Gestion d'actifs

Table ronde

Gestion actions thématiques : un vecteur de diffusion de l‘investissement responsable ?

Funds Magazine - 7 mai 2020 - Propos recueillis par Catherine Rekik

L’offre de fonds thématiques ne cesse de se développer. De nombreux fonds sont lancés sur la même thématique au même moment. Ils rencontrent beaucoup de succès aussi bien auprès des institutionnels que de la clientèle privée et captent une part importante de la collecte sur les fonds durables.

L’offre de fonds thématiques s’est beaucoup étoffée ces dernières années, avec beaucoup de lancements notamment sur la thématique environnementale. Comment expliquez-vous les raisons du succès de cette offre auprès des clients ?

Béatrice Verger. Les raisons de ce succès sont très différentes en fonction du type de clientèle. Depuis cinq ans environ, parler des fonds thématiques à la clientèle de particuliers, dans les réseaux ou dans les banques privées, est une façon de parler de la finance et de l’investissement sur les marchés actions. Cela permet de faire écho avec des sujets de la vie quotidienne. En répondant à des enjeux de développement durable – environnement, égalité sociale, etc. –, ces fonds thématiques donnent du sens à l’épargne des particuliers. Au fil du temps, ces fonds ont également montré qu’ils étaient capables de dégager de la performance, parfois supérieure à celle d’un portefeuille actions européennes ou internationales classique. Ils combinent des histoires à raconter et du rendement. Du côté des investisseurs institutionnels, l’offre a été favorisée par la réglementation, en France l’article 173, ainsi que par l’Accord de Paris, qui donne un cadre macroéconomique et montre qu’il faut orienter les investissements vers des scénarios «2 degrés», ce qui privilégie les fonds ayant une thématique environnementale.

Françoise Cespedes. Chez Aviva Investors, nous pensons que les fonds thématiques ont un double avantage. Ils permettent de répondre à des problématiques qui sont au cœur des préoccupations et des engagements de nos clients, comme le changement climatique, mais ils permettent aussi aux gérants actifs, spécialistes de la sélection de valeurs de se différencier dans un univers très concurrentiel sur les fonds actions traditionnels et de recréer de la proximité avec la clientèle, aussi bien retail qu’institutionnelle, avec une nouvelle offre de gestion. La définition d’un univers d’investissement pertinent et d’un process de gestion et la sélection de valeurs requièrent une réelle expertise qui peut ainsi s’exprimer autour de thématiques particulières.

Nicolas Bénéton. RobecoSAM a toujours été très attaché au développement durable et à tout ce qui touche les enjeux fondamentaux. C’est ainsi que nous avons développé notre gamme depuis une vingtaine d’années. Nous avons lancé des fonds, mais pas en grand nombre, sur des thématiques qui parlent aux clients. Si la thématique est bien définie, elle est suffisamment précise pour interpeller le client et lui donner une bonne visibilité quant aux sujets abordés avec l’assurance qu’ils le sont de manière approfondie. Du côté de la gestion, cette offre prend le relais de certaines gestions actives. Dans un contexte de marchés de plus en plus difficiles, les approches purement sectorielles ou géographiques sont quelque peu brouillées, les entreprises ayant des expositions très diversifiées. Les fonds thématiques donnent plus de lisibilité et permettent de mettre en œuvre une vraie gestion active car les gérants se différencient plus naturellement des indices. Cela renouvelle donc la gestion active fondamentale en termes de sélection de valeurs.

Vafa Ahmadi. CPR AM est, avec l’ensemble du groupe Amundi, un acteur engagé de la gestion d’actifs et a su développer une offre en investissement responsable adaptée aux besoins de ses clients. Nous avons en effet construit notre propre approche ESG par les risques que nous déployons sur nos fonds thématiques. La dynamique est très forte puisque les fonds, toutes classes d’actifs incluses, qui intègrent les critères ESG bénéficient d’une collecte plus forte que les fonds classiques. La prise en compte des enjeux ESG devient une priorité fondamentale pour nos clients, et est dorénavant au cœur de toutes les considérations de l’écosystème financier. En outre, les Objectifs de développement durable (ODD) identifiés par les Nations unies à horizon 2030 offrent un cadre unique pour l’investissement responsable. Ils proposent un référentiel et des indicateurs de suivi communs pour les Etats et entreprises pouvant s’insérer notamment dans la gestion de nos fonds thématiques. 


