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Les directions financières dans la crise

Medicrea affronte la suspension d’activité

Option Finance - 27 mars 2020 - Thomas Feat

Coronavirus

En rendant difficile le maintien de beaucoup d’activités, le confinement a contraint toutes les entreprises à prendre des dispositions financières d’urgence. Compte tenu du caractère exceptionnel de la période, la tâche est encore plus vaste et plus compliquée pour les directeurs financiers que lors de la crise de 2008. C’est pourquoi Option Finance a décidé de leur permettre, dans le cadre de la rubrique dédiée notamment au management, de faire part chaque semaine de leur expérience en temps de crise. Une façon de partager les problèmes, mais aussi, et surtout, les solutions…

Spécialisée dans la conception et la fabrication de dispositifs médicaux associés aux pathologies de la colonne vertébrale, la PME lyonnaise Medicrea (33 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2019) a été contrainte de suspendre son activité à la suite de la propagation de l’épidémie de Covid-19. en amont, puis, dans la foulée de cette décision, la direction financière de l’entreprise a mis en œuvre un certain nombre de mesures exceptionnelles visant à préserver sa trésorerie et à garantir un retour progressif à la normale dans les prochains mois : report de ses commandes, rééchelonnement du remboursement de ses dettes bancaires, décalage du paiement de ses charges locatives ou encore communications régulières avec ses actionnaires alors même que son action a perdu 40 % de sa valeur en quelques semaines… Fabrice Kilfiger, directeur général finances, revient en détail sur ces mesures. 

Comment la crise sanitaire actuelle affecte-t-elle votre activité ?

Ces dernières semaines, nos clients finaux, environ 200 centres hospitaliers publics et privés répartis essentiellement entre les Etats-Unis, la France puis le reste du monde, ont été réquisitionnés par les pouvoirs publics pour traiter les patients atteints par le Covid-19. La quasi-totalité des opérations du rachis programmées dans ces établissements de santé ont été reportées sine die. Dans un tel contexte, et alors même que nous enregistrions une progression de nos ventes en glissement annuel de 15 % depuis le 1er janvier, nous avons décidé, mi-mars, de suspendre toutes nos activités de conception, de fabrication et de distribution d’implants orthopédiques, ainsi que nos prestations d’analyse préopératoire et postopératoire. Nos sièges lyonnais et new-yorkais ont été fermés et la quasi-intégralité de nos équipes françaises, soit 130 personnes, a été placée temporairement en chômage partiel. Toujours à la manœuvre, le comité de direction gère pour sa part la crise en télétravail. Selon nos prévisions actuelles, que nous pensons être objectives, nous nous acheminons vers une période de facturation blanche au deuxième trimestre et une reprise d’activité à compter du troisième. Cette dernière sera très probablement dopée par un puissant effet de rattrapage, puisque la plupart des patients en attente d’une opération vertébrale devront la reprogrammer avec leur chirurgien dans des délais assez courts.

Quelles mesures la direction financière a-t-elle dû prendre dans ce contexte exceptionnel ?

Parce que nous entretenons des relations étroites avec le monde de la santé, nous avions anticipé l’incidence de la pandémie sur notre marché et cette mise à l’arrêt forcée. Dès le mois de février, nous avons contacté nos fournisseurs stratégiques, une dizaine d’entreprises en Europe et aux Etats-Unis, pour réduire ou geler provisoirement nos commandes. Cette démarche a fait et fait toujours l’objet de négociations au cas par cas, et est facilitée par le fait que nous n’avons aucun engagement de volume d’achats annuels ou pluriannuels garanti vis-à-vis de nos sous-traitants.

A compter de début mars, nous avons pris des mesures supplémentaires pour préserver la trésorerie du groupe, qui s’élève aujourd’hui à 9 millions d’euros après avoir été alimentée fin janvier par une augmentation de capital de 8,5 millions d’euros. Notre équipe en charge du recouvrement et des encaissements a envoyé un courrier aux services comptabilité des établissements de santé français pour leur demander de privilégier le règlement de leurs fournisseurs domestiques, et a resserré la cadence de ses relances. Aux Etats-Unis, où les hôpitaux paient très souvent leurs sous-traitants au moyen de chèques de banque, nous avons pu convaincre plusieurs de nos clients de mettre en place des virements électroniques pour contourner la perturbation attendue des services postaux. L’enjeu est de taille, car nos créances clients non encaissées atteignent, dans leur ensemble, 4,6 millions d’euros. Vu l’urgence sanitaire, nous nous attendons malgré tout à ce que les délais de paiement de nos clients, de 65 jours en moyenne en France et de 50 jours en moyenne outre-Atlantique, soient allongés. Afin d’assurer une remontée optimale de l’information, le suivi des encaissements fait l’objet depuis plusieurs semaines d’un monitoring quotidien tenu sur Excel.

