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L’innovation au service du smart beta

Option Finance - 24 septembre 2018 - Propos recueillis par Sandra Sebag

Smart beta

L’innovation au service du smart beta

Le smart beta constitue au sein des gestions d’actifs l’un des domaines les plus innovants. Les gérants misent en effet souvent sur l’élaboration de modèles propriétaires, même s’ils ont la possibilité d’offrir aux institutionnels des solutions indicielles. Parmi ces derniers, les approches sont très différentes entre les institutionnels qui privilégient les indices publics et ceux qui développent aussi en interne des process d’investissement propriétaires. Pour faire évoluer le smart beta, les spécialistes travaillent sur plusieurs pistes comme une intégration plus fine des critères ESG (environnement, social et gouvernance) ou encore celle de techniques alternatives, mais aussi sur l’utilisation du «big data» ou de l’intelligence artificielle dans ces stratégies.

Les stratégies smart beta se développent rapidement en termes d’encours sous gestion ; pour autant, il existe parfois des confusions sur les champs qu’elles recouvrent. Quelle définition avez-vous, les uns et les autres, retenue ?

Salwa Boussoukaya-Nasr, directrice financière du Fonds de réserve pour les retraites (FRR)
Fonds de réserve pour les retraites (FRR)

Salwa Boussoukaya-Nasr, directrice financière du Fonds de réserve pour les retraites (FRR) :
A l’origine, le smart beta reposait sur l’idée que les indices traditionnels ne sont pas construits de manière optimale et qu’il est donc nécessaire d’introduire une meilleure diversification du risque vis-à-vis de ces indices qui privilégient les valeurs les plus pondérées, induisant ainsi un comportement moutonnier des investisseurs. Au sein des gestions smart beta, il existe de nombreuses méthodes de construction du portefeuille, soit pour réduire ou optimiser le risque en portefeuille, soit pour mettre en avant un facteur de performance particulier qui sera surpondéré au sein du portefeuille, comme la value (recherche de titres décotés), le momentum (recherche de titres portés par le marché), la qualité (sélection des valeurs avec des bilans solides et des perspectives bien établies)…

Tatjana Xenia Puhan, directeur de la gestion actions et multi-actifs, Swiss Life Asset Management
Swiss Life Asset Management

Tatjana Xenia Puhan, directeur de la gestion actions et multi-actifs chez Swiss Life Asset Management : Le rendement d’un actif ou d’un portefeuille peut être divisé entre certaines sources de rendement et de risque qui diffèrent de la performance du marché. Il suffit alors de choisir des expositions à ces facteurs alternatifs afin de diversifier un portefeuille. En ce qui nous concerne, nous nous focalisons sur des facteurs de risque qui possèdent un fondement économique, mais qui ne sont pas toujours forcément rationnels, il peut s’agir par exemple d’un biais comportemental et nous le recherchons de façon systématique dans les valeurs. Cette méthode s’applique aux actions, mais aussi à d’autres actifs comme les obligations. Elle est également efficace pour déterminer les allocations des portefeuilles multi-actifs.

Bruno Taillardat, responsable monde smart beta et factor investing, Amundi
Amundi

Bruno Taillardat, responsable monde smart beta et factor investing chez Amundi : Nous sommes en ligne avec les approches précédemment décrites. Nous avons la conviction au sein des équipes d’Amundi que si nous gérons correctement les risques sous toutes leurs formes, cela est créateur de performance à long terme. Il existe différentes méthodes quantitatives pour y parvenir : il est possible par exemple de réduire la volatilité en portefeuille à travers un process «Minimum Variance» ou de combiner différents facteurs de risque. L’important pour un gérant dans ce domaine est d’être parfaitement transparent et de suivre des règles précises, de posséder un processus structuré et discipliné. Par ailleurs, il est aussi important de souligner que notre plateforme Smart Beta et Factor Investing recouvre tant des solutions passives (ETF et fonds indiciels) que des solutions actives propriétaires, afin de répondre à tous les besoins des investisseurs, sur lesquelles nous pouvons mettre en place des ajustements sur mesure.

