Restructuring

L’avocat de l’année

Philippe Druon, le redressement des entreprises comme unique credo

Option Droit & Affaires - 28 février 2020 - Emmanuelle Serrano

Restructuration

Philippe Druon, à la tête du département restructuring de Hogan Lovells depuis mai 2019, est un praticien des procédures collectives, énergique et obstiné. Ses confrères l’ont élu avocat de l’année dans cette discipline exigeante, où l’avocat joue souvent les urgentistes au chevet d’entreprises à ramener sur le chemin de la guérison.

Jovial, franc et dynamique, ce sont sans doute les trois qualificatifs qui viennent d’emblée à l’esprit quand on rencontre Philippe Druon pour la première fois. Du haut de son bureau aux parois vitrées, l’expert en procédures collectives a une vue imprenable sur la toiture de verre et d’acier du Grand Palais où flotte le drapeau tricolore auquel il est très attaché. Ce n’est donc pas un hasard si ses héros sont notamment Charles de Gaulle et Winston Churchill. La politique a beaucoup compté dans sa vie, avant qu’il ne rejoigne l’Ecole de formation des barreaux (EFB), le mettant définitivement sur les rails de la carrière d’avocat.

Une vocation précoce

A 14 ans, ce fils d’un ingénieur et d’une mère au foyer, aîné d’une fratrie de cinq enfants, décide qu’il deviendra avocat pour défendre autrui. Il fait ses études à Sainte-Croix de Neuilly comme Jean-Pierre Farges, un ami proche, associé chez Gibson Dunn. Il enchaîne Assas et la Sorbonne où il décroche un master 2 en droit des affaires. Il découvre ensuite le droit pénal pendant son service militaire passé en alternance au sein du service de presse de Matignon et chez le pénaliste Roger Doumith qui lui enseigne l’importance de l’écrit judiciaire. En 1995, Edouard Balladur, alors Premier ministre, se présente à l’élection présidentielle. Mais le futur avocat est déçu par les arguments déployés par son camp. Il démissionne. «Je me sentais plus proche intellectuellement du gaullisme social de Philippe Seguin alors dans le camp adverse», dit-il. Après son service militaire, son ami de fac, Daniel Zerbib, lui propose de prendre à sa place un stage chez Jeantet afin que lui-même puisse rejoindre Clifford Chance. Philippe Druon accepte et fera ses gammes chez Jeantet en M&A, contentieux et procédures collectives. Il y côtoie des ténors du barreau d’affaires comme Gérard Mazet, Claude Lazarus, Philippe Le Gall et Gauthier Blanluet. Il travaille en contentieux sur le dossier Tapie avec son patron de l’époque Georges Terrier. «Le contentieux m’a longtemps plu. Mais j’ai dû choisir car les calendriers de ces différentes pratiques étaient peu compatibles», dit-il. On connaît la suite.

Trois cabinets : un parcours au long cours

En six ans chez Jeantet, il développe une large clientèle mais le cabinet réfléchit à fusionner avec un cabinet anglo-saxon. Peu emballé par cette perspective et bien que pressenti pour devenir associé, il part fin 2001. Un matin, il met son CV sur internet. L’après-midi, un chasseur de têtes l’appelle pour lui proposer de rencontrer Claude Serra, managing partner de Serra Leavy Cazals. «Claude me promet que le cabinet restera français, un point important pour moi à l’époque. Je lui propose de me mettre à l’épreuve six mois avant de m’associer», se souvient-il. Le test réussi, il est promu associé. Un an plus tard, coup de théâtre. Weil, Gotschal & Manges fusionne avec le cabinet. Déçu de passer sous pavillon américain, il vote contre ce projet de fusion mais reste à bord par solidarité avec ses associés, tout en prévenant Claude Serra que si la situation ne lui convenait pas, il partirait. Contre toute attente, il passe 18 ans chez Weil en étant «le plus heureux des hommes». Il y fonde la pratique restructuring et recrute une équipe qui devient vite leader sur son marché. Parmi les dossiers qu’il enchaîne, certains sont emblématiques : Eurotunnel, Banque Lehman Brothers France, Cœur Défense, General Motors et Westinghouse. Il garde un souvenir très marquant du dossier Lehman : «Un dimanche, je reçois un mail enjoignant toutes les personnes du cabinet dans le monde se trouvant à moins de vingt kilomètres du bureau d’y revenir immédiatement.» Il fallait gérer un chaos mondial provoqué par une crise de confiance planétaire. L’occasion d’appliquer sa devise : sursum corda (haut les cœurs !).

