - mais pour autant nécessaires à notre mode de vie. Appliquer des facteurs ESG à l'analyse fondamentale des sociétés est un moyen d'essayer d'améliorer leurs pratiques dans un sens qui limite les dommages en question et promeut les bénéfices sociaux et environnementaux. Quand la démarche ESG fonctionne, son impact global peut être supérieur à celui généré par l'"impact investing" classique, tout simplement parce qu'elle va affecter une part beaucoup plus importante de l'économie. Toutefois, jusqu'à présent l'ESG avait tendance à se focaliser sur l'analyse des processus économiques et des structures plutôt que de vérifier réellement les impacts qui en découlent. Chez Lombard Odier, nous développons une méthodologie qui met l'analyse d'impact au cœur du processus ESG. Avec de telles approches, nous pensons que l'impact va devenir, aux côtés du risque et de la performance, la troisième dimension conditionnant la structure du portefeuille des investisseurs.

 

 


La convergence se fait aussi à partir des instruments de mesure, est-il véritablement possible de quantifier l’impact des investissements réalisés d’un point de vue social ou environnemental ?

Jean-Guillaume Péladan : Nous avons récemment rejoint le réseau international GIIN, pour «Global Impact Investing Network». Il rassemble des gérants de fonds et des investisseurs institutionnels préoccupés de leur impact et il permet de mieux partager et confronter nos approches. Ce besoin devient très important au niveau mondial, mais aussi en France où un nouveau reporting institutionnel est maintenant nécessaire. La loi sur la transition énergétique pour la croissance verte du 17 août 2015 intègre un article (n° 173) qui prévoit la publication par les investisseurs institutionnels de leur contribution à la transition énergétique et écologique et de leur alignement avec les objectifs de lutte contre le réchauffement climatique. Cette loi fait de l’année 2016 la première année de reporting soumise à cette obligation de transparence sur leurs politiques d’investissement. Nous avons, bien avant cela, commencé à travailler sur la mesure de l’impact des investissements dans le cadre de nos fonds. Nous avons en particulier créé il y a un an et demi un fonds d’impact investing sur la transition énergétique et écologique : Sycomore Eco Solutions. Investi dans les actions cotées en bourse, il s’agit d’un fonds mondial, fortement centré sur les entreprises basées en Europe. Les business models des entreprises sélectionnées contribuent à la transition énergétique et écologique et sont en ligne avec les objectifs internationaux de lutte contre le réchauffement climatique pour le limiter à 1,5 ou 2 °C d’ici à 2100. Pour obtenir ce résultat, nous analysons le chiffre d’affaires de chaque entreprise et évaluons, pour chaque activité, les principaux impacts positifs et négatifs sur l’environnement. Ce travail permet de répondre à deux questions simples : est-ce que cette entreprise, de par ses activités, contribue un peu, beaucoup, complètement ou pas du tout à la transition énergétique et écologique ? Et est-ce que cette entreprise de par ses activités s’oppose clairement à la transition (on parle alors de contribution fortement négative) ? Si la réponse est oui à la première question (critère d’inclusion) et non à la seconde (critère d’exclusion), l’entreprise est éligible au fonds. Par exemple, compte tenu de ses activités de production d’énergie avec du charbon, Engie, n’est pas éligible à ce fonds. Nous avons ainsi construit une méthodologie qui détermine, par métier, les principales contributions négatives et positives des entreprises à l’environnement, qui les quantifient par rapport à la moyenne de ce qui est disponible sur le marché et qui le traduit en une seule mesure : la contribution à la transition écologique et énergétique ou CTEE. Nous sommes en train d’étendre progressivement cette mesure d’impact à l’ensemble des fonds de Sycomore AM pour tous les émetteurs. Il s’agit d’un chantier très lourd et très engageant, qui mobilise des ressources internes et externes, des consultants et des experts.

Ce type d’approche peut-il être étendu au sociétal ?