Salwa Boussoukaya-Nasr : La gestion passive consiste à choisir un indice que nos gérants devront suivre avec le minimum de déviation. Cependant, lorsque nous faisons le choix d’un indice, il s’agit pour nous d’une approche active, surtout quand l’indice n’est pas traditionnel, car même si une surperformance en est attendue, son comportement veut s’écarter de manière importante de celui des indices traditionnels. Pour autant, s’agissant d’une gestion quantitative systématique, elle ne peut pas être qualifiée selon nous de gestion active à proprement parler.

Bruno Taillardat : Il faut en effet redéfinir ce que nous entendons habituellement par actif et passif. Pour nous, une approche active repose sur un modèle propriétaire à la différence d’une approche passive qui réplique un indice.

Laurent Deborde, directeur du pôle innovation et développement au sein de la direction des gestions d’actifs, Caisse des Dépôts
Caisse des Dépôts

Laurent Deborde, directeur du pôle innovation et développement au sein de la direction des gestions d’actifs de la Caisse des Dépôts : Pour nous, les gestions smart beta font partie des gestions quantitatives. On peut dire aussi gestions systématiques. Pour préciser la définition du smart beta, disons qu’une première génération de fonds visait à optimiser globalement le risque du portefeuille, par exemple pour obtenir un portefeuille de risque faible, comme dans la stratégie MinVol (minimum volatilité) qui reste très populaire. Mais depuis, de nouvelles approches ont été développées, qui reposent sur la notion de facteurs de risque. Les premières privilégient le contrôle du risque absolu du portefeuille, les secondes privilégient le contrôle de son risque relativement à un indice classique (capitalisé). Dans les deux cas, ce sont pour nous des gestions actives. D’abord elles sont actives au sens où elles donnent lieu à des niveaux de rotation élevés des portefeuilles. Surtout, elles s’écartent dans un cas comme dans l’autre des grands indices classiques. Pour un gérant pour compte de tiers, il peut être tentant de considérer comme passive une gestion qui consiste à répliquer un indice, même si celui-ci est de type smart beta. Mais pour l’investisseur final, institutionnel notamment, le fait de choisir un tel indice constitue déjà un acte de gestion et ne relève pas d’une approche passive. Toutes les gestions qui s’écartent des grands indices classiques sont, en ce sens, actives.

Nicolas Just, directeur général délégué, direction des gestions, Seeyond
Seeyond

Nicolas Just, directeur général délégué, direction des gestions de Seeyond : Le smart beta est surtout un concept marketing qui cache un grand nombre de stratégies différentes selon les zones géographiques. Aux Etats-Unis par exemple, il recouvre essentiellement le marché des ETF, ce qui n’est pas le cas en Europe. Par ailleurs, toujours de l’autre côté de l’Atlantique, 40 % des encours dans les stratégies smart beta correspondent à des fonds qui sélectionnent les actions à dividendes élevés. Il s’agit d’une stratégie classique très ancienne, mais dont le nom a été revisité pour répondre à un impératif marketing. De notre côté, nous insistons sur la relation fiduciaire avec nos clients, c’est pourquoi nous avons choisi d’adopter une gestion active. Nous possédons vis-à-vis d’eux une obligation de conseil, de performance et plus généralement une responsabilité. Si on prend l’exemple du flash krach aux Etats-Unis en 2016, au cours duquel en moins d’une seule journée certains ETF passifs ont chuté de 40 % du fait d’un problème technique, un fonds indiciel qui doit suivre impérativement le marché aura perdu autant en l’espace de quelques heures alors que nous, en tant que gérant actif, nous pouvons nous affranchir de suivre l’indice de référence et donc pouvons agir afin d’éviter de subir les mêmes baisses.

Salwa Boussoukaya-Nasr : Pour éviter ce type de risque, nous avons fait le choix de ne sélectionner que des indices publics plutôt que des modèles propriétaires. Pour autant, nous avons noté que les différents indices peuvent avoir des performances différentes, c’est le cas par exemple des indices MinVol, selon le fournisseur d’indice choisi. D’autre part, certains indices basés sur des facteurs génèrent des biais sur d’autres facteurs qui ne sont pas nécessairement désirables et qu’il faut essayer de neutraliser. Le choix des indices smart beta est donc une procédure complexe qui doit reposer sur des approches très transparentes des fournisseurs.