Ensuite, nous nous sommes rapprochés de nos partenaires bancaires pour obtenir la suspension durant six mois du remboursement de nos différents financements. Ceux-ci sont constitués de crédits-exports mis en place auprès de Bpifrance, de plusieurs emprunts amortissables de moyen terme alloués à notre besoin en fonds de roulement et à nos investissements, et de plusieurs contrats de crédit-bail. A ce jour, tous ont accepté ce moratoire par écrit, dans l’attente de la rédaction d’avenants contractuels. Les remboursements reprendront au quatrième trimestre, tandis que les échéances et intérêts dus au titre des six prochains mois seront rééchelonnés à partir d’octobre. Cette mesure va nous permettre de dégager 600 000 euros de trésorerie supplémentaire d’ici à fin septembre.

En novembre 2018, nous avions réalisé une émission d’obligations seniors garanties et remboursables in fine de 30 millions de dollars auprès du fonds d’investissement américain Perceptive Advisors. Nous négocions actuellement avec cet investisseur afin d’obtenir le gel provisoire du versement trimestriel du coupon attaché à cette ligne, qui équivaut unitairement à une charge financière de 1 million d’euros.

En ce qui concerne le change, les risques de dépréciation du dollar, devise dans laquelle nous réalisons plus de 50 % de notre chiffre d’affaires, ont été couverts en décembre dernier par des contrats de vente à terme jusqu’à la fin du premier trimestre. Comme nous ne facturerons pas nos clients au deuxième trimestre, il semble peu pertinent de mettre en place de tels instruments d’ici à juin. En revanche, le paiement trimestriel du coupon dû à Perceptive Advisors fait, depuis la fin d’année dernière, l’objet d’une couverture pour encore trois mois. Sa reconduction éventuelle dépendra de l’issue de la requête de suspension que nous avons déposée auprès de cet investisseur.

Dans un autre registre, la direction financière de Medicrea s’efforce de communiquer le plus fréquemment possible et de la manière la plus transparente qui se puisse faire avec l’ensemble des actionnaires du groupe. Environ 80 % de notre capital est détenu par une vingtaine d’investisseurs stratégiques, essentiellement des fonds français et étrangers et des business angels, avec lesquels nous échangeons très régulièrement. Enfin, les discussions préliminaires entamées en fin d’année dernière avec de potentiels acquéreurs américains sont nécessairement perturbées par la propagation de l’épidémie, dans un contexte où la capitalisation boursière de l’entreprise, malmenée comme celles de beaucoup d’autres sociétés, a perdu près de 40 % de sa valeur en un mois après une nette progression en début d’année.

L’entreprise va-t-elle se tourner vers les dispositifs exceptionnels mis en place par les pouvoirs publics ?

En sus du recours au chômage partiel, dont la validation par les services de l’Etat doit encore faire l’objet d’une approbation définitive, nous avons sollicité un report de 30 jours pour le paiement de notre prochaine échéance de cotisations sociales salariales et patronales, censée être versée le 5 avril. Ce délai va nous permettre de dégager 200 000 euros de trésorerie supplémentaire le mois prochain. Nous nous sommes également tournés vers l’administration fiscale pour obtenir une restitution accélérée de notre crédit d’impôt recherche au titre de 2019, d’un montant de 1 million d’euros. Nous attendons ce versement pour avril, mais sommes prudents compte tenu des très nombreuses demandes que reçoivent aujourd’hui les services publics. Nous avons aussi pris contact avec les bailleurs de nos sièges français et américains qui ont accepté, conformément aux appels à la solidarité lancés par les gouvernements, de repousser les échéances locatives du second trimestre et de les rééchelonner sur les échéances suivantes. Par ce biais, nous allons dégager 600 000 euros de réserves supplémentaires entre avril et juin.

Comment la direction financière de Medicrea s’est-elle organisée ces dernières semaines et comment travaille-t-elle aujourd’hui ?

La majorité des 13 personnes rattachées aux fonctions financières de l’entreprise, 11 en France et 2 aux Etats-Unis, sont en chômage partiel depuis deux semaines. Nous continuons de faire en sorte que notre trésorerie soit alimentée par les paiements de nos clients. Nos comptes consolidés sont prêts et leur publication est prévue le 9 avril. Je continue pour ma part de suivre la situation financière de l’entreprise par le biais d’échanges téléphoniques, de mails ou de messages instantanés. En parallèle, je m’entretiens très régulièrement avec notre président-directeur général, les autres responsables des directions du groupe et nos administrateurs pour les tenir informés de nos avancées. 

La fiche d’identité de Medicrea

  • Activités : conception, fabrication et distribution d’implants standards et personnalisés pour la colonne vertébrale, développement d’outils de planification préopératoire et de suivi post-opératoire. A ce jour, les dispositifs de Medicrea ont été utilisés dans plus de 5 000 opérations.
  • Chiffre d’affaires 2019 : 32,7 millions d’euros, en progression de 11 % sur un an.
  • Pays d’implantation : France, Etats-Unis, Belgique, Australie et Pologne.
  • Principaux marchés : Etats-Unis (55 % du CA), France (20 %) et Union européenne hors France (20 %).

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