Jean-Guillaume Péladan : 

Dans le social et le sociétal, la mesure de l’impact est faisable, mais les difficultés sont de nature différente et s’avèrent plus grandes que pour l’impact environnemental. En effet, il faut sortir des domaines de l’analyse de cycle de vie et des interactions physiques, chimiques et biologiques pour entrer dans le domaine de l’humain : les employés, les clients, les clients des clients, les usagers, les fournisseurs, la société civile… Mais là encore, difficile ne veut pas dire impossible. Par exemple, nous avons lancé il y a plus d’un an et demi un fonds, Sycomore Happy@Work, dédié au capital humain et construit sur des critères exigeants sur la performance de l’entreprise vis-à-vis de ses collaborateurs que le nom «Happy@Work» résume bien. D’un point de vue pratique, nous réalisons des visites de site pour mieux comprendre la culture de l’entreprise, son projet et son identité, nous interrogeons les dirigeants sur leur vision du capital humain, sur la manière dont ils investissent dans leurs ressources humaines et sur les résultats qu’ils obtiennent. Nous nous appuyons aussi sur les enquêtes de satisfaction au travail internes ou sur des plateformes comme Indeed ou Glassdoor et nous regardons bien évidemment les résultats en matière de sécurité et d’absentéisme. Nous associons ainsi des critères quantitatifs et qualitatifs. Plus largement, nous observons que l’investissement dit socialement responsable ou ISR recherche toujours un minimum d’impact sociétal. Pour cela, il utilise depuis longtemps les critères d’exclusion, et la dernière étude d’Eurosif sur l’ISR en 2016 montre très nettement que l’exclusion reste la pratique la plus utilisée de l’ISR en Europe.

 

Laure Vinçotte : 

Nous investissons dans des jeunes pousses et des petites entreprises souvent dans leur première phase de développement, la mesure de l’impact constitue donc un enjeu important : nous voulons investir chez des entrepreneurs où la recherche de l’impact social et environnemental est au cœur du projet entrepreneurial. Il s’agit d’un vaste chantier et cela d’autant plus que nous intervenons dans des zones géographiques très différentes : en Asie, en Amérique latine, en Afrique où les problématiques sont très différentes. Et même pour un même secteur et sur une même zone géographique, parfois, les méthodes d’évaluation des entreprises peuvent fortement différer, c’est le cas par exemple de la mesure des émissions de CO2 évitées. Nous collaborons dans ce cadre avec des institutions académiques, de grandes écoles ou les universités qui peuvent apporter des éclairages intéressants sur les critères à utiliser. Par ailleurs, il faut aussi souligner que les données sont remontées par les entrepreneurs. Ces derniers n’ont parfois ni les outils, ni les ressources nécessaires pour communiquer les informations souhaitées. Pour les aider, nous avons établi et proposé un tableau d’indicateurs qui intègre des critères qualitatifs et quantitatifs sur le social, l’environnement, mais aussi en matière financière sans pour autant leur imposer un processus trop lourd. Nous demandons aux entreprises d’établir un reporting sur cette base. Ce n’est pas toujours suffisant, nous mandatons parfois des experts externes pour évaluer l’impact. Ces derniers se rendent sur place, pour analyser les solutions mises en œuvre sur le terrain. Nous associons également les collaborateurs du groupe Engie qui peuvent apporter une assistante technique en plus de l’investissement financier porté par le fonds. Les entreprises dans lesquelles nous investissons bénéficient ainsi de l’expertise et du savoir-faire du groupe.

 

Pierre Valentin : 

La question des indicateurs pour les actifs cotés présente des similitudes avec ceux établis pour les actifs non cotés. Dans le cadre de l’analyse ISR, nous utilisons un très grand nombre d’indicateurs qui permettent d’établir des notes pour les entreprises. Compte tenu de leur nombre, il n’est pas forcément pertinent de tous les publier, en revanche, de plus en plus, nous sélectionnons un certain nombre d’indicateurs clés en termes de mesure d’impact que nous publions. A ce titre, nous disposons d’un indicateur, sur lequel nous communiquons, sur les gaz à effet de serre qui permet de comparer les investissements réalisés dans nos fonds à ceux d’un indice de référence, l’objectif étant de minimiser ces émissions. Notre expérience au sein des fonds solidaires est très précieuse dans ce domaine. Nous avons défini dans ce cadre en matière de social des indicateurs d’impact très précis en matière d’employabilité des publics qui passent par les entreprises solidaires. Ce type d’indicateurs peut être aussi utilisé dans le cadre de la gestion ISR pour des entreprises cotées. L’évolution de l’emploi est clairement un indicateur qui a sa place à la fois dans l’ISR et dans l’investissement solidaire.