Quels sont les avantages respectifs des méthodes propriétaires et des indices publics ?

Bruno Taillardat : Les approches propriétaires permettent de compléter les solutions plus standards. En effet, un indice public possède des règles connues, les gérants peuvent faire des choix assumés par rapport à ces indices. Ils peuvent aussi construire des modèles propriétaires intégrant des facteurs de risque qui vont au-delà de la construction d’un indice, et prenant en compte des contraintes de liquidité et de capacité.

Salwa Boussoukaya-Nasr : Les indices publics possèdent des historiques. Nous pouvons de ce fait identifier leurs biais. Par exemple, certains facteurs conduisent à être surexposés aux petites capitalisations et nous font porter un risque de liquidité. Ces biais seraient difficiles à identifier sans historique. Tout notre travail consiste à bien comprendre ces biais et les comportements des marchés. En revanche, nous ne sommes pas en mesure de faire des paris tactiques sur ces biais. Nous considérons ainsi qu’il est plus robuste de combiner différentes approches. Nous avons donc demandé à un fournisseur d’indices de nous calculer un indice composite de quatre indices publics afin d’obtenir l’exposition souhaitée, de neutraliser ainsi une partie de la cyclicité des facteurs et de réduire significativement les coûts de rebalancement. Cette méthode multifactorielle nous semble plus pertinente qu’une addition de fonds monofactoriels.

Nicolas Just :
Vous avez une approche très fine du sujet, ce qui est le cas de seulement 5 % à 10 % des investisseurs. Mais la plupart des investisseurs doivent s’en remettre aux gérants et dans ce cadre, le fait de suivre des indices synthétiques permet d’éviter de nombreux problèmes, notamment ceux liés à la présence d’ETF qui suivent massivement les grands indices. Certains hedge funds arbitrent en effet des indices avant les mouvements de rebalancement. Ils savent par exemple que les indices MinVol sont modifiés deux fois par an à des dates déterminées. Les ETF en tant que fonds indiciels sont obligés, à chacun de ces changements, de revoir la composition de leur actif, ils doivent donc procéder à des ventes et/ou des achats de titre. Les hedge funds anticipent ces mouvements et procèdent à des arbitrages qui permettent de générer de belles performances, aux dépens des fonds qui reproduisent ces indices.

Tatjana Xenia Puhan : L’autre difficulté que peuvent rencontrer les investisseurs réside dans le suivi des indices. Les émetteurs des indices smart beta en lancent sans arrêt de nouveaux : dès qu’un indice ne séduit plus, ils en créent un nouveau. L’avantage d’un gérant actif est qu’il peut juger de la pertinence d’un indice, rebasculer vers un autre le cas échéant. La stratégie peut évoluer dans le temps et l’investisseur n’est plus alors obligé d’appréhender la nécessité d’une telle évolution et de l’implémenter par lui-même, comme il le devrait dans le cas d’un investissement passif.

Nicolas Just :
Il est important aussi de souligner que les indices smart beta publics possèdent parfois des biais structurels. Ils peuvent aussi moins bien fonctionner lors de certaines conditions de marché. Avant de lancer un de nos produits, nous avions réalisé des calculs rétroactifs sur l’indice MSCI Min Vol et nous nous sommes rendu compte que nous le battions tous les ans. En essayant de trouver une explication, nous avons pris conscience du fait que cet indice avait une limite en termes d’écart par rapport aux indices traditionnels (tracking error). Il a fallu cinq ans à MSCI pour abandonner cette contrainte et suivre l’évolution des comportements des investisseurs.

Laurent Deborde : Il existe des dangers à suivre des indices publics, surtout si ces indices donnent lieu à des transactions nombreuses. Ce n’est pas ce que nous faisons, nous construisons nous-mêmes les portefeuilles à partir de modèles factoriels. Notre gestion factorielle repose aujourd’hui sur quatre facteurs différents que nous considérons ensemble à l’intérieur d’un même portefeuille. Nous préférons les associer plutôt que de constituer quatre portefeuilles distincts, c’est préférable du point de vue des expositions aux facteurs et cela permet d’éviter des coûts de transaction supplémentaires.

