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L’ISR devient incontournable

Funds Magazine - 30 avril 2021 - Aurélie Fardeau

Du côté des sociétés de gestion comme des distributeurs, l’investissement socialement responsable est rentré dans les pratiques. Mais l’essor de l’offre n’est pas simple à gérer pour les intermédiaires, d’autant que ces derniers possèdent un niveau de connaissances inégal sur le sujet.

L’année 2020 a été charnière pour l’investissement socialement responsable (ISR). Longtemps réservé aux investisseurs institutionnels, l’ISR s’est largement démocratisé ces dernières années, avec une accélération sur les derniers mois. Ainsi, lors de l’édition 2020 du baromètre de l’investissement responsable de CPR AM et Insight AM, les trois quarts des épargnants ont indiqué vouloir combiner la performance de leurs placements à la génération d’un impact social ou environnemental positif. Sur le terrain, toutefois, le constat est un peu plus mitigé. « La demande spontanée d’ISR est minoritaire chez nos clients car la plupart ne savent pas que cela existe. En revanche, lorsqu’on leur en parle, l’intérêt est beaucoup plus marqué maintenant », nuance Pascale Baussant, gérante de Baussant Conseil.

Mus par cette évolution, les conseillers en gestion de patrimoine (CGP) aussi ont fini par prendre le virage de l’ISR. L’Observatoire Quantalys-BFM Business de la gestion de patrimoine montre son intérêt croissant pour les offres responsables. Dans l’édition 2020, 69 % des répondants considèrent que les approches ESG et la gestion ISR auront une place significative dans leurs conseils en 2021, alors qu’ils n’étaient que 29 % deux ans plus tôt. « Les CGP ont besoin de pouvoir répondre à leurs clients sur ce sujet, qui est un axe de différenciation notamment par rapport à la banque privée. On remarque d’ailleurs de plus en plus de cabinets qui font de l’ISR leur spécialité et qui ont la volonté de proposer une offre 100 % ISR », constate Coline Pavot, responsable de la recherche investissement responsable à La Financière de l’Echiquier.

L’offre de fonds en nette croissance

Pour répondre à cette attente, l’offre est au rendez-vous. Selon le cabinet de conseil SeaBird, « c’est une véritable vague verte qui déferle sur les marchés avec aujourd’hui plus de 2 000 fonds ISR distribués, représentant plus de 1 000 milliards d’euros – contre 600 milliards en 2018 – dont un quart est labellisé ISR sur le label français ». Cela représente plus de 600 produits labellisés actuellement. SeaBird indique par ailleurs que 40 % des fonds créés en 2020 étaient ISR. Au sein de l’assurance vie, cet essor est favorisé par la loi Pacte qui impose aux assureurs, depuis le 1er janvier 2020, de référencer au moins un support ayant obtenu le label ISR ou le label Greenfin ou investissant en partie dans la finance solidaire. A compter du 1er janvier 2022, ils devront proposer au moins une unité de compte dans chacune de ces trois catégories. De nombreux assureurs avaient anticipé cette obligation. Résultat, ces UC affichent des progressions records : fin 2019 elles pesaient 25 milliards d’euros, contre seulement 7 milliards d’euros un an auparavant. Si la croissance est forte, les valeurs en absolue restent mesurées puisque les encours d’assurance vie en unités de compte représentaient 397 milliards d’euros fin 2019.