Les lancements récents sont souvent liés à l’investissement responsable. Cependant, ces deux approches de gestion n’ont pas toujours été liées…

Vafa Ahmadi. Pour moi, la gestion thématique est un triptyque qui allie performance, sens et congruence. Elle répond à trois questionnements des investisseurs. Il faut toujours partir du besoin des clients. Nous avons mené une étude chez CPR AM, durant plus de deux mois, sur la performance des fonds thématiques sur 15 ans. Au départ, il n’y avait qu’une douzaine de fonds puis la catégorie s’est enrichie. A l’exclusion des fonds sectoriels y compris ceux qui ont changé d’optique d’investissement, sur 15 ans, les fonds thématiques ont dans l’ensemble surperformé les marchés aussi bien en brut qu’en net. Ils répondent donc bien à la première interrogation des investisseurs en termes de performance alors que ce n’est pas systématiquement le cas de la gestion traditionnelle. Deuxièmement, si la gestion thématique existe depuis 11 ans chez CPR AM et depuis plus longtemps dans d’autres maisons, c’est bien parce qu’elle répond à un besoin. Elle apporte du sens à leur investissement. La grille de lecture des investisseurs était un peu désuète, pas complètement dysfonctionnelle mais un peu dépassée. Si l’on opte pour une approche géographique, au sein d’un même pays comme les Etats-Unis, on peut avoir des performances allant de – 80 % à + 200 %. Au sein d’un même secteur, les écarts de performance peuvent être considérables. Dès lors, la grille de lecture thématique semble pertinente : quels sont les fondamentaux qui poussent un titre de façon plus probante que son appartenance à un pays ou à un secteur ? Enfin, les fonds thématiques n’étaient, en effet, pas aussi durables il y a trois ou quatre ans. Ils le sont devenus parce qu’il y a une congruence des problématiques, parce que les questions qui préoccupent les investisseurs institutionnels et de plus en plus les clients particuliers sont les mêmes que celles qui sont au centre de l’attention des investisseurs que nous sommes. Depuis trois ans, nous avons donc une convergence vers des fonds thématiques de plus en plus durables et avec des mesures d’impact qui deviennent partie intégrante de la gestion thématique désormais.

Anne Delaroche. Dans le métier de conseiller en gestion de patrimoine, le premier travail à faire est de déterminer le profil de risque de nos clients et de leur apporter la meilleure rémunération en fonction de leur profil. Pour choisir les supports d’investissement, il y a tout un travail d’analyse à effectuer, plutôt quantitative pour ma part, et une des difficultés concerne la typologie des fonds. Les catégories existantes ne sont pas toujours pertinentes et ne permettent pas forcément une bonne distinction entre les fonds, notamment en termes de niveau de risques. Au-delà des grandes catégories large caps/mid-caps, pays ou secteurs, il faut que les typologies soient pertinentes. Parfois, un certain type de fonds n’apporte pas forcément grand-chose à une catégorie de fonds généralistes et à la construction de l’allocation, notamment pour baisser le niveau de risque d’un portefeuille. Choisir une approche ISR ne définit pas une catégorie. Nous pouvons donc proposer à nos clients l’ensemble de la gamme avec un filtre ISR sans que cela pose problème. Et il est intéressant de le leur proposer car ils y adhèrent assez rapidement.


Les clients adhèrent-ils à une thématique ou à l’ISR en général ?

Anne Delaroche. Nous sommes face à des clients qui n’ont pas forcément une connaissance très étendue des possibles. Il faut faire beaucoup de pédagogie : qu’est-ce qu’un fonds ? Comment ça marche ? Une fois ce travail d’explications réalisé, les clients comprennent et adhèrent à l’ISR, si tant est qu’on leur ait bien expliqué qu’il n’y a pas de différence de performance entre un ISR et un non-ISR en moyenne.

Nicolas Bénéton. Nous abordons là la gestion ISR dans son ensemble et plus exactement l’approche best-in-class : le gestionnaire applique un filtre ESG mais souvent sans autre objectif, le gérant va chercher à compenser les effets du filtre, donc la différence avec des fonds traditionnels n’est pas toujours tangible. Les gestions thématiques sont précisément venues pallier cela auprès de la clientèle de particuliers.

Pour aller au-delà du best-in-class qui investit dans tous les secteurs de manière indifférenciée, la gestion thématique permet de tirer pleinement parti de ses investissements, c’est-à-dire de se définir un univers plus réduit qu’un indice et d’aller exploiter ses opportunités plutôt que d’avoir un univers large mais avec des contraintes supplémentaires.

