L'analyse de François Meunier

L'analyse de François Meunier

Enfin un peu d’ordre dans les comptes de résultat

23 novembre 2020 - François Meunier

Il était temps que le normalisateur comptable – l’IASB, s’agissant de l’Europe – se penche sur la communication financière, et pour cela propose des définitions précises des principaux agrégats du compte de résultat. La méthode reste la même, à savoir diffuser un jeu de propositions et solliciter les réactions des parties prenantes, avant d’en arriver à un jeu de normes contraignant. C’est à cette première étape que nous en sommes.

Cela fait longtemps que les analystes financiers, par exemple la Sfaf en France, pestaient contre l’indigence de la norme actuelle (IAS 1), qui ne dit rien ou presque sur la façon de présenter le compte de résultat en IFRS. Cela limite la comparabilité d’une société à l’autre et ouvre la porte à une efflorescence de mesures alternatives de performance (MAP) qui mettraient à défi même l’imagination de Jacques Prévert.

Parmi les bonnes initiatives du projet de normes en discussion, quelques-unes font plaisir : une définition enfin précise du résultat opérationnel, l’ancien résultat d’exploitation (EBIT, en anglais), et son introduction en clair dans le compte de résultat. L’IASB aurait pu faire de même avec la marge opérationnelle (EBE ou EBITDA), un agrégat très utilisé (à tort ou à raison, le sujet n’est pas là) et qui oblige l’analyste à jongler avec divers comptes pour le reconstituer. Les entreprises risquent de continuer à en proposer leur définition cuisinée maison. 

De même, il est bienvenu que les MAP, que chérissent parfois à l’excès certaines entreprises, soient réunies dans une note à part des comptes, de même que les «éléments inhabituels» de l’exploitation. On devrait un peu mieux s’y retrouver. 

Un petit regret, partagé avec la Sfaf, tient à ce qu’on n’ait pas rendu obligatoire la présentation des charges opérationnelles par nature (salaires, achats, etc.), nettement supérieure, pour qui regarde les comptes, à la présentation fourre-tout par fonction (coûts des ventes, coût du marketing, etc.). L’option étant ouverte, chaque entreprise retiendra la sienne, ce qui, là encore, ne va pas simplifier les comparaisons entre entreprises. 

Il reste encore un dilemme qui tracasse tous les directeurs financiers au moment de la communication des résultats, annuels ou trimestriels, que l’entreprise soit cotée en Bourse ou non : continuité ou opportunisme ? Nous plaidons ici très fort pour la continuité. On le sait, les affaires vont et viennent. Rien de plus facile que de présenter les résultats quand ils sont excellents. C’est plus ardu dans une conjoncture moins rieuse. La tentation est forte, alors, de masquer ce qui va mal et de mettre en avant ce qui peut demeurer comme une bonne nouvelle. On voit ainsi le directeur financier, souvent à la demande pressante du directeur général, faire des pieds et des mains pour sortir l’agrégat ou la statistique rieuse, et obscurcir le chiffre ou l’agrégat qui fait tache. 

Le résultat de cet opportunisme est que, d’un trimestre à l’autre, le jeu des présentations des résultats change du tout au tout. L’analyste financier, le banquier, l’investisseur doivent reconstituer des chiffres cohérents et stables, et souvent se perdent en chemin. 

Disons-le, cet «opportunisme» est hautement contre-productif. Car ce qu’il en reste dans la tête des investisseurs ou du banquier qui suit le compte, c’est une image confuse et brouillonne d’une entreprise qui n’est pas gérée dans la continuité. Il est préférable, même pour les entreprises non cotées, de s’en tenir à des règles fixes de communication financière et, le front haut, aborder les bonnes comme les mauvaises choses. Il vaut mieux un agrégat discutable mais suivi dans la continuité plutôt qu’un concept prétendument adapté à la situation – les fameuses MAP – mais qu’on va changer d’un trimestre à l’autre. 

Tel dirigeant dira que la normalisation apportée par l’IASB ne s’adapte pas bien à son entreprise, qu’il vaut mieux suivre des définitions cousues main, au motif qu’elles permettent de mieux assimiler le modèle d’affaires suivi par l’entreprise. C’est louable, mais souvent une erreur. On néglige ainsi l’immense avantage de la cohérence et de la continuité dans une communication financière bien maîtrisée. Elle n’est jamais meilleure que lorsqu’elle accepte la contrainte de la transparence et de la cohérence temporelle. Elle accroît les chances que l’investisseur s’approprie et adhère à la stratégie, plutôt que de faseyer comme les voiles d’un bateau dont on lâche le gouvernail.