L'analyse de Michel Foucher

Europe : le temps est venu d’une géopolitique commune de l’énergie

Option Finance - 3 novembre 2014 - Michel Foucher

L’Europe est passée à l’heure d’hiver. Partout, sauf en Ukraine orientale, où les séparatistes ont, de plus, empêché la tenue des élections législatives du 26 octobre. Les tensions sur la fourniture de gaz russe vers l’Ukraine, à la fois marché captif et pays de transit, qui culminèrent le 1er janvier 2006, le 11 janvier 2008 et le 16 janvier 2009 et affectèrent jusqu’à dix-huit Etats, sont-elles récurrentes ?

Car en 2014 le conflit ne porte plus seulement sur le prix du gaz ni sur le règlement de la dette ; il s’est généralisé en un état de guerre «froide» entre Moscou et Kiev, l’un voulant contrôler durablement les choix géopolitiques de l’autre. Brandir l’arme du gaz peut, du reste, au-delà de la posture propagandiste, réduire les ardeurs des Etats enclins aux sanctions contre la Russie.

Mais cette politique pourrait trouver ses limites du fait de l’indexation, en Europe continentale et en Asie, du prix du gaz sur celui du pétrole brut, lequel a chuté de 25 % depuis quatre mois, en réponse à la conjoncture économique mondiale. Au-delà de l’entrée dans une nouvelle normalité («new normal») d’une croissance plus faible dans une vingtaine de pays émergents (qui reste en moyenne de 4,3 % : nulle au Brésil et en Russie, autour de 6,8 % en Chine) et de l’impact global de la fin des rachats d’actifs décidée le 29 octobre par la Réserve fédérale américaine, d’autres facteurs s’ajoutent aux effets mécaniques du ralentissement économique.

D’abord, la dépendance pétrolière des Etats-Unis a baissé, de 60 % en 2005 à 30 % en 2014, avec une production dépassant 9 millions de barils par jour, soit 1 million de plus qu’en 2013, record depuis vingt-cinq ans ; les importations ont chuté de moitié depuis 2008, obligeant Nigeria, Libye et Arabie saoudite, qui accroît sa production, à se livrer à une guerre des prix pour trouver des marchés en Asie.

Ensuite, les débats sont vifs à l’Opep, où l’Arabie saoudite (avec un tiers du total produit) joue la surproduction et la baisse des prix pour tenter de ralentir l’essor de la production aux Etats-Unis et de gêner le rival iranien et son affidé irakien. Les tensions permanentes affectant les régions productrices d’hydrocarbures du Moyen-Orient (Kurdistan d’Irak, est de la Syrie), mais également de la Libye ainsi que l’Iran et la Russie (via les sanctions) n’enrayent donc pas cette baisse.

Le FMI estime que cette évolution est une bonne nouvelle pour les consommateurs, dès lors qu’une baisse durable de 20 dollars par baril peut générer un demi-point supplémentaire de PNB.

Est-ce une bonne nouvelle pour bâtir enfin une politique européenne de l’énergie ? Conçue en 2009 après le pic des prix pétroliers de 2008 (147 dollars le baril), elle avait comme objectifs d’assurer la sécurité des approvisionnements, d’encourager des prix compétitifs et de promouvoir un bilan énergétique soutenable, via la baisse de la consommation et de l’émission de carbone et la hausse de la part des énergies renouvelables, inscrites dans le paquet énergie-climat.

Le premier objectif n’a pas été atteint (le taux de dépendance de l’Union européenne à l’égard de Gazprom reste de 30 % et augmentera avec le projet South Stream) du fait du manque de coordination des processus d’approvisionnement et de fixation des prix qui restent nationaux.

L’idéal serait de «dé-géopolitiser» ce marché qui, après tout, lie un producteur et un consommateur autour d’un prix contractuel et d’un tuyau, dans une tractation d’intérêt mutuel mais banale. Mais, pour y parvenir et cesser d’être exposé à de nouveaux chantages hivernaux, la définition d’une stratégie commune s’impose aux Européens. Il s’agit moins de réduire la dépendance à l’égard des importations – même si une centrale européenne d’achat permettrait de peser sur les prix du gaz et de diminuer la part du prix indexé sur le pétrole brut – que de choisir une ligne de diversification.

La Commission européenne pourrait proposer aux acteurs, publics (Etats) et privés (opérateurs), de disposer d’un montant minimum de sources alternatives, en réserve, avec des infrastructures adéquates (des tubes à double sens). Dans un domaine d’activité stratégique, celui des grandes banques européennes, des schémas renforcés de ratios de fonds propres ont été mis en place pour prévenir les risques systémiques. Il serait utile de s’en inspirer en bâtissant un plan B, en quelque sorte, à vertu dissuasive.

On ne modifiera ni la géographie ni la géologie ni la structure propre des bilans énergétiques nationaux de chacun des Etats-membres. Mais une forme de mutualisation solidaire de réserves alternatives offrirait un outil efficace pour réduire la vulnérabilité d’un ensemble qui importe encore plus de la moitié de ce qu’il consomme. Une géopolitique commune de l’énergie semble devoir être une priorité d’une nouvelle Commission qui a fait un bon début.