La gestion thématique permet de tirer le maximum de valeur ajoutée dans un cadre bien précis.

Béatrice Verger. Le best-in-class n’a jamais été très plébiscité par les investisseurs privés contrairement à la gestion thématique qui, elle, permet d’identifier les entreprises répondant concrètement à un enjeu environnemental et/ou social ou, mais aussi à des thématiques hors développement durable comme les disruptions technologiques qui ont eu beaucoup de succès auprès des épargnants particuliers. Les fonds thématiques permettent d’exploiter pleinement des secteurs d’activités. Selon les thèmes, les investisseurs savent qu’ils vont être exposés à certains secteurs plutôt qu’à d’autres. Tout cela donne un caractère encore plus marqué et plus engagé de la part de la gestion.


Un thème rassemble plusieurs secteurs, mais à partir de quel moment considérez-vous qu’il constitue un univers d’investissement ?

Françoise Cespedes. Il faut éviter de choisir des thèmes qui soient trop restreints en termes de secteurs et donc de se retrouver finalement avec un univers d’investissement limité pour le gérant, présentant des déformations sectorielles qui risquent d’impacter la performance à court terme. Il faut trouver des thématiques qui couvrent plusieurs zones et secteurs, suffisamment de terrains de jeux pour éviter les biais.

Tout sujet ne peut pas devenir un thème d’investissement. A titre d’exemple, tous les Objectifs de développement durable (ODD) définis par les Nations unies ne sont pas consistants mais certains d’entre eux peuvent constituer des thématiques de gestion très intéressantes ; nous en avons retenu trois dans notre fonds multi-actif Aviva Croissance Durable ISR : la lutte contre le réchauffement climatique, la préservation des ressources de la planète et l’amélioration des conditions de vie des individus.

Vafa Ahmadi. Il faut bien comprendre les fondamentaux d’une thématique et cerner toutes les dimensions et facettes. Un fonds thématique est un fonds multisectoriel et multidimensionnel, avec des secteurs orthogonaux. Si je lance un fonds sur le vieillissement de la population par exemple avec les secteurs de la pharmacie, de la technologie médicale et de la dépendance, je n’ai pas forcément d’orthogonalité. Une thématique se met en place à partir du moment où on a compris son intégralité et abordé l’ensemble des secteurs dans sa définition. La notion d’orthogonalité est importante pour la gestion, en particulier pour la gestion des risques.

Que désigne la notion d’orthogonalité dans la gestion thématique ?

Vafa Ahmadi. Cela désigne des comportements différents selon les phases de marché. La santé et l’industrie, par exemple, sont des secteurs orthogonaux. Cela permet d’apporter de la diversification dans le fonds et d’améliorer le maximum drawdown (perte maximale enregistrée par un portefeuille sur une période donnée – ndlr).

Béatrice Verger. En tant qu’asset manager, nous devons proposer à nos clients un panel de fonds thématiques, avec des profils différents. Ils peuvent ainsi construire un portefeuille complet avec plusieurs fonds thématiques qui ne se comportent pas de la même manière en fonction des cycles de marché.

Nicolas Bénéton. Pour construire un fonds thématique, il faut une colonne vertébrale, une mégatendance qui peut se décliner sous différents secteurs, et des moteurs de performance diversifiés.


L’intérêt des clients privés pour les thématiques et l’investissement responsable est réel, comme le montrent de nombreuses études. Mais ces clients sont-ils pour autant demandeurs de produits spécifiques ou de fonds dédiés à la lutte contre le réchauffem

Anne Delaroche. Non, cela ne se passe pas ainsi : les clients, quels que soient les profils et les âges, sont rarement proactifs. C’est l’offre et la pédagogie autour des produits qui fait naître l’intérêt du client.

Béatrice Verger. Les clients ne sont certes pas proactifs mais, au fil du temps, la pédagogie faisant son œuvre, certains s’avèrent demandeurs. Chez BNPP AM, nous avons en effet beaucoup investi, et de longue date, sur la formation des conseillers dans nos réseaux internes. Nous les avons initiés à l’ISR et aux fonds thématiques. Ainsi armés, les conseillers sont mieux à même de parler d’investissements durables à leurs clients et disposent également pour cela d’outils marketing puissants. La partie de la clientèle déjà sensibilisée revient ensuite vers les conseillers pour formuler des demandes précises sur certains thèmes qui les intéressent. Et nous constatons que cette clientèle a augmenté ces deux dernières années.