Tatjana Xenia Puhan : Il ne faut pas toujours regarder les mêmes indices, ni toujours considérer le marché comme le seul indice de référence possible. Un portefeuille équipondéré peut aussi constituer un benchmark possible. Par ailleurs, certains indices smart beta comme ceux de MSCI par exemple intègrent des contraintes fortes afin de rester très proches des grands indices classiques. Ils ne les surperforment ainsi pas forcément. Si on prend par exemple l’indice MinVariance de MSCI, sa volatilité est supérieure à celle d’une stratégie minimum variance plus pure. Si on cherche à intégrer une stratégie qui montre de manière plus forte les caractéristiques classiques d’une stratégie minimum variance, il faut donc retenir une stratégie avec moins de contraintes.

Bruno Taillardat : Les stratégies MinVariance sont très utiles quand les marchés sont troublés. La question ensuite est de savoir quel benchmark retenir. Comment fait-on pour confronter ces stratégies ? Il nous semble plus pertinent de comparer des stratégies actives MinVariance avec un indice MinVariance et là encore le choix de l’indice est déterminant, chacun ayant sa propre méthodologie.

Salwa Boussoukaya-Nasr : Il est difficile de se démarquer des grands indices traditionnels qui représentent le marché. Le vrai benchmark reste celui que toutes les parties prenantes connaissent, même s’il n’est pas parfait. Les indices traditionnels sont par ailleurs représentatifs de l’économie. Leur évolution est plus facile à anticiper que le niveau de volatilité des marchés.

Nicolas Just : Mais en tant qu’investisseur institutionnel, vous avez l’avantage d’avoir un horizon de temps très long à la différence des gérants qui sont évalués tous les mois voire toutes les semaines. Il est plus facile d’investir sur les marchés boursiers avec un horizon de temps très long. Sur de tels horizons, la création de richesse peut par exemple se mesurer par rapport au PIB nominal corrigé de la moyenne du niveau d’endettement des entreprises. Cet indicateur robuste permet d’aller chercher de la valeur sur le long terme de façon moins heurtée que la performance des marchés financiers.

Tatjana Xenia Puhan :
L’horizon de temps peut en effet permettre de changer de paradigme. La définition d’une allocation stratégique et les expositions factorielles peuvent être différentes sur longue période par rapport au court terme.

Salwa Boussoukaya-Nasr : Il faut aussi revenir à l’essentiel, en tant qu’investisseur institutionnel, quand nous achetons une action, nous cherchons en première intention à financer une entreprise, pas à s’exposer à telle ou telle prime de risque. C’est cependant une conséquence de notre investissement dont il faut aussi tenir compte pour construire notre portefeuille.

Bruno Taillardat : En tant que gérant, notre rôle est de construire des portefeuilles diversifiés qui puissent traverser différents cycles économiques de façon robuste.

Nicolas Just : Il n’y a pas d’opposition entre la gestion factorielle et la gestion indicielle. Si la première fonctionne, c’est justement parce qu’il existe des indices qu’il faut battre. Cette gestion factorielle comme la gestion discrétionnaire surperforme les marchés à des périodes déterminées. La difficulté tient à la taille des gestions passives qui ont un impact sur les valorisations des marchés et peuvent à terme constituer une menace pour les stratégies smart beta. Quand certaines gestions passives représentent près de 80 % du marché, celui-ci peut-il encore être efficient ?


En tant qu’investisseur institutionnel, que représente le smart beta dans votre allocation d’actifs ?

Laurent Deborde : Le cœur de notre portefeuille d’actions, investi sur les grandes valeurs européennes, est géré de façon discrétionnaire, et il n’est pas question de changer cela. Cependant, nous souhaitons diversifier ce portefeuille sur d’autres zones géographiques (Etats-Unis, Japon, moyennes capitalisations européennes). Nous avons opté pour cette diversification pour une gestion quantitative factorielle, qui nous permet d’investir sur un grand nombre de valeurs à l’international. La gestion quantitative possède en effet un avantage non négligeable, elle permet de déployer des process sur une grande échelle à un coût réduit. Un gérant quantitatif a la capacité de suivre 1 000 valeurs aussi bien que 100. A contrario, un gérant/analyste discrétionnaire ne peut suivre qu’un nombre relativement limité de valeurs.