 

Mathieu Cornieti : 

Pour notre part, nous avons défini des critères très précis et vérifiables. Quand nous investissons dans une entreprise d’insertion pour accompagner la création de cent emplois et si à la fin de la période d’investissement, seulement soixante ont été créés, notre performance sociale est de 60 %. Ce critère est incontestable et sert à calculer notre commission de surperformance. Si nous générons 60 % de performance sociale, alors 60 % de cette commission sont partagés par l’équipe de gestion et 40 % sont distribués à des associations choisies par les souscripteurs. En dessous de 50 % de performance sociale, la commission de surperformance est attribuée entièrement aux associations. Ce critère permet d’aligner les intérêts de l’équipe d’investissement avec ceux des souscripteurs.

 

Philippe Taffin : 

En ce qui nous concerne, nous nous appuyons sur un partenaire afin de mesurer l’impact de nos investissements. Nous travaillons avec le Comptoir de l’innovation et un comité d’orientation social. Les évaluations se font sur la base de 300 critères extra-financiers et de 300 critères financiers. Sont analysés par exemple les créations d’emploi, la pérennité du modèle social de l’entreprise, son impact sur l’environnement… Les experts du Comptoir de l’innovation établissent à partir de l’ensemble de ces critères un rapport détaillé sur les entreprises et une note comprise entre – 4 et + 4 qui résume la qualité d’impact. Ce dernier peut se situer dans le domaine social ou dans celui de l’environnement. Ce filtre, ainsi établi, permet de sélectionner quelques entreprises auxquelles des financements seront accordés. Avant cela, elles devront plancher devant un comité qui inclut des membres du Comptoir de l’innovation et des représentants du groupe Aviva. Cette audition qui dure environ une demi-heure sera décisive pour l’attribution d’un financement compris entre 500 000 euros et 1 million d’euros. L’analyse de la société repose ainsi sur une double vision : financière et extra-financière, mais aussi sur la personnalité du chef d’entreprise, son projet. En effet, la démarche de l’entreprise est importante car il n’est pas toujours facile, notamment dans le domaine social, de mesurer précisément l’impact d’une entreprise.

Aviva, assureur de référence auprès des professionnels, s'est toujours tenu aux côtés des entrepreneurs. La filiale française de l'assureur britannique a investi quelque 30 millions d'euros dans l'économie sociale et environnementale à travers un fonds Aviva Investing Impact France. Lancé en 2014 en partenariat avec Le Comptoir de l'Innovation, Aviva Impact Investing France est un fonds de capital-développement, entièrement financé par Aviva France et doté initialement de 20 millions d'euros. Ce fonds vise à soutenir des entreprises françaises sociales en décollage, dont le business model a fait ses preuves et qui souhaitent changer d'échelle par le renforcement de leurs fonds propres, dans un horizon de placement de cinq à sept ans. Ce fonds a financé au cours de ses deux premières années d'existence près d'une vingtaine d'entreprises françaises sociales dont Phénix, Castalie, Centimeo, Moulinot, Upcycle et VAE Les 2 Rives. Aviva France a également complété son dispositif de financement de l'économie sociale et environnementale avec le lancement début 2017 de la deuxième édition de "La Fabrique Aviva". Lors de la première saison de son opération de don, près de 3 millions de votes ont permis à 200 projets innovants et utiles localement de bénéficier d'une enveloppe de 1 million d'euros. Il en sera de même pour la saison 2, qui a débuté le 17 janvier. Ce financement permet de pallier les difficultés que peuvent rencontrer les entrepreneurs sociaux au début de leur activité. Pour pouvoir déposer un projet auprès de La Fabrique Aviva, les entrepreneurs doivent intervenir dans l'un de ces domaines : l'emploi, la formation, le handicap, la santé, l'environnement. Des secteurs divers avec un point commun : ils ont un impact favorable sur la société ou l'environnement.

 Laurence Méhaignerie : 

L’évaluation de l’impact social est en effet beaucoup plus complexe à mener qu’en matière d’environnement. La vision du dirigeant est déterminante : quelle est l’ambition du management ? Le chef d’entreprise est-il à même de mobiliser ses équipes autour de la mission de l’entreprise ? Se traduit-elle dans les choix opérationnels ? Cette approche est très différente de l’ISR où les analystes consolident des informations, considèrent plus d’une cinquantaine d’indicateurs. Pour notre part, nous nous limitons volontairement à quelques indicateurs clés qui sont propres à la mission de chaque entreprise. Si l’on prend l’exemple d’une start-up spécialisée dans l’éducation en ligne, on peut évaluer sa capacité à offrir des formations qui permettent aux salariés d’être employables tout au long de leur vie. Les indicateurs doivent permettre de comprendre si l’entreprise pourra remplir la mission qu’elle s’est fixée. Cette dernière est créatrice de valeur stratégique, tout autant que de valeur financière.