Françoise Cespedes. Les particuliers ne sont peut-être pas encore très proactifs, mais nous constatons, à travers les retours terrain des réseaux de distribution Aviva, qu’ils ont très clairement plus d’appétence pour les fonds thématiques que pour les fonds traditionnels. Chez Aviva Investors, nous avons lancé plusieurs fonds thématiques à impact dont un fonds multi-actif Aviva Croissance Durable ISR ainsi qu’un fonds actions européennes sur la transition climatique, Aviva Investors Climate Transition European Equity, qui affichent une dynamique de collecte, tant auprès des clients institutionnels que des particuliers, supérieure à celle des fonds actions classiques. Lorsque les thématiques sont bien construites et bien expliquées, elles rencontrent l’adhésion des investisseurs.

Anne Delaroche. Je suis d’accord : une fois l’information transmise, les clients adhèrent à 100 % !

Nicolas Bénéton. Il n’y a aucune raison pour que le marché du retail soit plus hermétique qu’un autre. C’est un problème d’offre et, si cela fonctionne aujourd’hui, c’est parce que les offres comprennent pour la plupart des produits bien pensés, performants et élargis à de nouveaux thèmes. Nous avons également beaucoup travaillé sur la gestion du risque spécifique à ces produits, ce qui était souvent leur point faible il y a une dizaine d’années.

Certaines banques privées ont pris l’initiative de basculer l’ensemble de leur offre en ISR et ce n’est pas étonnant de voir que c’est là que la demande a le plus progressé. Chez Robeco, nous sommes convaincus que la qualité de l’offre est un point clé.

Vafa Ahmadi. Nous entretenons un dialogue permanent avec nos clients pour faire naître des idées, co-concevoir mais aussi ajuster... C’est finalement auprès de nos partenaires que nous testons l’appétit pour nos convictions. Nos stratégies thématiques sont d’ailleurs régulièrement référencées par des réseaux de distribution partenaires, en France comme à l’international, notamment nos fonds sur le vieillissement de la population, la disruption, ou encore nos thématiques ESG répondant aux défis mondiaux sur l’alimentation, l’éducation, le climat, les inégalités.

Cette offre de fonds thématiques a été conçue pour la distribution à l’origine…

Vafa Ahmadi. Chez CPR AM, nous avons en effet conçu cette offre pour le client particulier à l’origine et elle est toujours davantage portée par ce segment de clientèle. Je constate cependant, lors de mes déplacements au Moyen-Orient, en Amérique latine ou en Asie, que nous sommes de plus en plus sollicités pour faire de la pédagogie auprès des fonds souverains sur différents aspects d’un fonds thématique.

Récemment, j’ai passé plus d’une heure à expliquer, à la demande d’un fonds souverain du Moyen-Orient, comment nous avions conçu notre nouveau fonds destiné à réduire les inégalités sociales dans le monde par nos choix d’investissement. Aujourd’hui, l’offre est là mais il y a également une demande croissante, notamment des appels d’offres de banques privées en Europe pour concevoir des fonds sur certains thèmes. Il y a cinq ans, c’était davantage un marché d’offre mais c’est désormais plus équilibré entre offre et demande.


La demande pour telle ou telle thématique diffère-t-elle en fonction des pays ?

Vafa Ahmadi. La demande est très différente d’un pays à l’autre. L’étude que nous avons menée montre qu’en Asie, 75 % à 80 % de la demande porte sur la technologie. C’est une composante culturelle forte, les investisseurs asiatiques privilégient plus la croissance que la gestion du risque ou la diversification du portefeuille. Les Etats-Unis sont plutôt un marché naissant pour la gestion thématique, plutôt orienté sur la technologie également. En Europe, c’est plus équilibré entre la technologie, le vieillissement de la population, les changements climatiques ou les habitudes de consommation.

Béatrice Verger. Historiquement, les pays du nord de l’Europe sont assez ouverts à ce type d’investissements, plus encore que les pays du Sud même si cette offre s’est plutôt bien développée en Italie ces dernières années. La Belgique est un pays où l’investissement responsable est très présent, avec des acteurs qui font le choix de vendre cette offre par défaut comme c’est le cas pour notre réseau BNP Paribas Fortis. Et dans cette offre, les fonds thématiques ont la part belle.

