L'analyse de Simon Lue-Fong

Les investisseurs obligataires disposent d’un potentiel d’impact ESG important

10 février 2021 - Simon Lue-Fong, Responsable de la Gestion obligataire chez Vontobel Asset Manage

La récente flambée de l’action GameStop, dans un contexte de fort sentiment anti-establishment, illustre une nouvelle fois avec force le changement de paradigme à l’œuvre sur les marchés financiers et sur lesquels la maximisation des avantages ESG prend désormais le pas sur la quête avide de profits. Pour preuve, les solutions d’investissement ESG connaissent une forte croissance ces derniers temps, ce qui témoigne de l’aspiration des investisseurs à produire un véritable impact. Si les marchés actions ont su bien se placer en matière d’investissement d’impact, les marchés obligataires ont comblé une partie de leur retard grâce aux émissions d’obligations vertes. Cependant, les obligations vertes restent un outil de niche pour financer des projets durables, tandis que le vaste univers des marchés obligataires « généralistes » constitue un puissant vecteur, souvent sous-estimé, pour inciter les émetteurs souverains et privés à mettre en œuvre des changements ESG.

Toucher au point sensible

Il est communément admis que l’impact va de pair avec le pouvoir, ce qui incite à penser que seuls les investisseurs en actions sont à même d’influer sur les dirigeants d’entreprises. Alors que les investisseurs actions disposent de droits de vote au titre de leur participation dans le capital d’une entreprise, les investisseurs obligataires ne sont que des prêteurs de capital, liés par des conditions de crédit qui leur confèrent moins de poids dans les décisions des dirigeants. Aussi exact soit-il, ce point de vue omet le fait que les investisseurs obligataires sont des apporteurs de capital dont les convictions sont reflétées dans les prix de marché et les valorisations obligataires qui déterminent le coût du capital des entreprises. Face à l’inclusion des valeurs ESG dans l’esprit des investisseurs obligataires, et à l’intégration croissante des aspects ESG dans leurs processus de sélection, une entreprise affichant des pratiques ESG peu vertueuses se verra contrainte de rémunérer davantage ses obligations.

Certes, les esprits critiques pourront opposer que la véritable action se déroule sur les marchés primaires, où le capital est alloué, plutôt que sur les marchés secondaires, où il ne fait que changer de mains. Mais ce n’est qu’en partie vrai sur les marchés obligataires. À de très rares exceptions près, les entreprises et les gouvernements émettent régulièrement des obligations afin de se refinancer. Le prix de toute émission sur le marché primaire est fonction des cours en vigueur sur le marché secondaire. Dès lors, si une entreprise affiche des antécédents ESG peu glorieux, les investisseurs s’inquiéteront probablement des risques en découlant. Par conséquent, ils demanderont un rendement plus élevé pour souscrire les obligations de l’émetteur sur le marché secondaire, ce qui aura un effet direct sur le mécanisme de fixation des prix des nouvelles émissions sur le marché primaire. Or, des rendements plus élevés engendrent des charges d’intérêts accrues, touchant ainsi au point sensible de l’entreprise : le résultat.[1]

Des progrès restent à faire en matière d’engagement dans le domaine obligataire

L’engagement ESG dans l’obligataire est moins aisé que celui démontré par les investisseurs en actions. Dès lors qu’ils ne disposent pas de droit de vote par procuration, les investisseurs obligataires ne peuvent que dialoguer implicitement avec les émetteurs. Or, en tant qu’apporteurs de capital, les investisseurs obligataires sont en prise directe avec les dirigeants d’entreprises et les responsables gouvernementaux, ce qui leur permet de soulever des questions sensibles et de mettre en lumière des lacunes potentielles. Cependant, s’ils veulent éviter de se voir opposer des réponses de pure forme, les investisseurs obligataires doivent davantage recourir à des actions collectives, qu’ils n’intentent généralement qu’en cas de défaut ou de restructuration de dette. La bonne nouvelle est que, au vu des avancées rapides en matière d’ESG, les investisseurs obligataires devraient bientôt pouvoir parler d’une même voix afin de promouvoir les considérations ESG auprès des émetteurs.

Comment les investisseurs obligataires peuvent-ils inciter les retardataires à faire mieux

Exclure d’un univers d’investissement des entreprises affichant des performances ESG faibles mais en amélioration reviendrait à les priver de financement et, donc, de tout potentiel de progression. Deux facteurs peuvent y faire obstacle :

Les mécanismes du marché inciteront les émetteurs à améliorer leur score ESG, les entreprises à faible performances ESG, se montrant peu ouvertes au changement, seront pénalisées par le marché au travers d’un rendement plus élevé. À l’inverse, les retardataires en matière d’ESG et dont les performances s’améliorent, devraient voir leurs coûts de financement baisser au fil de leurs progrès. Dans le même temps, les investisseurs sont encouragés à cibler des émetteurs dont le comportement ESG s’améliore afin de bénéficier des rendements liés au potentiel de contraction des spreads de ces émetteurs.

L’investissement ESG ne coûte pas plus cher

S’il est pratiqué correctement, l’investissement ESG peut surperformer le marché et faire mentir ceux qui prétendent qu’il est coûteux et grève le rendement d’un portefeuille. Les marchés émergents en apportent une preuve éloquente. La simple comparaison de deux indices d’emprunts d’État émergents fait déjà apparaître que la version ESG a fait mieux que la version non-ESG l’an dernier.[2] Toutefois, cela ne traduit que l’effet en termes de bêta, l’impact positif potentiel sur les rendements induit par une gestion active n’étant pas encore reflété à ce stade. Dans les faits, la gestion obligataire ESG peut être source de rendements importants, à même de doper la performance d’un portefeuille.

[1] En supposant que le rendement de l’obligation soit égal au taux du coupon.

[2] Entre le 1er janvier et le 31 décembre 2020, l’indice J.P. Morgan ESG EMBI Global Diversified a affiché un rendement de 5,78%, contre 5,26% pour l’indice J.P. Morgan EMBI Global Diversified, source : Bloomberg. La performance historique ne saurait préjuger des résultats actuels ou futurs.