 

Mathieu Cornieti : 

L’ambition de l’entrepreneur constitue en effet un critère décisif qui permet de juger de la valeur de l’entreprise. Il est parfois plus facile pour un entrepreneur en cas de difficulté de s’éloigner de sa mission ou de l’objectif initialement fixé, mais celui-ci doit tenir le cap dans la durée ; tout dépendra alors de son ambition, de sa volonté, de ses valeurs. C’est un fort intuitu personae.

 

Pierre Valentin : 

L’analyse ISR repose en effet sur l’utilisation de très nombreux critères qui permettent d’établir une note synthétique, mais ce type d’approche est en train d’évoluer. Nous nous acheminons de plus en plus vers la publication de quelques indicateurs clés facilement identifiables comme l’empreinte carbone ou la responsabilité fiscale des entreprises. A contrario, l’analyse d’impact dans le domaine du non-coté s’appuyait initialement sur très peu de critères et est en train d’évoluer vers des notations plus détaillées qui intègrent des critères extra-financiers. Il y a une convergence entre les deux.

L’analyse interne suppose une diversité d’approches. Quand elle se combine à la multiplication des indicateurs, ne devient-elle pas d’une complexité préjudiciable ?

Pierre Valentin : 

Non, les mesures établies par les sociétés de gestion et les investisseurs institutionnels reflètent aussi une politique de gestion, une stratégie, des valeurs propres. Il est donc important de maintenir une certaine diversité.

 

Laure Vinçotte : 

Les entreprises, notamment les plus petites d’entre elles, ne doivent pas être forcées d’établir des reportings différents en fonction de chaque investisseur. Elles n’en ont pas les moyens.

 

Jean-Guillaume Péladan : 

Il faut faire attention à l’inflation des indicateurs, qui constitue une véritable nuisance : risque de noyade de chiffres assuré ! Il est donc nécessaire de se concentrer sur quelques éléments clés de l’analyse environnementale, sociétale et en matière de gouvernance : les éléments les plus importants et les plus pertinents pour le business et la taille de l’entreprise étudiée. Il est indispensable d’aller à l’essentiel, cela fait clairement partie du savoir-faire des bons gérants et analystes.

L’accès aux données est-il toujours évident ?

Robert de Guigné : 

Non, et ceci constitue un véritable sujet. Nous sommes signataires des PRI (principes pour l’investissement responsable définis par l’ONU) et faisons partie à ce titre d’un groupe qui a demandé aux principales places boursières qu’elles imposent à toutes les sociétés qui veulent se faire lister de publier des reportings extra-financiers. Il s’agit ni plus ni moins que de permettre aux investisseurs d’accéder à l’information. En effet, avant même de parler de mesure, il faut pouvoir obtenir l’information qui sert de matière première aux calculs et est nécessaire pour élaborer des reportings. Nous avons constaté, par exemple, dans le cadre des mesures de l’empreinte carbone, qu’il existait un vrai sujet autour de l’accès aux données. Nous sommes tributaires de fournisseurs de données de plus en plus incontournables et aux services de plus en plus onéreux. Les grandes sociétés de gestion peuvent mobiliser de tels budgets nécessaires pour accéder à ces informations mais qu’en est-il des plus modestes ? Il nous semble donc important de porter des initiatives qui permettent de rendre publiques les données. De cette façon, nous pouvons alimenter une politique et une méthodologie de calcul de l’impact.

 

Jean-Guillaume Péladan :

Effectivement les fournisseurs de données généralistes vendent de l’information extra-financière, souvent à prix d’or, sans apporter une valeur ajoutée déterminante pour deux raisons : soit elle ne fait que reproduire ce qui est publié par l’entreprise, soit elle produit des notations plus ou moins transparentes et uniquement sur des grandes capitalisations boursières. Or, nous nous intéressons aussi à des valeurs plus petites dites «small et mid», où les business models et les impacts sont d’ailleurs souvent plus lisibles. Ainsi, pour nous, la forte internalisation de l’analyse extra-financière constitue une conviction mais aussi une nécessité. Néanmoins cette internalisation n’est pas complète et les fournisseurs de données spécialisées et d’expertise extra-financière pointue jouent un rôle indispensable.