Vafa Ahmadi. L’intérêt pour les fonds climatiques est assez partagé en Europe. Les pays nordiques ont été assez avant-gardistes en matière d’ESG, de durabilité et de préservation de l’environnement mais, aujourd’hui, c’est une lame de fond partout.

Nicolas Bénéton. Nous voyons émerger une nouvelle demande en Europe. Les thématiques gérées par Robeco sur la consommation et la technologie étaient déjà bien implantées partout. Les thématiques de RobecoSAM, directement en lien avec le développement durable, prennent plus d’importance aujourd’hui, que ce soit en Scandinavie ou en Espagne. En Scandinavie, les investisseurs privilégiaient la durabilité à travers les problématiques climatiques par des approches quantitatives ESG plus que thématiques. Les deux se rencontrent aujourd’hui et nous voyons une demande plus importante en lien avec le développement durable. En Espagne, le retail est déjà ouvert aux fonds thématiques depuis longtemps et s’élargit désormais aux thématiques durables. Cette appétence pour la recherche de sens est un phénomène nouveau et permet de se distinguer des nombreux fonds thématiques déjà distribués.

Françoise Cespedes. La technologie et la sécurité sont des thèmes qui intéressent beaucoup les pays anglo-saxons mais nous constatons au travers des différentes implantations d’Aviva Investors une hausse de l’appétence pour tout ce qui est lié au climat et à la durabilité des investissements. Notre équipe ESG qui compte une vingtaine de personnes, basée à Londres et à Paris, a d’abord beaucoup travaillé sur les sujets de gouvernance (G) chers aux pays anglo-saxons. Elle s’investit de plus en plus sur les thématiques d’environnement (E) comme le climat et sur les thématiques sociales (S). La France ainsi que les pays nordiques ont été assez en avance sur ces sujets mais nous sommes aujourd’hui rejoints par le Royaume-Uni et les autres pays européens tels que l’Italie. Nos commerciaux constatent également aux Etats-Unis un intérêt croissant pour les thématiques liées au climat au-delà des fonds purement ISR.

Anne Delaroche. Du côté de mes clients, l’intérêt pour ces produits n’est pas lié à des profils particuliers ou à une tranche d’âge. Par exemple, la doyenne de mes clients, âgée de 96 ans, a tout de suite adhéré à cette catégorie d’investissement. C’est une nouvelle façon d’envisager la gestion et je suis convaincue qu’il n’y aura pas de retour en arrière. L’exigence de la clientèle sur tous ces sujets va se renforcer.

Du côté de l’offre, il y a parfois des lancements concentrés sur une thématique en particulier, la technologie ou la robotique par exemple, un effet de mode qui attire des flux importants. Cela ne pose-t-il pas un problème de valorisation pour les titres détenus dans ces portefeuilles et donc un risque ?

Vafa Ahmadi. C’est en effet le principal risque qu’évoquent la plupart des clients, en particulier les institutionnels. Ils nous interrogent par exemple sur la robotique : nombre de valeurs cotées dans le monde, montants investis dans la thématique, impact d’une dégradation des fondamentaux sur la gestion. Ces fonds ont connu de belles performances mais s’agit-il de fonds thématiques ou de fonds sectoriels au sens large ? Près de 98 % des robots sont industriels, il y a peu de robots de services ou chirurgicaux, ce secteur est donc dépendant des investissements industriels. Certains univers d’investissement manquent d’orthogonalité et c’est un vrai sujet de gestion de risque.

De façon plus large, la sélection de titres sur la base de critères ESG n’entraîne-t-elle pas une concentration des investissements sur les sociétés les mieux notées et donc aussi un problème de valorisation à terme ?

Nicolas Bénéton. Ce risque existe mais il concerne peu les gérants actifs que nous sommes. Il concerne plutôt la gestion passive. Les ETF thématiques illustrent bien le risque décrit précédemment : la plupart se concentrent sur un certain nombre de valeurs clairement identifiées comme appartenant à une voire plusieurs thématiques, avec des flux qui se dirigent de façon passive et au même moment au même endroit.

Par ailleurs, la sélection de valeurs parmi les mieux notées pourrait avoir un effet vertueux si, un jour, la gestion passive décidait de pointer les entreprises les moins performantes en termes de qualité ESG dans les indices mondiaux. Ce jour-là, on verra peut-être à l’inverse un effet d’éviction qui pourrait être vertueux pour l’ensemble du marché.