Un constat partagé par Nortia, qui note une nette accélération du mouvement. « L’ISR avait atteint 6 % des encours du groupe fin 2020 et aujourd’hui c’est 10 %. Et la dynamique de collecte est plus importante, ce qui nous permet de nous fixer comme objectif d’atteindre 20 % des encours d’ici deux ans, sachant que les CGP se dirigent essentiellement vers des supports dynamiques. Nous sommes loin d’avoir atteint un plateau, d’autant que la thématique touche toutes les classes d’actifs. La création du label ISR pour les SCPI par exemple, va contribuer à dynamiser le marché », souligne Stéphanie Gagnier, directrice de l’offre chez Nortia. Un développement de l’offre tous azimuts qui n’est cependant pas sans poser de problèmes, comme le souligne Pascale Baussant. « Actuellement, la difficulté n’est plus de trouver des fonds mais plutôt de faire un choix. D’autant que le label n’est pas un critère suffisant car ce n’est pas une forte barrière à l’entrée avec une exclusion de seulement 20 % de l’univers d’investissement. On le voit d’ailleurs avec la hausse spectaculaire du nombre de produits labellisés », estime la conseillère. Chez certains CGP, cette multiplication des produits suscite même une certaine suspicion. « Tous les fonds basculent dans l’ISR, ce qui donne le sentiment qu’il n’y a plus de différenciation. Qu’est-ce qu’on appelle ISR ? Ce terme est totalement galvaudé. Derrière l’habillage marketing, le marché va devoir trouver plus de lisibilité pour l’investisseur final », commente ainsi Jean-Olivier Ousset, dirigeant du Centre du patrimoine.

Un besoin accru de formation

Certaines sociétés de gestion ont mis en place des formations dédiées aux CGP pour les aider à y voir clair, comme Candriam avec son Academy ou La Financière de l’Echiquier et son Ecole de l’ISR, qui a accueilli plus de 1 500 personnes depuis son lancement fin 2019. « L’inflation de produits vient avec une réglementation très dense ! Ces dernières visent une meilleure discrimination des fonds. Il faut aussi prendre le temps de poser des questions aux sociétés de gestion. C’est un point que nous avons intégré dans notre formation avec une méthodologie de sélection de fonds que nous avons appelée “Maturité ISR by LFDE ” », relate Coline Pavot.

Au niveau du régulateur aussi, l’enjeu a été identifié. « Afin de créer un socle commun de connaissances en matière de finance durable pour la Place financière de Paris, indispensable à la bonne compréhension de ces sujets et à la qualité du conseil aux clients, l’AMF a choisi d’augmenter significativement le volet consacré à ce thème dans le questionnaire de l’examen AMF », a annoncé l’autorité courant février. En outre, une nouvelle certification spécifique à la finance durable, optionnelle, va voir le jour d’ici la fin de l’année. « Les conseillers vont devoir maîtriser le sujet puisqu’un pilier dans la réglementation MIF à venir concerne les préférences ESG des clients », rappelle Coline Pavot.

En attendant, les sociétés de gestion développent des offres de portefeuille clé en main. « Certains CGP ne sont pas encore à l’aise pour choisir et expliquer à leurs clients des produits qu’ils ne maîtrisent pas bien. C’est pourquoi nous avons créé des gestions pilotées en architecture ouverte 100 % ISR et sommes de plus en plus sollicités sur ce sujet-là », indique Coline Pavot. Nortia a d’ailleurs lancé l’été dernier un mandat de gestion avec La Financière de l’Echiquier, référencé dans quatre de ses contrats. « Pour les CGP qui apprécient de faire du stock-picking, nous avons sélectionné dans nos contrats 30 fonds ISR recouvrant diverses approches, dont 20 possèdent le label ISR, 5 le label luxembourgeois et 5 le label Greenfin. Pour les autres, le mandat est un moyen simple, efficace et sûr de faire une allocation responsable. C’est aussi la garantie d’assurer l’équité des contrats qui est une obligation réglementaire des CGP », souligne Stéphanie Gagnier. 

Les ETF ESG se font une place au soleil

Si la gestion passive a pris le chemin de l’ESG avec du retard par rapport à la gestion active, elle comble son retard à grande vitesse. Pas moins de 85 ETF ESG ont été lancés au cours de l’année 2020 en Europe. Et pour la première fois, les ETF ESG ont collecté plus d’argent que les produits conventionnels, soit 45,5 milliards d’euros sur un total de 89,3 milliards d’euros, selon le Money Monitor de Lyxor ETF. De plus, les flux ont été très réguliers tout au long de 2020 malgré le krach boursier de mars. Même lors de ce mois terrible, la collecte est restée légèrement positive sur les ETF ESF alors que les supports classiques décollectaient massivement (– 26,2 milliards d’euros). En revanche, seuls une trentaine d’ETF détiennent le label ISR.

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