Fondée en 2001, Sycomore Asset Management (AM), société de gestion entrepreneuriale détenue majoritairement par ses associés fondateurs et collaborateurs, est spécialisée dans l'investissement sur les entreprises européennes cotées. Son expertise de gestion s'appuie sur une démarche de terrain et un modèle propriétaire d'analyse fondamentale des sociétés. Ce modèle est à la fois une méthode d'analyse financière et extra-financière et une base de données dynamique partagée par l'équipe des 17 analystes-gérants, dont 6 sont spécialisés dans l'analyse extra-financière à travers les critères ESG (environnement, social, gouvernance). Ils ont pour mission d'apprécier la performance globale d'une entreprise vis-à-vis de ses parties prenantes : actionnaires, clients, employés, fournisseurs, société civile et environnement. En 2015, Sycomore AM a élargi sa gamme avec deux fonds d'impact investing : Sycomore Happy@Work sur le bien-être au travail et Sycomore Eco Solutions, premier fonds labellisé Transition énergétique et écologique pour le climat, le label vert créé par le gouvernement français après la COP 21. Axé sur le développement du capital humain et du capital naturel, Sycomore AM vient de rejoindre le GIIN (Global Impact Investing Network) et poursuit ses travaux de quantification des impacts environnementaux avec des experts comme Trucost, I Care & Consult et Quantis International. Aujourd'hui, Sycomore AM compte 5 milliards d'euros sous gestion dont 1,5 milliard dans la gestion socialement responsable.


Comment les investisseurs finaux peuvent-ils s’y retrouver ?

Jean-Guillaume Péladan : 

Les labels constituent une véritable réponse à la complexité, dès qu’ils sont consistants. Notre fonds Sycomore Eco Solutions a été le premier à avoir reçu le nouveau label TEEC du ministère de l’Environnement au mois de mai 2016. Il s’agit d’un label vert très exigeant, sans doute le plus exigeant de la place, véritable certification délivrée par un auditeur agréé, Novethic en l’occurrence, après un audit poussé. Conformément aux souhaits du législateur, ce label est audité en profondeur, ligne par ligne, et remis en cause tous les six mois, ce qui constitue par conséquent une garantie de qualité pour les particuliers et les institutionnels.

 

Pierre Valentin : 

La restitution est assez facile en ce qui concerne les fonds solidaires. Nous investissons auprès d’un grand nombre d’émetteurs qui peuvent être cités. Nous retenons quelques indicateurs clés significatifs comme les créations d’emplois. Nous pouvons également organiser des rencontres avec des entrepreneurs sociaux qui constituent toujours un succès auprès de nos clients. Pour l’ISR, notamment en ce qui concerne le grand public, la restitution est plus compliquée. Il y a de nombreuses rubriques, certains critères sont ardus à comprendre. Il faut donc simplifier en se focalisant sur quelques indicateurs comme par exemple l’empreinte carbone. La pédagogie est également centrale et nous y travaillons en créant des vidéos, des iconographies que nous diffusons largement, notamment via les réseaux sociaux. Du côté des institutionnels, l’article 173 de la loi sur la transition énergétique, qui les force à publier leurs actions pour lutter contre le réchauffement climatique, pousse à l’harmonisation et devrait permettre d’introduire plus de clarté, sans toutefois perdre de vue la nécessité de conserver au sein de chaque société de gestion une approche qui reflète une politique de gestion.

 

Robert de Guigné : 

L’article 173 constitue une étape importante en matière de reporting, mais elle pourrait conduire d’ici quelques années, lorsque des standards seront atteints, à une nouvelle étape dans laquelle la notion d’impact deviendrait une contrainte de gestion pour le régulateur, ce qui pourrait devenir problématique.

 

Philippe Taffin : 

Cette obligation de publier des reportings mettra en lumière l’existence de bons et de mauvais élèves au sein des entreprises en matière de lutte contre le réchauffement climatique. Elle obligera ainsi les entreprises à progresser, à s’améliorer et conduira à une forme d’autorégulation. Il s’agit d’influencer de façon subtile les entreprises. Et cela fonctionne, les grands investisseurs institutionnels de la planète se sont mobilisés pour rappeler au nouveau président Donald Trump l’importance des accords de la COP 21. Ils font ainsi preuve d’un véritable pouvoir d’influence.

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