Il est donc préférable de privilégier la gestion active dans une approche thématique…

Nicolas Bénéton. Même si les approches thématiques passives peuvent être pertinentes dans certains cas, nous en sommes effectivement convaincus. De façon générale, les approches actives permettent de définir des univers plus larges et plus adaptés tout en ajoutant de la valeur grâce à la sélection de titres.

Béatrice Verger. A l’inverse, pour certaines thématiques naissantes pour lesquelles l’univers d’investissement n’est pas suffisamment large pour faire du stock-picking, la gestion passive peut être un premier point d’entrée, tout en tenant compte des risques évoqués précédemment.

Quelles sont vos sources d’inspiration pour développer de nouvelles thématiques ? Quels sont les critères requis pour pouvoir construire un univers d’investissement ?

Françoise Cespedes. En amont de la création d’un fonds thématique, nos analystes ESG effectuent tout un travail afin de déterminer les tendances émergentes puis d’analyser leurs pertinences et intérêts dans une optique d’investissement. Ils sélectionnent ensuite une série de métriques et d’indicateurs qui vont permettre la création de filtres d’exclusions lorsque cela est nécessaire et par la suite la création d’un processus d’investissement robuste et transparent. Par exemple, nous avons travaillé avec Aviva France sur l’implémentation d’une stratégie de gestion basée sur une sélection de trois Objectifs de développement durable (ODD) au cœur de l’engagement responsable du groupe. Nous y avons ensuite appliqué des filtres d’exclusions en adéquation avec les valeurs de l’assureur, à l’image des producteurs de tabac et nous sélectionnons en portefeuille seulement les valeurs dont l’impact est positif sur les trois ODD sélectionnés.

Chez Aviva Investors, nous nous reposons sur une équipe de plus de 20 analystes ESG, qui vont choisir les bons indicateurs pour pouvoir construire le portefeuille, asseoir le processus d’investissement sur des éléments qualitatifs et quantitatifs, et suivre en aval la partie reporting. Il faut également pouvoir expliquer aux clients la sélection de valeurs en fonction d’un processus pérenne dans le temps et garant de transparence et de performance.

Béatrice Verger. Notre équipe de recherche ESG, une dizaine d’analystes spécialisés par secteur, constitue notre point de départ. Leur analyse permet d’identifier les nouveaux enjeux qui émergent d’un point de vue environnemental ou social. C’est de concert avec eux que nous réfléchissons à la possibilité de construire des univers d’investissement suffisamment larges pour pouvoir avoir une gestion active et faire du stock-picking. Une fois que nous avons identifié un thème innovant et porteur et les sous-thèmes corrélés, nous sélectionnons des entreprises qui proposent des produits ou des services contribuant à la résolution de l’enjeu défini. Nous regardons la part du chiffre d’affaires concernée afin de disposer d’un élément quantifiable que nous pouvons communiquer à nos clients. Cette part doit être d’au moins 20 % pour des portefeuilles composés de grandes capitalisations boursières ou de 50 % pour des portefeuilles de valeurs moyennes comme c’est le cas pour notre stratégie sur le changement climatique.

Nicolas Bénéton. Prenons l’exemple de la stratégie sur l’économie circulaire que RobecoSAM a lancée en janvier. Dans le thème de la raréfaction des ressources, c’est la partie amont, plus industrielle, qui avait été privilégiée dans la stratégie Smart Materials qui investit dans les ressources naturelles et leur utilisation dans les processus de production. Nous avons étendu ce concept d’économie circulaire en incluant certaines technologies comme la digitalisation et les secteurs de la consommation (nutrition, habillement, style de vie). Cela permet d’explorer un nouveau gisement thématique qui trouve sa place au sein de la gamme existante. Nous nous assurons également que toutes les entreprises sélectionnées dans le fonds ont un minimum de chiffre d’affaires en lien direct avec le thème.

Vafa Ahmadi. Nous constatons un basculement de la génération d’alpha financier (chaque univers devait démontrer un certain niveau de surperformance dans le temps), qui reste le socle, vers davantage de considérations d’ordre sociétal par exemple. Quand nous lançons un fonds sur l’éducation ou la réduction des inégalités sociales, il est évident que nous cherchons toujours à faire de la performance puisque c’est notre obligation fiduciaire première mais nous voulons aller au-delà en créant un impact positif sur notre environnement et notre communauté. Les constructions des univers d’investissement sont donc de plus en plus complexes car ils embarquent plus que de l’alpha financier. Cela va au-delà de l’intégration des critères ESG et les méthodologies tendent à se complexifier. C’est là que se trouve notre principale valeur ajoutée, ce qui nous permet de nous différencier de la gestion passive.


