Dossier partenaire FIR

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Les entreprises et les investisseurs face au changement climatique

12 février 2021 - Proposé par le FIR

Recherche académique : Dans sa thèse, Nora Pankratz, lauréate du Prix FIR-PRI de la meilleure thèse doctorale, interroge le rôle des entreprises dans la lutte contre le changement climatique, en mettant en exergue l’influence que revêt l’urgence climatique sur la redéfinition par les entreprises de leurs objectifs, à rebours de la théorie traditionnelle des entreprises, ainsi que sur le rôle joué par les investisseurs.

Les chapitres de cette thèse examinent le coût du changement climatique au niveau de l'entreprise, la sensibilisation des investisseurs aux répercussions financières du changement climatique, l'adaptation des chaînes d'approvisionnement aux chocs climatiques, ainsi que les implications de la propriété d'initiés et des mécanismes de gouvernance pour la fixation du prix des dettes des entreprises. Les trois études sont liées par leur objectif de mieux comprendre les relations entre les questions financières, le comportement des entreprises et les questions socio-économiques. L’objectif de l’auteur est de générer de nouvelles perspectives pour les investissements des entreprises en considérant les défis sociétaux sous un angle financier.

La thèse contribue à la littérature sur ce sujet en se concentrant ainsi sur trois enjeux distincts :

Dans un premier chapitre, l’auteur se concentre d’abord sur l’évaluation des effets financiers des risques climatiques physiques par les investisseurs, en prenant comme cas d’étude l’augmentation des jours de températures extrêmes et ses répercussions éventuelles sur la performance des entreprises cotées (e.g. résultats financiers) – notamment en se fondant sur la littérature qui étudie la relation entre stress thermique et la productivité des intrants. Plus particulièrement, l’auteur se fonde sur une hypothèse simple : si les températures extrêmes revêtent des effets néfastes sur les entreprises mais que acteurs du marché sous-estiment de tels effets, alors les attentes en matière de performance financière de ces derniers devraient systématiquement être trop élevées au cours des périodes où les entreprises sont particulièrement exposées à des conditions climatiques défavorables. En ce sens, le chapitre étudie l'écart entre les prévisions des analystes et les bénéfices réels aux dates d'annonce, et estime les rendements « anormaux » autour des annonces de bénéfices des entreprises, puis lie ces deux indicateurs de « surprise » pour les investisseurs avec les mesures de l'exposition des entreprises aux températures extrêmes. Les résultats montrent que les investisseurs n'anticipent pas suffisamment les effets financiers dus au réchauffement : aussi, tant les « surprises » en matière de bénéfices que les rendements des annonces deviennent de plus en plus négatifs au fur et à mesure de l'augmentation des jours de températures extrêmes sur les sites des entreprises. Aussi, le chapitre met en exergue les incitations financières importantes que peuvent constituer des investissements croissants dans l’adaptation au changement climatique.

Dans un second chapitre, l’auteur analyse dans quelle mesure l'adaptation des entreprises au changement climatique peut revêtir des conséquences sur les dynamiques commerciales internationales, en prenant comme constat évident l’exposition plus que proportionnelle à leur part dans les émissions de gaz à effet de serre passées et futures des pays en développement. Il est en effet vraisemblable, au vu de la littérature, que les coûts du changement climatique pourraient être partagés entre économies développées et économies en développement, via les réseaux de la chaîne d'approvisionnement. Aussi, si les clients des entreprises fortement exposées à l'intensification du réchauffement climatique partagent la « charge financière » issue de cette dernière, ils pourraient choisir de coopérer avec d'autres fournisseurs dans des endroits plus « sûrs », participant par-là à un déplacement de l’activité économique vers des pays – le plus souvent développés - moins exposés. L’auteur effectue ainsi une analyse empirique de ces hypothèses, en se fondant sur la littérature sur la propagation des chocs idiosyncrasiques dans les réseaux de fournisseurs, et en combinant des données sur les relations entre les entreprises dans la chaîne d'approvisionnement et leurs performances financières, avec des informations sur leur exposition aux risques climatiques physiques. Le résultat est flagrant : les entreprises sont à la fois directement et indirectement touchées par les chocs climatiques, et ces derniers revêtent des effets négatifs directs sur les revenus et recettes d'exploitation du fournisseur lui-même. Ces chocs diminuent indirectement les revenus et les recettes d'exploitation de leurs clients les plus éloignés, notamment du fait des dépendances de production. Enfin, les tendances en matière d'exposition aux risques climatiques influencent la durée des relations entre les partenaires de la chaîne d'approvisionnement.

Enfin, le troisième chapitre porte sur la gouvernance d'entreprise et ses implications en matière de valorisation des titres de créance des entreprises. En se fondant sur le champ de littérature économique en plein essor que constituent la gouvernance d’entreprise et sa régulation, l’auteur étudie les mécanismes de propriété des entreprises, les droits des actionnaires et le risque d'expropriation du point de vue des détenteurs d'obligations. En se fondant sur des données relatives à la propriété des entreprises et aux écarts de rendement des obligations d'entreprises (i.e. 10 470 obligations d'entreprises émises publiquement par 1 222 entreprises dans 48 pays sur la période 2003-2014), le chapitre opère le constat qu’un degré plus élevé d’ « insider ownership » (i.e. pourcentage d'actions que les directeurs, cadres et autres personnes participant à la gestion d'une entreprise détiennent directement, par l'intermédiaire de sociétés privées ou obtenues par l'exercice d'options d'achat d'actions par les employés) est associé à des écarts de rendement plus élevés – relation positive qui se maintient après le contrôle des mesures de la prise de risque, et qui révèle que le prix des obligations protège contre l’ « insider ownership ». Or, la tarification de la « propriété d'initiés » sur les marchés obligataires revêt des implications sur les pratiques de transparence et la politique de gouvernance d'entreprise. L’auteur conclut qu’il pourrait se révéler utile de déployer davantage d'efforts pour améliorer la réglementation, la qualité de de la transparence, l'efficacité du conseil d'administration et les droits des actionnaires afin de contrôler efficacement les transactions d'initiés puissants, ce qui soulève la question de la s'interroger sur la manière dont ces efforts affectent l'évaluation de la propriété des initiés par les détenteurs d'obligations.

À propos de l’auteur de l’article

  • Nora Pankratz a obtenu un Master en commerce international et finance durable de l'Université de Maastricht en 2015, puis a débuté sa thèse de doctorat dans la même université sous la supervision de Rob Bauer et Jeroen Derwall. Elle a présenté ses travaux lors de conférences et de séminaires internationaux, a suivi en 2017 les cours de la Toulouse School of Economics en tant que chercheur invité par Sébastien Pouget puis, en 2018, a été invitée chercheur au centre 427 de l’Université de Berkeley. La bourse de recherche du Prix FIR-PRI a facilité le financement de ces visites. Depuis septembre 2019, Nora Pankratz est chercheuse (post-doctorat) à la Luskin School of Public Affairs de l’Université de Californie. Son profil LinkedIn
  • Retrouvez les travaux vainqueurs des Prix FIR-PRI « Finance & Développement durable » sur www.fir-pri-awards.org