L'analyse de Mathieu Nègre

L'analyse de Mathieu Nègre

Les marchés émergents face au protectionnisme américain

Funds Magazine - Mai 2017 - Mathieu Nègre

L’impact d’un dollar fort sur les marchés actions émergents a été abondamment commenté depuis l’élection présidentielle américaine, et à juste titre. Mais au-delà du canal de transmission financier, qu’en est-il des relations commerciales directes ?

En moyenne, les exportations directes vers les Etats-Unis depuis les pays émergents représentent 6 % du PIB de ces pays. Toutefois, cette moyenne cache de grandes disparités entre, d’un côté, le Mexique (26 %) et le Vietnam (20 %), et, de l’autre, l’Egypte (moins de 1 %) et la Russie (1,2 %). Cette exposition directe n’est qu’une partie du problème. Un exportateur de matières premières, par exemple, est exposé à la croissance mondiale, et donc aux attentes de croissance aux Etats-Unis, qu’il exporte directement vers les Etats-Unis, ou pas.

Il est cependant intéressant de constater que la performance des différents marchés actions émergents depuis l’élection paraît inversement proportionnelle à leur exposition directe au marché américain. La relation statistique est timide mais significative. Le message du marché semble être positif pour la croissance mondiale (les actions mondiales, pays émergents compris, sont en hausse), tout en reflétant une certaine forme d’inquiétude sur la possible mise en place d’un protectionnisme, qui avait largement été discutée pendant la campagne. Or, les premières semaines de la nouvelle administration américaine nous laissent de l’espoir à ce sujet. Contrairement à ce qui avait été annoncé, la Chine n’a pas été dénoncée comme manipulant sa monnaie. La renégociation des accords ALENA reste un objectif avoué, mais sans l’urgence qu’on avait pu craindre !

Beaucoup de «champions» de l’économie américaine dépendent de leurs partenaires étrangers

Sur les plus de 400 sociétés de l’univers émergent pour lesquelles des données sont disponibles quant à leur exposition directe au marché américain, 25 % ont plus de 10 % de leur chiffre d’affaires exposé. Dans 16 % des cas, cette exposition dépasse 25 %. En analysant de plus près ce dernier groupe, on constate que les sociétés qui en font partie sont issues de l’ensemble de l’univers, mais avec une surreprésentation notable des secteurs de la technologie et de la santé, alors que les valeurs financières sont sous-représentées. S’agissant des pays, le Mexique, bien sûr, mais aussi l’Inde et Taïwan ont le plus de représentants par rapport à leur poids dans l’univers de départ, alors que la Chine ne représente que 4 % des sociétés de ce groupe. Ce dernier exemple, comme celui de l’Inde dans le sens inverse, montre que le secteur coté n’offre pas toujours une représentation fidèle de l’ensemble de l’économie.

En fonction des mesures qui seront prises, et de la très attendue réforme de l’impôt sur les sociétés, le résultat d’une exposition marquée au marché américain pour les sociétés émergentes pourrait fortement varier. Pour certaines d’entre elles, cette exposition est le résultat d’investissements en actifs industriels sur le territoire américain, ces derniers étant justement l’un des buts de la nouvelle administration. Ce type d’investissements pourrait être bénéfique à ces sociétés. Ainsi, une entreprise comme Hyundai Motor Group a déjà investi des sommes significatives aux Etats-Unis, et envisage d’augmenter ces investissements. De la même manière, le groupe Hon Hai Precision, acteur essentiel de la chaîne de fabrication des iPhones, a récemment évoqué l’idée d’une base américaine de production. Cet exemple montre toute la complexité du problème. Beaucoup de «champions» de l’économie américaine dépendent de leurs partenaires étrangers et ont tout intérêt à trouver des solutions communes. Et, dans un scénario où la fiscalité sur les échanges commerciaux augmenterait, une présence locale pourrait faire partie de la solution plus que du problème pour beaucoup de ces sociétés.

Difficile de savoir donc si l’inquiétude latente du marché est justifiée à ce stade. Mais, pour la première fois depuis longtemps sur les marchés actions, l’importance des barrières douanières et de l’accès au marché prend le pas, dans l’esprit des investisseurs, sur les canaux de transmission purement financiers.