A l’obligation de performance de certains fonds thématiques récemment lancés s’ajoute donc la nécessité de rendre compte de l’impact produit par les investissements ?

Vafa Ahmadi. La promesse de surperformer les marchés sur le long terme est la raison d’être des fonds thématiques, mais au-delà, pour le fonds CPR Invest – Social Impact que nous venons de lancer, nous avons développé une méthodologie qui définit en premier lieu ce que sont les inégalités en fonction des appartenances sociales ou géographiques. L’élaboration de cette méthodologie a demandé plus d’un an de travail. Ensuite, l’univers construit avec nos analystes ESG et l’équipe de gestion tend à générer l’alpha financier tout en respectant les critères ESG et l’impact positif sur les critères définis qui deviennent des contraintes de gestion.

Les clients sont-ils sensibles à la notion d’impact ?

Anne Delaroche. L’investissement responsable entraîne des questions. Les clients veulent savoir de quelle façon ils ont agi et quel a été leur impact. L’ambition des clients n’est pas forcément de changer le monde mais un peu quand même… Tout ce que je viens d’entendre est très intéressant, j’aimerais en savoir plus et pouvoir communiquer davantage en m’appuyant sur des reportings. Il y a vraiment un effort à faire de ce côté-là car il y a un vrai appétit des clients une fois qu’ils ont franchi le pas.

Vafa Ahmadi. Quand nous parlons d’éducation et que nous montrons que pour chaque million d’euros investi, nous avons financé l’enseignement d’un certain nombre d’heures dans telle ou telle université, dans telle région, etc., cela fait vraiment la différence auprès des investisseurs. La thématique doit rester compréhensible pour les investisseurs qui cherchent à aligner le sens sur les opportunités d’investissement.

Anne Delaroche. Mais comment transmettre cette information dense et complexe à nos clients ? La lecture de rapports longs prend beaucoup de temps, que n’avons pas forcément pour parler de ces sujets. Il faudrait trouver un moyen plus accessible et plus vivant pour expliquer et rendre compte de cet impact.

Vafa Ahmadi. Même s’il n’est calculé qu’une fois par an, nous communiquons le rapport d’impact de notre fonds CPR Invest – Education avec les reportings mensuels. Toutes les données n’étaient pas publiques mais nous avons envoyé une vingtaine de questions à toutes les sociétés appartenant à notre univers d’investissement pour les obtenir. Nous avons eu un taux de retour de plus de 75 % au bout de cinq mois. A partir de là, nous avons estimé que nous avions suffisamment de données pour faire un rapport d’impact. Ces données sont aujourd’hui le nerf de la guerre.

Nicolas Bénéton. Il est en effet compliqué d’obtenir certaines données. Nous sommes donc assez prudents en ce qui concerne les mesures d’impact surtout dans le domaine des actions cotées. Publier une fois par an est une bonne pratique. Il faut aussi essayer de garder des portefeuilles avec un taux de rotation faible sinon la mesure d’impact n’a pas vraiment de sens. Il s’agit enfin de trouver des mesures qui correspondent à des couvertures suffisantes dans le portefeuille. Les écueils sont donc nombreux et il ne faut pas tomber dedans en vendant des promesses de tel ou tel impact, ce qui nous serait finalement reproché. C’est un travail minutieux, assez nouveau pour les sociétés de gestion, et nous avons tous envie de progresser sur le sujet. En ce qui concerne le dialogue actionnarial, Robeco le place au cœur de ses stratégies depuis de longues années et contribue bien sûr à générer un impact.

Béatrice Verger. La mesure d’impact est le challenge, sur lequel nous travaillons tous. Avec l’exemple mentionné précédemment sur l’éducation, nous voyons bien le travail fourni pour un fonds pour parvenir à faire un rapport d’impact. La prudence est donc de mise, on ne peut pas faire ce travail n’importe comment et communiquer sur des données que les clients, surtout les particuliers, pourraient ne pas comprendre. Ils pourraient nous reprocher ensuite de faire trop de marketing. Il faudra patienter un peu pour avoir des reportings de mesures d’impact de qualité. Nous procédons par étape en commençant par l’empreinte carbone tandis que l’engagement actionnarial et le dialogue avec les entreprises sont déjà bien engagés. Chez BNPP AM, nous voulons capitaliser sur le vote en assemblée générale et montrer que l’on peut avoir de l’impact via cet engagement. C’est une façon d’influencer les directions des entreprises pour qu’elles améliorent leurs pratiques.