Salwa Boussoukaya-Nasr :
Notre allocation stratégique s’appuie sur les grands indices de capitalisation classiques. Le smart beta est utilisé en parallèle avec les gestions actives car toutes les deux sont anticorrélées et ne reposent pas sur les mêmes facteurs de risque. Ces deux approches sont ainsi complémentaires et il ne faut pas être dogmatique en ne faisant que du smart beta ou que de la gestion active. Il faut trouver un juste équilibre entre le smart beta, la gestion classique, la gestion active…


Est-ce que les critères ESG sont maintenant intégrés aux stratégies smart beta ?

Laurent Deborde : A la Caisse des Dépôts, c’est le cas. Contrairement à un préjugé, il est tout à fait possible d’intégrer ces critères dans la gestion quantitative. Au contraire, puisque les gestions systématiques reposent sur des règles, l’intégration de règles sur l’ESG est relativement facile. Et en tant qu’investisseur responsable de long terme, c’est ce que nous nous faisons, dans toutes nos gestions systématiques. Nous utilisons des règles d’exclusion, et de plus nous calculons sur nos portefeuilles un score global ESG et cherchons à le maintenir à un niveau suffisamment élevé.

Tatjana Xenia Puhan :
La gestion quantitative factorielle est particulièrement pertinente pour l’intégration des facteurs ESG. Nous pouvons intégrer des filtres de façon très transparente et bien plus efficace qu’une gestion discrétionnaire. Nous considérons ainsi l’ESG comme un facteur qui contribue à notre décision de sur- ou sous-pondérer un titre et nous l’avons ajouté à notre processus de sélection d’actions comme un filtre ex ante. Nous nous focalisons sur des facteurs qui augmentent la probabilité que dans le futur une entreprise soit exposée à des mauvaises nouvelles à cause d’un scandale lié à un événement environnemental, social ou de gouvernance ainsi qu’à des facteurs qui nous donnent une idée de l’état actuel d’une entreprise selon ces différents critères. Nous pouvons de plus sans efforts calibrer ces critères en fonction des besoins et des objectifs de nos clients.

Salwa Boussoukaya-Nasr :
Nous sommes un investisseur responsable. Cependant, si l’intégration des critères ESG est plutôt aisée pour des gestions traditionnelles, elle peut s’avérer complexe pour des stratégies smart beta. Nous travaillons sur ces sujets ainsi que sur la décarbonation de nos portefeuilles et sur l’intégration de nos critères d’exclusion sur le charbon et le tabac. Nous cherchons à améliorer la qualité ESG de nos portefeuilles. Les gérants à qui nous déléguons des actifs en gestion doivent contractuellement renforcer cet aspect et nous rapporter sur leurs résultats.

Nicolas Just :
L’avantage de la gestion quantitative réside dans sa transparence, mais aussi dans sa capacité à analyser un grand nombre de valeurs et à faire varier l’intensité des facteurs. Les investisseurs peuvent alors définir s’ils veulent être très stricts en matière de sélection de valeurs par rapport aux critères ESG ou s’ils souhaitent conserver de la latitude. Nous pouvons de plus appliquer ces critères à tous les sous-jacents (actions, obligations…).

Bruno Taillardat :
Nous sommes tous très actifs sur ce sujet, en réponse à une demande croissante des investisseurs : deux tiers des appels d’offres que nous recevons dans la ligne métier intègrent désormais des critères ESG. Pour notre part, nous avons étendu l’intégration des critères ESG au thème de la lutte contre le réchauffement climatique. Dans cette perspective, nous travaillons davantage sur des solutions sur mesure que sur des produits ouverts, afin de répondre au mieux aux besoins des investisseurs. Du fait de nos process très systématiques, l’intégration de critères ESG peut facilement être mise en œuvre avec des règles très précises. Il faut également noter que du fait de leur forte diversification et faible concentration, les portefeuilles smart beta peuvent intégrer des critères ESG sans altérer leur construction initiale.


