Carrières

Les directions financières dans la crise

Vygon veut moderniser ses outils de gestion

Option Finance - 18 septembre 2020 - Propos recueillis par Thomas Feat

Contrairement à beaucoup d’entreprises, Vygon (338 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2019), fabricant de dispositifs médicaux, a vu son activité augmenter très fortement durant le confinement. Pour répondre à cette demande exceptionnelle, le groupe a été contraint d’adapter une partie de son outil industriel. Alors que l’économie poursuit son redémarrage, l’entreprise espère une relance prochaine de la demande hospitalière de dispositifs médicaux, toujours en veille. Pour Anne Najaint, directeur administratif et financier du groupe, la priorité des prochains mois portera sur le développement et la modernisation de ses outils de gestion et la refonte de ses processus clés, des chantiers dont l’urgence a été renforcée par la crise.

Comment la crise sanitaire a-t-elle affecté votre activité ?

Vygon développe, produit et commercialise à travers ses filiales et son réseau de près de 300 distributeurs, des dispositifs médicaux stériles à usage unique. Nos clients sont les praticiens de santé des hôpitaux et des cliniques situés dans le monde entier. 

Plusieurs de nos produits se sont révélés indispensables dans la prise en charge des patients atteints de la Covid-19 : dispositifs médicaux permettant la prise en charge médicamenteuse par abord vasculaire, l’aide respiratoire, l’intubation ou encore le management hémodynamique de ces patients critiques. Sur la période de mars et avril, les commandes de ces produits – qui ne représentent qu’une petite partie de notre portefeuille – ont été exceptionnelles. Notre mobilisation a été d’autant plus forte que nous avons pris le relais de certains de nos concurrents, provisoirement incapables de répondre aux sollicitations de leurs clients pour des raisons logistiques ou pour cause de pénuries.

Pour répondre à cette demande, nous avons dû adapter notre outil industriel. Nous avons reconfiguré la production de notre usine d’Ecouen pour nous concentrer sur la fabrication des dispositifs les plus demandés. Une cadence en 3x8 a été instaurée pour pouvoir livrer tous nos clients. Ces changements ont été particulièrement difficiles à mettre en place dans un contexte marqué par un fort absentéisme de nos salariés, absentéisme que nous avons dû compenser par un recours accru à l’intérim. Les intérimaires ont dû être formés afin de pouvoir travailler dans un contexte réglementaire et de fabrication très exigeant.

Rapidement, de nombreux obstacles logistiques ont mis notre capacité d’adaptation à l’épreuve. Dans plusieurs pays – dont l’Inde –, l’instauration du confinement a entraîné la rupture de certaines de nos chaînes d’approvisionnement en matières premières. Par conséquent, nos équipes achats ont dû trouver des sources d’approvisionnement alternatives. La crise sanitaire a entraîné, par ailleurs, une hausse significative des prix de certaines matières premières essentielles à la fabrication de nos produits. Enfin, en bout de chaîne, nous avons dû trouver les moyens de surmonter la suspension de l’activité de certains de nos transporteurs.

Au terme de ces deux mois, notre activité a chuté drastiquement. En conséquence de quoi, au premier semestre, notre résultat devrait être pénalisé par la hausse de certains postes de charges variables – frais de personnel, approvisionnements, consommation énergétique –, et par l’impact de change négatif provenant de la dépréciation de certaines devises. Aujourd’hui, alors qu’un peu partout dans le monde l’activité des autres soins hospitaliers – traitements de longue durée et chirurgies programmées – n’a pas repris, nos ventes souffrent. 

La direction financière a-t-elle dû prendre des mesures particulières dans ce contexte ?

Par solidarité, nous n’avons sollicité aucune des aides d’urgence mises en place par les pouvoirs publics, qu’il s’agisse du prêt garanti par l’Etat (PGE), du chômage partiel ou des reports de charges et impôts. Concomitamment, nous avons veillé à régler chacun de nos fournisseurs en temps et en heure, et accordé des extensions de délais de paiement à plusieurs de nos clients ébranlés par la crise. Cela s’est traduit immanquablement par un accroissement de notre besoin en fonds de roulement d’exploitation. De telles décisions, sans doute peu communes dans le contexte actuel mais conformes aux valeurs du groupe, ont pu être prises car nous disposions de réserves de liquidités disponibles suffisantes grâce à une gestion financière historiquement saine.

Bien sûr, ces choix ont dû être contrebalancés par des mesures d’économie. Nous avons, par exemple, gelé certains investissements de modernisation ou de remplacement de notre outil industriel, et suspendu tous les déplacements de nos collaborateurs. Au total, ces réductions et gels de dépenses se sont chiffrés, au premier semestre, à plusieurs millions d’euros.

