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Les analystes se dotent d’une culture ESG

Option Finance - 15 juillet 2019 - Sabine Germain

ESG, Agence de notation

Les analystes se dotent d’une culture ESG

Pour intégrer les critères environnementaux, sociétaux et de gouvernance dans leur méthodologie d’évaluation des entreprises, les agences de notation se sont dotées au cours des dernières années d’un pôle d’expertise ESG. Afin de former leurs équipes à ces enjeux, elles ont, outre le rachat d’entités spécialisées, mis en place de nombreuses formations.

Fin 2017, S&P Global Ratings a fait ses comptes : en passant à la loupe deux années d’activité (de juin 2015 à juin 2017), l’agence de notation financière s’est rendu compte que les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance avaient eu un impact significatif dans plus de 1 300 analyses. Dans 225 cas, ils avaient même motivé un changement de note ou de perspective. Preuve incontestable que les critères ESG sont bel et bien pris en compte dans la notation crédit des entreprises. «Et cela ne date pas d’hier !», insiste Swami Venkataraman, senior vice president de Moody’s en charge de l’analyse ESG. Un véritable déclic a toutefois eu lieu en 2015, avec le lancement des objectifs de développement durable (ODD) des Nations unies, puis l’adoption de l’accord de Paris.

Yann Le Pallec, directeur général Notation, S&P Global Ratings
S&P Global Ratings

C’est précisément à l’occasion de la COP 21 que S&P a constitué une équipe finance durable, qui compte aujourd’hui une douzaine de personnes : «Un tiers d’analystes seniors venus du secteur des infrastructures – le plus exposé à ces problématiques – et deux tiers de juniors venus de l’asset management responsable et d’agences de notation extra-financière», détaille Yann Le Pallec, directeur général Notation de S&P Global Ratings. Chez Moody’s, «plus de 60 analystes sont répartis au sein des différentes entités du groupe à travers le monde, explique Swami Venkataraman. Ils sont chargés d’accompagner nos initiatives dans les domaines ESG.» Les services collectifs (utilities) sont en première ligne : la notation de ces entreprises a été tout particulièrement affectée par la prise en compte des critères environnementaux. «Historiquement très stable, leur notation moyenne a baissé de trois crans – de A2 à Baa2 – au cours des dix dernières années», poursuit-il.

Une expertise technique et réglementaire

Pour accélérer leur montée en compétences sur ces sujets à forte composante technique et réglementaire, les agences de notation financière ont absorbé les agences de notation extra-financière (voir encadré) qui ont investi ce domaine il y a déjà 20 ans. De quoi leur permettre de développer une véritable expertise doublée de solides bases de données. S&P a ainsi pris le contrôle de Trucost en 2016. «Trucost a accompagné notre équipe finance durable dans la construction de notre méthodologie et nous transmet ses données environnementales», explique Yann Le Pallec. En avril dernier, Moody’s a annoncé sa prise de participation majoritaire au capital de VigeoEiris. «Il est encore un peu tôt pour dire comment nous allons travailler avec VigeoEiris, qui est en tout état de cause une entité indépendante, ajoute Swami Venkataraman. Mais il est clair que ses bases de données vont renforcer notre expertise.»

Pourtant, tout cela ne change pas fondamentalement le métier des analystes. «Nous avons pris l’option stratégique de considérer les facteurs ESG comme une extension naturelle de notre cœur de métier», explique Yann Le Pallec. Une extension qui trouve sa place dans le programme de formation des analystes. «Des modules d’une demi-journée ou d’une journée, consacrés au nouveau cadre analytique des risques ou à des études de cas sectorielles, sont assurés par notre équipe finance durable.» Les formations transverses permettent aux équipes d’identifier les facteurs ESG et de parler un langage commun : les grèves, par exemple, ne sont plus seulement considérées comme des risques opérationnels, elles doivent être abordées sous le prisme du risque social. Quant aux formations sectorielles, elles déclinent les risques stratégiques et émergents des différents secteurs d’activités en scénarios de risques et en système de comptabilité environnementale. Moody’s a également développé un programme de formation pour donner une culture ESG et des outils d’analyse à ses collaborateurs. «Certes, ils restent des analystes crédit avant tout, estime Swami Venkataraman. Cependant, pour répondre aux exigences du marché, nous ferons preuve de plus de transparence sur la façon dont les critères ESG influent ou pourront influer à plus long terme sur les notations.»

Ce phénomène d’acculturation des équipes aux enjeux sociaux, environnementaux et de gouvernance ne concerne pas que les analystes. «Des green teams se sont formées à travers notre réseau de bureaux, explique Yann Le Pallec. Elles lancent et animent des initiatives très locales : ne plus utiliser de vaisselle en plastique jetable, sensibiliser les équipes à certaines thématiques…» Des sujets qui sont en ligne avec les aspirations de tous les collaborateurs : «On voit bien, lors des recrutements ou dans notre baromètre social interne, que ces thématiques leur parlent.»

Toujours les mêmes profils

La prise en compte croissante des critères ESG n’a toutefois eu aucun impact sur la stratégie de recrutement des agences de notation financière. «Elles recrutent essentiellement des analystes juniors qu’elles forment ensuite à leurs techniques et leurs process, observe Guilhem Jeannin, practice manager chez Michael Page. Elles ciblent des profils d’élite, issues des plus grandes écoles d’ingénieur ou de management, en France ou en Europe. Elles veulent des têtes bien faites, capables de s’adapter à toutes les situations.» La RSE en fait partie, et les résultats semblent, de l’avis des spécialistes en ressources humaines, concluants. «Les analystes des agences de notation financière ont maintenant un niveau d’expertise proche de celui de leurs confrères en agences de notation extra-financière», estime ainsi Guilhem Jeannin. Au point de les inciter à franchir le Rubicon et de partir travailler dans des agences de notation extra-financière ? Ce serait une véritable preuve d’engagement. Car le niveau de rémunération des analystes juniors en agence de notation financière reste notoirement plus élevé : de l’ordre de 45 000 euros bruts annuels à la sortie de l’école. Enveloppe qui peut très rapidement monter à 50 000 voire 60 000 euros. Les agences de notation extra-financière sont encore loin du compte : autour de 30 000 euros pour les juniors, 40 000 euros pour les seniors.

De nombreux rapprochements d’agences

Pour accélérer leur montée en compétences, les agences de notation financière ont pris le contrôle ou investi dans des agences de notation extra-financière. Pour l’heure, elles ont choisi de préserver l’indépendance et la marque de ces structures. Mais cela n’a rien de définitif. «Les agences de notation financière sont pragmatiques, commente un fin connaisseur du marché. Elles attendent de voir si ces marques leur apportent quelque chose. A défaut, elles les fondront dans leur organisation sans état d’âme.»

Incidemment, on peut constater que les agences de notation extra-financière, qui sont toutes nées en Europe, sont désormais contrôlées par des groupes américains :

  • 2010 : MSCI rachète RiskMetric (cabinet de gestion du risque) et sa filiale Innovest, pionnier de la modélisation mathématique des critères ESG ;
  • 2016 : S&P Global prend le contrôle de Trucost, expert britannique de la collecte des données sur le carbone et l’environnement fondé en 2000 ;
  • 2017 : Morningstar acquiert 40 % du capital de l’agence néerlandaise Sustainalytics ;
  • 2018 : ISS rachète Oekom Research, agence fondée en 1993 en Allemagne ;
  • 2019 : Moody’s acquiert une part majoritaire de VigeoEiris, groupe né en 2015 de la fusion entre le Britannique Eiris (né dès 1983) et le Français Vigeo (2002).