Communauté financière

Interview - Mary-Françoise Renard, responsable de l’Institut de recherche sur l’économie de la Chine (IDREC)

«Dans les dix ans qui viennent, le taux de croissance de la Chine pourrait tomber jusqu’à 5 %»

Option Finance - 16 septembre 2019 - Propos recueillis par Valérie Nau

Dans le cadre du Centre d’études et de recherches sur le développement international (CERDI), l’IDREC consacre depuis 1995 ses recherches à l’économie de la Chine. Pour sa responsable, Mary-Françoise Renard, les difficultés actuelles que connaît le pays ne résultent pas seulement de la guerre commerciale avec les Etats-Unis, mais aussi de la transformation dans laquelle il s’est engagé.

Mary-Françoise Renard, responsable de l’Institut de recherche sur l’économie de la Chine (IDREC)
IDREC

La baisse du yuan cet été, qualifiée par Donald Trump de «manipulation», a secoué les marchés financiers qui ont craint une nouvelle guerre des monnaies. Cette inquiétude était-elle justifiée ?
Donald Trump est en retard : au début des années 2000, la Chine maintenait effectivement sa monnaie à un niveau artificiellement bas pour soutenir ses exportations. Ce n’est plus le cas actuellement. En dépréciant sa devise cet été, Pékin n’a pas voulu engager une guerre des monnaies. Certes, la gestion du taux de change en Chine ne suit pas exactement les mêmes règles de marchés que dans les pays occidentaux, mais elle s’en est rapprochée ces dernières années, comme l’a montré en 2016 l’intégration de la devise chinoise dans le panier des droits de tirage spéciaux (DTS) du FMI. En fait, la stratégie de la Banque centrale est contra-cyclique : en cas de variation trop forte du yuan, elle intervient pour le maintenir dans des marges qu’elle considère comme raisonnables. Elle a ainsi laissé la devise se déprécier cet été parce que la situation économique de la Chine le justifiait. Le FMI a lui-même déclaré récemment que cette dépréciation n’était pas une manipulation mais répondait aux fondamentaux de l’économie.

Cette stratégie de déstabilisation de Donald Trump est-elle efficace ?

Donald Trump voulait diminuer le déficit commercial entre les Etats-Unis et la Chine, et pousser les entreprises américaines qui produisent en Chine à revenir chez elles pour recréer des industries dans les secteurs où elles ont disparu. Aucun de ces buts n’est atteint pour l’instant. La Chine s’était engagée à augmenter ses achats de produits agricoles, mais il est difficile de savoir ce qu’il en est réellement.
Par ailleurs, si les entreprises américaines présentes en Chine sont trop pénalisées, elles partiront dans d’autres pays. La stratégie américaine pénalise en outre tous les pays, même si certains en profitent à court terme. Du fait de la hausse des droits de douane, la Chine importe par exemple moins de vins des Etats-Unis, et davantage en provenance d’Australie. Mais elle achète aussi à ce pays beaucoup de laine pour la production de textile : si les droits de douane pénalisent trop les exportations de textile aux Etats-Unis, cela impactera négativement l’économie australienne. Les économies sont tellement interdépendantes que les effets négatifs de la guerre commerciale se propagent. Y compris d’ailleurs aux Etats-Unis : en juin dernier, plus de 600 grandes entreprises américaines ont écrit au Président pour l’alerter sur les impacts de ces tensions.

Peut-on mesurer le coût de cette guerre commerciale sur l’économie chinoise, dont le taux de croissance était déjà en baisse sur un an fin juin dernier, à 6,2 % ?

C’est très difficile, car les difficultés actuelles que connaît la Chine résultent aussi de la transformation dans laquelle elle s’est engagée. La baisse des emplois dans l’industrie n’est pas liée à la guerre commerciale, mais au fait que l’économie chinoise évolue de plus en plus vers les services, les activités innovantes… tandis que les industries les plus intensives en main-d’œuvre bon marché sont délocalisées dans d’autres pays. La Chine a aussi commencé à intégrer la dimension environnementale sous la pression de la population, en raison de l’importance de la mortalité due à la pollution.
Mais pour soutenir ses efforts, elle a besoin de développer sa consommation, qui a augmenté depuis dix ans (54,3 % du PIB), mais pas dans des proportions suffisantes. Le taux d’épargne de la Chine reste l’un des plus élevés au monde. Celui-ci est lié au déséquilibre démographique du pays, qui a trop tardé pour supprimer la politique de l’enfant unique. Le vieillissement de la population pèse de ce fait sur l’économie : la protection sociale étant limitée, les ménages préfèrent épargner pour financer leur santé et leur retraite, mais aussi l’éducation de leurs enfants.

Les mesures de relance prises par le gouvernement récemment peuvent-elles freiner le ralentissement de la croissance ?
Pour accompagner sa mutation économique et compenser les effets de la guerre commerciale, le gouvernement a pris diverses mesures, en relançant les investissements en infrastructures, en procédant à des allégements fiscaux envers les entreprises, en facilitant le financement des PME… Cela l’a par exemple conduit dernièrement à baisser le taux de réserves obligatoires des banques.
Cependant, le problème n’est pas tant l’accès au crédit que le manque d’opportunités d’investissement, lui-même résultat de l’environnement incertain. A long terme, le soutien artificiel de l’économie ne pourra perdurer. Dans les dix ans qui viennent, le taux de croissance pourrait de ce fait continuer à ralentir, et même tomber jusqu’à 5 %.

L’offensive américaine résulte de la volonté chinoise, décrite dans le plan «made in China 2025» de faire du pays une grande puissance industrielle dans les dix ans qui viennent. Cette guerre d’usure ne risque-t-elle pas de ce fait de durer ?
En 2015, quand le projet de développement chinois est sorti, les Américains n’ont pas réagi. Donald Trump a changé la donne en montrant qu’il ne voulait pas se laisser faire par la Chine. Cette stratégie offensive a été plutôt bien accueillie, y compris par des démocrates qui s’inquiétaient de la concurrence chinoise. Mais les guerres commerciales sont toujours coûteuses, y compris pour les pays qui les déclenchent. On voit qu’aux Etats-Unis, cela commence à être le cas pour les producteurs comme pour les consommateurs. Or Trump va bientôt être confronté à l’échéance électorale. Xi Jinping, de son côté, a du temps devant lui. Toutefois, si la Chine s’est beaucoup développée dans certains secteurs technologiques comme l’intelligence artificielle, elle dépend encore assez largement de la technologie étrangère. Les tensions actuelles devraient l’inciter à redoubler d’efforts en matière de recherche et développement pour réduire cette dépendance, mais cela prendra du temps.
Pour les deux pays, en tout cas, l’enjeu va bien au-delà des seules relations commerciales. Quand, au début de l’été, 22 pays ont écrit au secrétaire général des Nations Unis pour dénoncer la politique chinoise envers les Ouïgours dans le Xinjiang, 37 autres pays ont immédiatement riposté en soutenant la Chine. On voit ainsi qu’émergent un certain nombre de pays qui veulent se démarquer du discours occidental. Les tensions commerciales masquent donc bien en réalité une guerre pour le leadership, à terme, de la gouvernance mondiale

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