L'analyse de Hans-Helmut Kotz

Quand l’Europe se prend pour Humpty Dumpty

Option Finance - 3 juillet 2017 - Hans-Helmut Kotz

Le ministre de l’Economie espagnol, Luis de Guindos, réclamait récemment, dans une interview accordée au «Financial Times», des «réformes agressives» de l’Union économique et monétaire (UEM), en arguant du caractère fragile et insoutenable sur la durée de la construction européenne. Ce faisant, il reprenait les propositions du président Macron sur l’Europe, évoquées lors de la campagne électorale. On trouve, bien sûr, des positions très proches dans les analyses de la Commission européenne.

La chancelière allemande, lors de la première visite à Berlin du président Macron, a de son côté indiqué réfléchir dans cette direction. Même M. Schaüble, le ministre des Finances allemand, et surtout la bête noire préférée de tous les Anglo-Saxons, Euro-Latins et autres keynésiens, trouve qu’il est temps de réfléchir à la création d’un poste de ministre des Finances de l’Euroland. Un groupe d’experts franco-allemands des deux ministères des Finances est en train de travailler sur le sujet.

En réalité, ces propos ne sont originaux que parce qu’ils viennent des gouvernements des Etats membres. Ils ont en effet un air de déjà-vu. Dès 1970, le rapport Werner (dont le rapporteur était Hans Tietmeyer, devenu célèbre deux décennies après en France par le système du même nom) soulignait le besoin d’une coordination des politiques économiques dans une économie intégrée par le biais d’une monnaie et d’une banque centrale uniques.

Ces propos sont en fait issus de la recherche académique. Les travaux originaux insistaient déjà sur la cohérence des politiques macroéconomiques, comme on le voit dans le résumé qui en a été fait par le rapport du Plan rédigé par Robert Boyer et Dominique Plihon (en 1999 !), puis dans une série de rapports du Conseil d’analyse économique (français !) au début du siècle.

Si ces recommandations font l’unanimité depuis si longtemps, pourquoi, néanmoins, le «Financial Times» peut-il qualifier les remarques de M. de Guindos de «radicales» ?

Le paradoxe n’est qu’apparent. D’abord, il faut tenir compte de la langue. Les mêmes mots ne signifient pas toujours ce que l’on pense : «ministre des Finances européen» n’a pas la même signification selon les pays membres.

Quand le président Macron parle d’un budget de la zone euro, il pense à une capacité d’aide d’urgence (en situation de crise grave), à des stabilisateurs (automatiques) macroéconomiques et à un soutien des projets d’investissements européens – on est très loin des idées de M. Schaüble. Lui parle d’autre chose : d’une institution qui impose des règles communes (Pacte de stabilité, seuils maximums de dette) rigoureusement, sans état d’âme. Estimant la Commission trop pragmatique (trop politique – trop latine ?), M. Schaüble veut substituer à la Commission le Mécanisme européen de stabilité (MES) comme instrument de surveillance et de gestion.

Comme disait Humpty Dumpty, le personnage de Lewis Caroll dans «De l’autre côté du miroir» : «Lorsque j’utilise un mot, il signifie exactement ce que j’ai décidé qu’il signifierait.» Alice répondait : «La question est de savoir si un mot peut signifier tant de choses différentes.» En Europe, la réponse est : Oui !

Les différences d’interprétation reflètent les divergences d’idées (ainsi que d’intérêts) des pays membres de l’Union monétaire, et au sein même de ces pays, celles des électorats. Les commentaires des grands journaux nationaux sur les propos de la Commission constituent un bon indicateur de ces différences. En Allemagne, le «Frankfurter Allgemeine» ne voulait absolument pas d’une intégration budgétaire élargie. Dans les «Echos» ainsi que dans «Le Monde», on trouvait des commentaires beaucoup plus favorables. «Il Sole 24 Ore» était favorable à davantage de partage des risques et de pragmatisme.

Compte tenu des divergences de préférences, et de la résistance à tout abandon de la souveraineté nationale, il faut chercher d’autres solutions. Il faut, en même temps, se demander combien de variétés de comportements sont admissibles avec une monnaie unique. Everything is «not» possible !

Une ambition plus réaliste est indispensable. Le statu quo – M. de Guindos et consorts ont raison – est indéfendable. Le système risque d’éclater en cas de crise (et la prochaine viendra forcément). Parce qu’un «vrai» fédéralisme européen est politiquement infaisable, des systèmes de secours (de réassurances, de solidarité minimale) en cas de crise majeure sont une nécessité incontournable. On en arrive là en Europe, nonobstant les réticences de M. Schaüble et autres ministres des Finances germaniques du Nord (représentants de leurs électorats). L’Union bancaire et le MES ne faisaient pas partie à l’origine de la construction européenne, et pourtant ils ont fini par être mis en place, après deux ou trois crises majeures. Comme disait Jean Monnet, «l’Europe avance avec ses crises»…