Le smart beta est-il pertinent pour toutes les classes d’actifs ?

Tatjana Xenia Puhan : Le smart beta est universel, il ne concerne pas seulement les actions. Dans nos gestions multi-actifs, nous appliquons le smart beta à toutes les classes d’actifs et avons également développé des approches reposant sur la recherche de primes de risque alternatives (alternative risk premia). Toutefois, l’implémentation dans d’autres classes d’actifs n’est pas toujours évidente. Par exemple, le marché obligataire possède des spécificités comme le fait que les gérants tirent une partie de la performance des émissions primaires et que le marché est très peu liquide. Qui plus est, l’action des banques centrales sur les marchés obligataires a singulièrement déformé l’historique de performance et de risque de ces marchés. Il est difficile dans ce cadre de mettre en place une stratégie systématique comme pour un portefeuille actions et il est de ce fait préférable de combiner des approches discrétionnaires et quantitatives. Il y a néanmoins une exception avec les stratégies de type «absolute return credit» (performance absolue sur le crédit) largement basées sur des produits dérivés comme les CDS (credit default swaps) ou les futures qui permettent d’implémenter une stratégie quantitative pure.

Bruno Taillardat :
En ce qui concerne les obligations, les trois facteurs de risque les plus répandus restent la signature crédit, la duration et la liquidité. Nous avons d’ailleurs déjà développé des stratégies de pondération alternative sur les instruments obligataires (par exemple basées sur la contribution en risque de chaque obligation), après les avoir proposées sur un univers actions. Nous poursuivons nos développements sur l’obligataire via la chaire de recherche que nous soutenons auprès de l’ERI Scientific Beta, un fournisseur d’indices smart beta reconnu. Dans les stratégies multi-actifs, nous pouvons également développer des solutions innovantes, notamment à travers les primes de risques alternatives.

Laurent Deborde :
D’une certaine façon, les gérants de taux pratiquent de longue date une forme de gestion factorielle, en analysant leur portefeuille en termes d’exposition aux différents types de déformation de la courbe des taux (niveau, pente, courbure). Et sur le crédit, le potentiel des approches factorielles n’est pas le même que sur les actions, qui restent le champ privilégié d’application du smart beta.


Quelles sont les pistes de recherche pour améliorer les stratégies smart beta ?

Salwa Boussoukaya-Nasr : Nous suivons de façon continue la littérature économique et financière afin de savoir si de nouveaux facteurs ont été identifiés, si de nouveaux liens entre les facteurs ont été établis. L’ESG par exemple commence à être reconnu comme l’un d’entre eux. Parmi les évolutions possibles figure le développement des gestions smart beta obligataires.

Tatjana Xenia Puhan :
Une des pistes de recherche consiste à combiner les facteurs de risque de manière dynamique. Nous savons déjà que ceux-ci évoluent dans le temps, les performances peuvent varier en fonction des conditions de marché. Il n’est pas évident de déterminer le bon timing de marché pour chaque facteur, mais nous pouvons essayer d’améliorer le process, en essayant de s’exposer de façon évolutive aux différents risques. Nous essayons d’identifier les bons risques au bon moment et d’intégrer cela dans la construction de portefeuille. Ce type d’approche doit être systématisé à travers des allocations de budget de risque. Actuellement par exemple, la Banque centrale européenne (BCE) est très active ; dans un tel contexte, certains facteurs de risque sont moins pertinents, d’autres le sont davantage et cette situation devrait évoluer.

Bruno Taillardat :
Nous travaillons depuis plusieurs années sur les principaux facteurs d’investissement : value, minimum volatility, size, dividend, momentum, quality... Ces stratégies, qui ont eu des résultats variables depuis 2007, se sont beaucoup développées récemment à travers la notion de facteur de risque. Actuellement, nous étendons nos recherches aux stratégies alternatives. L’idée est de créer des solutions reposant sur des facteurs de risque avec un objectif de performance absolue. Ces solutions, appelées «alternative risk premia», ont vocation à remplacer les stratégies alternatives traditionnelles et il existe beaucoup d’innovations dans ce domaine. Les sources d’innovation viennent également de nos échanges avec les investisseurs. Grâce au dialogue que nous ouvrons et maintenons avec eux, nous pouvons par exemple les aider à analyser leur portefeuille sous l’angle des facteurs afin de compléter leurs expositions. Nous investissons aussi beaucoup sur la technologie. Le «big data» peut nous aider à identifier de nouveaux risques et à analyser plus finement les portefeuilles.