Anne Delaroche. Ce sont des sujets sur lesquels il serait peut-être préférable de communiquer de façon qualitative plutôt que quantitative. Les clients montrent plus d’intérêt pour un compte-rendu synthétique rédigé autour de quelques exemples marquants que pour des tableaux de chiffres.

Françoise Cespedes. Bien que nous fournissions un reporting précis et transparent contenant notamment déjà un impact carbone, il est vrai qu’à ce stade, tout le monde se heurte encore au sujet des données disponibles et des différents calculs de mesures d’impact. Il faudrait une certaine harmonisation des données communiquées par les uns et les autres. Les clients institutionnels ont un rôle à jouer car ils doivent eux-mêmes communiquer sur la manière dont ils investissent et comment leurs investissements peuvent limiter les effets négatifs sur le climat. C’est grâce à eux que nous pourrons évoluer vers davantage d’harmonisation dans l’élaboration des reportings des sociétés de gestion. Cela permettra aussi de pouvoir comparer les gestions entre elles et les impacts des différents fonds gérés. Cela facilitera la lecture pour tous les clients.

Nous avons fait face, au printemps, à une situation inédite avec l’épidémie de Covid-19 qui durant plusieurs semaines a affecté notre quotidien et provoqué des secousses sur les marchés financiers. En mars, lors d’épisodes de forte volatilité, qu’avez-vous observé chez les clients investis dans les fonds thématiques ? Pensez-vous que cette crise peut renforcer l’attrait pour certaines thématiques et pour l’investissement responsable de façon générale ?

Béatrice Verger. Au sein de BNPP AM, sur le mois de mars, nous n’avons pas constaté de retraits massifs de nos clients sur les fonds thématiques mais plutôt quelques arbitrages vers des fonds ayant des profils plus défensifs au sein de notre offre de fonds thématiques, car exposés à la santé par exemple. Il conviendra d’analyser dans quelques mois le comportement des investisseurs tout au long de cette crise mais nous pouvons penser que les fonds thématiques durables, parce qu’ils répondent justement à des enjeux de long terme, vont conserver tout leur attrait.

Françoise Cespedes. Un article paru fin mars dans le Financial Times montrait que les sorties étaient moins importantes sur les fonds «durables» que sur les fonds traditionnels. Ce sont des thématiques de long terme, notamment le climat, avec des horizons d’investissement de cinq à huit ans, auxquelles les clients ont adhéré. Ces investissements ne devraient donc pas être parmi les premiers à servir de variables d’ajustement.

Vafa Ahmadi. Ce n’est pas la première crise que nous traversons. S’il est trop tôt pour mesurer les effets d’une crise qui a été très rapide, nous constatons cependant que nous n’avons pas eu de rachats. Au contraire, nous avons plutôt eu des flux positifs. Lors des précédentes crises, nous n’avons pas eu de déperdition d’actifs en dehors de l’effet marché. Le travail de pédagogie s’avère payant sur le long terme : quand un client adhère aux fondements du fonds qu’il a choisi, il en supporte les soubresauts.

Nicolas Bénéton. Depuis de nombreux mois, nous avions des flux positifs sur l’ensemble notre gamme et, en mars, les quelques sorties ont été compensées par des flux positifs d’investisseurs qui ont renforcé leurs positions. Dans des moments particuliers comme celui que nous avons vécu en mars, la pertinence de certaines thématiques se confirme. Prenons l’exemple du fonds Health Living : définie il y a dix ans, la thématique rassemble les secteurs de la nutrition, de la santé, la medtech, l’hygiène et l’activité physique, des sujets qui prennent encore plus d’ampleur en pleine crise du Covid-19. A l’inverse, la stratégie smart mobility est plus sensible alors que les perspectives de l’industrie automobile se sont brutalement détériorées. Et pourtant, nous sommes convaincus que même si le fonds devait traverser une période difficile, la situation récente va jouer un rôle d’accélérateur de notre thèse d’investissement en matière d’électrification des gammes dans l’automobile.