Comment la direction financière de Vygon a-t-elle vécu le confinement et comment s’est-elle organisée ces derniers mois ?

Au commencement de la crise, Vygon expérimentait le télétravail depuis deux ans, mais celui-ci était peu répandu au sein de la direction financière. Aussi, gérer la distance n’a pas été facile. Nous avons réussi malgré tout à tenir nos échéances courantes, telle la clôture de nos comptes annuels.

En dépit du confinement, nous avons poursuivi certains chantiers structurels. De nouveaux outils d’automatisation de notre processus «purchase to pay», lequel regroupe toutes les tâches opérationnelles allant de l’enregistrement de la commande à l’encaissement, seront raccordés à notre ERP. Dans le même temps, nous avons poursuivi toute la refonte de notre politique de prix de transfert, une tâche particulièrement ardue compte tenu du nombre de nos usines – 11 au total –, et filiales commerciales – une trentaine.

Au cours des derniers mois, et plus particulièrement pendant la période du confinement, notre groupe a été la cible d’innombrables cyberattaques et tentatives de fraude, jusqu’à plusieurs milliers quotidiennement au plus fort de la crise ! Pour répondre à cette menace, les équipes en charge des systèmes d’information ont créé un dispositif de suivi spécifique.

Quelles sont les perspectives de Vygon en cette rentrée ?

La période est incertaine. D’un côté, nos clients semblent avoir constitué des stocks importants de dispositifs médicaux utilisés dans la prise en charge des patients atteints de la Covid-19, et sont peu susceptibles d’effectuer de nouvelles commandes. De l’autre, nous n’avons pas encore relancé nos ventes sur le reste de notre portefeuille. En effet, les soins hospitaliers «conventionnels» et de longue durée n’ont pas repris leur rythme habituel en Europe et sont loin d’être redéployés dans le reste du monde, recrudescence de l’épidémie oblige. Le plan de charge réduit de nos onze usines, faute de demande suffisante sur 2020, voire 2021, est un vrai sujet d’inquiétude.

Dans le meilleur des cas, si les hôpitaux venaient à reprendre une activité normale au cours du dernier trimestre, notre chiffre d’affaires s’inscrirait en légère croissance par rapport à l’an dernier, mais très loin de son rythme habituel de 5 %. 

Quelles mesures allez-vous mettre en place pour accompagner votre activité dans les prochains mois ?

A ce jour, Vygon dispose de réserves de trésorerie suffisantes pour passer la crise et continuer de financer ce qui doit l’être. Alors même que beaucoup de sociétés fortement endettées se trouvent aujourd’hui sous-capitalisées, nous n’envisageons pas, pour notre part, d’augmenter nos capitaux propres.

Notre exposition au risque de change étant relativement importante, dans des devises telles que la livre sterling, le dollar, la roupie indienne, la livre turque ou le peso colombien, nous allons adapter notre politique de couverture de ce risque. 

Surtout, nous continuerons de moderniser nos outils de gestion financière et opérationnelle, une nécessité renforcée par la crise et le travail à distance. En sus de finaliser l’automatisation de la gestion du poste fournisseurs, nous chercherons à optimiser le pilotage de notre trésorerie et nos processus de consolidation grâce à des solutions informatiques dédiées. Plus globalement, la direction financière s’investit dans la mise en place d’outils de gestion de data financières et opérationnelles. Nous souhaitons progresser dans la business intelligence, afin de nous doter d’indicateurs plus poussés propres à améliorer notre performance. 

Mais l’accent ne sera pas uniquement mis sur la technologie. Nous avançons sur la refonte de nos process clés de manière à permettre leur simplification, leur homogénéisation et, bien entendu, de les rendre plus sûrs. Un volet de ce chantier concernera plus spécifiquement la cybersécurité.

Comme beaucoup d’entreprises, nous attendons beaucoup du plan de relance annoncé il y a dix jours par le gouvernement. La baisse des impôts de production de 10 milliards d’euros l’an prochain est une bonne mesure. L’enjeu est important pour Vygon, qui dispose de six sites industriels en France et verse chaque année plusieurs centaines de milliers d’euros d’impôts de production à l’Etat. Nous accueillons également favorablement le maintien de la baisse programmée de l’impôt sur les sociétés. De telles mesures sont propres à soutenir la compétitivité de toute entreprise ayant fait le choix, comme nous, de ne pas délocaliser son activité à l’étranger.