Nicolas Just :
Nous travaillons aussi à la transformation de nos solutions, qu’elles soient monofactorielles ou multifactorielles, en stratégies alternatives. Il nous semble pertinent de faire en sorte qu’elles ne soient plus exposées au marché (market neutral). Nous pensons aussi que nous pouvons faire varier le niveau d’«agressivité» de nos stratégies. Les stratégies Minimum Variance par exemple sont plutôt perçues comme des approches défensives. En conséquence, nous pouvons penser à modifier le «niveau d’agressivité» de ces stratégies en utilisant des stratégies optionnelles adaptées. Autre exemple, nous savons que les stratégies «momentum» sont celles qui surperforment le plus sur le long terme, pourtant, dès que les marchés baissent, elles s’effondrent, nous pouvons donc les associer à des couvertures optionnelles. Plus généralement, les facteurs ont des caractéristiques qui bougent dans le temps ; les associer à des stratégies optionnelles nous semble donc pertinent.

Laurent Deborde :
Nous cherchons à intégrer plus encore les critères ESG dans la gestion quantitative. A ce titre, par exemple, nous essayons d’intégrer, y compris dans la gestion quantitative, les analyses des équipes de gouvernance et votes en assemblées générales à nos scores ESG. Nous travaillons également à l’amélioration des données économiques, comptables, prises en compte dans la caractérisation des actions par facteurs de risque. Nous souhaitons aussi construire des ponts entre gestion quantitative et gestion discrétionnaire.


L’intelligence artificielle peut-elle également être mobilisée pour améliorer le smart beta ?

Nicolas Just : Beaucoup de sociétés de gestion commencent à réfléchir à la meilleure façon d’utiliser l’intelligence artificielle. Elle peut beaucoup apporter à la gestion et notamment à l’analyse factorielle. Depuis plus d’une centaine d’années, l’analyse des marchés repose sur les prix comme signaux.
L’intelligence artificielle peut nous permettre d’identifier d’autres signaux qui ont un sens à long terme. On peut par exemple travailler sur l’analyse textuelle comme signal : le discours d’un dirigeant peut être transformé en un facteur d’investissement. Autre exemple : dans le secteur de la santé, lorsque le nom d’un médicament revient souvent à un moment donné sur un moteur de recherche, le prix de la société qui le commercialise a de grandes chances d’augmenter.
L’intelligence artificielle peut nous permettre d’exploiter des données nouvelles, ce qui n’était pas arrivé depuis très longtemps.

Laurent Deborde :
C’est l’une de nos voies de recherche prioritaires. Nous cherchons notamment à appliquer l’intelligence artificielle et plus particulièrement le «machine learning» ou apprentissage automatique à l’analyse des facteurs de risque.

Tatjana Xenia Puhan :
Effectivement, pour certains facteurs de risque comme le momentum, nous avons déjà développé des approches qui sont basées sur les techniques des sciences de l’intelligence artificielle qui améliorent de manière significative nos résultats. Toutefois il est toujours important de se poser la question de la pertinence de telles techniques, car on perd de la transparence et potentiellement aussi la compréhension et le contrôle total de tous les moteurs de performance et de risque du portefeuille.

Bruno Taillardat :
L’évolution technologique apporte une dynamique positive, en particulier pour toutes les gestions quantitatives et systématiques. En effet, nous réalisons beaucoup de simulations, d’analyses d’univers très larges de données. L’intelligence artificielle nous permet de mieux interpréter ces données et de mieux structurer nos convictions. Cependant, rien ne remplacera l’expérience des gérants sur les marchés et dans l’utilisation de ces outils. Il faudra toujours quelqu’un pour vérifier que les données extraites font sens et que la gestion est robuste dans le temps.

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