Le virage de la cinquantaine

Le cap des 50 ans atteint, Philippe Druon veut intégrer un cabinet où les parcours de carrière sont équilibrés et attractifs notamment pour les collaborateurs qui visent le statut d’associé mais ne veulent pas attendre de façon injustifiée pour franchir cette étape. Ce sera Hogan Lovells. «J’aimerais ne faire que trois cabinets dans ma carrière. Chacun d’entre eux aura correspondu à l’une des étapes de mon développement professionnel et personnel. Je suis fidèle et je pense avoir choisi Hogan Lovells pour d’excellentes raisons. Mon équipe y est très heureuse et cela compte beaucoup à mes yeux. C’est un vrai cabinet de réseau qui a de grandes ambitions. L’arrivée récente en contentieux d’Arthur Dethomas en est l’une des premières illustrations», souligne-t-il. Si à son arrivée, l’équipe ne comportait que des femmes comme Cécile Dupoux, Cristina Marin, Astrid Zourli et Clémence Droz, ce n’est plus le cas aujourd’hui. «Quand l’équipe a recruté de nouveaux collaborateurs, elle n’a engagé quasiment que des garçons», remarque-t-il en riant.

Avec Philippe Druon à ses côtés, Walter Butler, président de la société de retournement Butler industries, a repris Anovo (6 000 personnes) en 2011 et a fait le premier prepack cession chez le prestataire télécoms NextiraOne (1 500 salariés) en 2015. «Philippe est un travailleur acharné au caractère entier. Dans notre activité de retournement, nous faisons surtout de l’investissement en judiciaire, mais Philippe peut faire du judiciaire comme de l’amiable. J’ai appris à le connaître et c’est devenu un ami», raconte l’homme d’affaires. Olivier Puech, associé chez Bredin Prat, qui a notamment travaillé à ses côtés sur AltéAd, Bourbon et Remade, pour ne citer que quelques dossiers récents, dit de lui : «Philippe est un technicien affûté, doté d’un grand sens commercial. Il a su aussi s’entourer d’une belle équipe. Certains lui reprochent sa très forte personnalité. Alors qu’il était au sommet chez Weil, il n’a pourtant pas hésité à faire venir à ses côtés Jean-Dominique Daudier de Cassini, autre “star” du milieu. Au lieu d’une bataille d’ego, on a assisté à la formation d’un brillant duo. Philippe peut bâtir un projet où il passe au second plan, cela ne le gêne pas. Si nous sommes amis dans la vie, cela ne nous empêche pas de nous affronter sur des dossiers de restructuring mais il est loyal. Je sais toujours à quoi m’en tenir avec lui.» Même écho de la part de Cédric Colaert, associé et responsable du département restructuration chez 8advisory qui a travaillé avec lui sur les dossiers Mory, SNCM, Vivarte et Bourbon, par exemple : «J’ai travaillé sur beaucoup de dossiers avec Philippe depuis 15 ans. C’est un professionnel sérieux, fiable et solide. J’apprécie sa rigueur d’analyse et son courage aussi car les situations peuvent être très tendues dans nos métiers. Il fait partie des avocats qui comptent en restructuring.»

Le praticien urgentiste

Son métier passionne Philippe Druon. «Mon credo, c’est l’entreprise et ses salariés. Quand les gens s’affolent, ils regardent les choses par le petit bout de la lorgnette et perdent le sens des priorités. C’est la pire façon de réagir à une crise. Il faut au contraire garder son calme, prendre un angle de vue macro et faire preuve au plan micro d’un pragmatisme sans concessions. Nous sommes des urgentistes. On stabilise en priorité les fonctions vitales que sont le cerveau, le cœur et les poumons, c’est-à-dire pour une entreprise, le management, le cash et les salariés», dit-il avec force. L’homme qui aurait aimé être journaliste – car «fouiner» lui plaît – s’il n’avait pas été avocat, se réjouit aussi de transmettre. Il a longtemps enseigné au sein du diplôme universitaire de François-Xavier Lucas, professeur en droit des sociétés et droit des procédures collectives à la Sorbonne. De son implication au sein de l’Association pour le retournement des entreprises (ARE), il retient les débuts. C’est lui qui a suggéré Ulysse pour baptiser le prix du retournement, symbole mythologique du chef d’entreprise ingénieux et débrouillard qui tient la barre coûte que coûte jusqu’au retour à Ithaque. «Au départ, l’ARE était une association resserrée sur un nombre restreint de professionnels très actifs. On y croisait régulièrement tous les confrères. En une demi-heure après le déjeuner, on avait évoqué ensemble tous nos dossiers en glissant les trois mots nécessaires à untel ou untel. Cela a malheureusement changé», note-t-il un brin mélancolique.

L’hippisme, la littérature et la peinture pour jardin secret

Quand il ne se démène pas pour redresser des entreprises, Philippe Druon élève des chevaux près de Deauville en Normandie où il est propriétaire avec son ami de toujours, David Salabi, d’un haras. Mais l’occupation préférée de ce terrien reste la lecture. Il partage avec Olivier Puech une passion pour la première période de l’œuvre de Jean Giono. Sans oublier Verlaine, Baudelaire et Hugo. S’il n’a pas raccroché les œuvres du peintre Philippe Pasqua dans son bureau, il a gardé son imposant lion taxidermisé ainsi que du mobilier japonais austère mais précieux. Une armoire à kimonos voisine avec une armure samouraï trônant en majesté. Comme il aime à le rappeler, le nom de cette caste de redoutables soldats professionnels capables de mourir pour leur semblable signifie «servir».