Communauté financière

Interview - Martina Weimert, associée, responsable paiements pour la région EMEA chez Oliver Wyman

«Dans le secteur des paiements, l’Europe a besoin de champions»

Option Finance - 7 Février 2020 - Propos recueillis par Arnaud Lefebvre

«L’offensive de Wordline sur Ingenico va probablement obliger les autres acteurs européens à réagir, en particulier l’italien Nexi et le danois Nets.»

Martina Weimert, associée, responsable paiements pour la région EMEA chez Oliver Wyman

La semaine dernière, le leader européen dans le secteur des services de paiement et de transaction Worldline a annoncé son projet d’acquisition d’Ingenico, spécialiste des solutions de paiement intégrées, pour près de 8 milliards d’euros. Le rapprochement de ces deux acteurs français constitue-t-il une surprise ?

Pas vraiment. L’intérêt de Worldline pour Ingenico n’est pas nouveau, une telle fusion ayant déjà été évoquée il y a quelques années. Surtout, le secteur des paiements continue au niveau mondial sa vague de consolidation. Rien qu’aux Etats-Unis, nous avons assisté l’an dernier à trois méga-acquisitions d’une valeur globale de 100 milliards de dollars environ : Fiserv a racheté First Data, Fidelity National Information Services (FIS) a mis la main sur le britannique WorldPay, tandis que Global Payments a acquis TSYS. Pour faire face à cette concurrence, l’Europe a besoin de champions, et l’opération annoncée la semaine dernière s’inscrit pleinement dans cette logique. A l’issue de ce rapprochement, le nouvel ensemble devrait ainsi devenir le leader européen du marché des paiements et le quatrième acteur mondial avec un chiffre d’affaires cumulé de plus de 5 milliards d’euros, derrière les trois géants américains évoqués précédemment. Mais plus que le changement de taille, ce sont les marges de manœuvre que permettra de dégager cette fusion qui importent. En effet, le fait de traiter une volumétrie plus importante de paiements contribuera à réduire les coûts grâce aux économies d’échelle. A ce titre, Worldline fait état d’environ 250 millions d’euros de synergies par an d’ici 2024. Une enveloppe qui permettra notamment au budget de R&D d’avoisiner 300 millions d’euros par an et que le futur groupe pourra mettre à profit pour développer de nouveaux services aux commerçants, voire pour réaliser de nouvelles opérations de croissance externe.

Anticipez-vous d’autres acquisitions de ce type en Europe ?

L’offensive de Wordline, qui se positionne de facto comme consolideur, va probablement obliger les autres acteurs européens à réagir, en particulier l’italien Nexi et le danois Nets. En outre, nous nous attendons à une recomposition du paysage. De nombreuses banques du continent continuent de jouer un rôle sur le marché des paiements. Mais face aux diverses pressions pesant sur elles (inflation des contraintes réglementaires, rentabilité faible…) et à l’ampleur des investissements nécessaires pour rester bien placées dans la course à l’innovation, certaines d’entre elles vont sans aucun doute se désengager de cette activité, à l’image d’Intesa Sanpaolo, qui vient de céder son portefeuille dédié à Nexi fin 2019. Autant d’opportunités que les prestataires en services de paiement (PSP) comme Worldline, ainsi que des fonds d’investissement pourront chercher à saisir dans les prochains mois. 

Sur quels domaines les spécialistes du secteur des paiements devraient-ils innover en 2020 ? 

Dans le cadre de la directive européenne révisée sur les services de paiement (DSP 2), les achats réalisés en ligne devront faire l’objet d’une « authentification forte » à l’avenir de sorte à ce que la sécurité du paiement soit renforcée. Alors que cet impératif rendra le parcours client moins fluide, les acteurs du secteur voudront déployer des solutions visant à limiter les désagréments. L’autre enjeu concerne l’exploitation des données relatives aux clients que détiennent les entreprises intervenant sur la chaîne d’un paiement (PSP, banques, Visa et Mastercard…), qu’une approche optimisée permettrait de mieux utiliser à bon escient. Enfin, de nombreuses réflexions sont actuellement menées autour de l’«omnicanalité», concept qui consiste, pour une entreprise, à offrir des services de paiement intégrés et fluides quel que soit le canal de vente (site Internet ou magasin) utilisé par le consommateur. 

À lire aussi