Communauté financière

Interview – Anne-Catherine Husson-Traoré, directrice générale, Novethic

«Des initiatives régionales pour réglementer la finance durable émergent»

Option Finance - 11 décembre 2017 - Propos recueillis par Thomas Feat

Novethic

Anne-Catherine Husson-Traoré, directrice générale, Novethic
Novethic

Quel bilan peut-on dresser du développement des financements dits «verts» ou «durables» en 2017 ?

Sur le segment obligataire, les émissions mondiales de green bonds ou de social bonds ont dépassé cette année les 100 milliards d’euros, un niveau record. Néanmoins, ce marché relativement jeune reste une niche. Sa croissance exponentielle, aussi positive soit-elle, ne doit pas faire oublier une réalité : le montant total des levées obligataires dites «green» ou «sustainable» représente aujourd’hui moins de 5 % des levées obligataires classiques. S’il est prouvé que ces produits offrent de meilleures performances sur le plan de la rentabilité et du risque, les investisseurs peinent encore à se détourner des indices de référence et à financer l’économie de la transition. En outre, bien que certains textes, à l’image des green bonds principles (GBP) ou des social bonds principles (SBP), fournissent aux émetteurs et aux investisseurs un cadre normatif en termes de pratiques et d’éligibilité de projets, ils ne sont ni contraignants ni suffisamment précis. La récente polémique sur l’émission verte du pétrolier Repsole, destinée à financer l’efficacité énergétique d’installations fossiles, met en lumière la nécessité d’élaborer un référentiel commun d’activités à impact environnemental positif.

Le marché des financements bancaires dits «verts» ou «durables» est, pour sa part, encore circonscrit aux corporates d’envergure et aux grandes collectivités. On ne pourra véritablement parler de bénéfice environnemental que le jour où la typologie des emprunteurs sera élargie.


Du côté des investisseurs, où en est l’essor de l’investissement socialement responsable (ISR) ?


En France et dans le monde, les pratiques de sélection des valeurs évoluent. Autrefois référente, l’approche «Best in class», consistant à privilégier les entreprises les mieux notées d’un point de vue extra-financier sans exclure aucun secteur d’activité, a fait son temps. Elle laisse peu à peu la place à des démarches d’investissement thématiques, plus soucieuses de l’impact environnemental et social réel de la cible. On les regroupe généralement sous l’anglicisme impact investing. Le choix récent du fonds souverain norvégien de se désengager du gaz et du pétrole en est un exemple.

En France, l’article 173 de la loi de Transition énergétique, qui a instauré depuis 2015 différentes obligations en matière de reporting ESG et/ou climat pour quelque 850 investisseurs institutionnels, a impulsé une nouvelle dynamique. Ainsi, 69 des 100 plus grands institutionnels hexagonaux ont fourni une documentation sur leur stratégie d’investissement en 2017, selon une étude que nous avons conduite en novembre. Les quinze premiers, qui détiennent à eux seuls 1 813 milliards d’euros d’actifs, soit plus de la moitié de l’encours du panel, ont même publié des rapports détaillés, joints le plus souvent à leur document de référence. Grâce à cette mesure, les investisseurs institutionnels français devraient être plus nombreux à développer des stratégies ISR, un marché aujourd’hui largement dominé par les sociétés de gestion. Si l’initiative réglementaire de Paris constitue pour l’heure une exception, de grands investisseurs européens, américains ou canadiens ont mis en place spontanément des process de reporting ces derniers mois.


Vous faisiez référence aux faiblesses du cadre normatif actuel des green bonds. Celles-ci touchent-elles d’autres pans de la finance durable ? Des travaux sont-ils en cours pour y remédier ?

Le marché des greens bonds est aujourd’hui le seul de la finance durable auquel les acteurs ont dès le départ voulu donner un cadre normatif mondial. L’élaboration d’une réglementation globale touchant toutes les dimensions de la finance durable semble aujourd’hui peu probable. En revanche, des initiatives régionales émergent. En Europe, par exemple, un groupe d’une vingtaine d’experts mandatés par la Commission européenne, dont Novethic fait partie, formulera fin janvier des recommandations pour faire de la finance durable le fer de lance de la finance européenne. Certaines de ces recommandations devraient être dévoilées dès demain mardi 12 décembre, à l’occasion du One Planet Summit.


Qu’attendez-vous de ce nouveau sommet climat ?

D’abord, une réaffirmation du leadership de la France par des mesures concrètes. Ensuite, des prises de positions des différents acteurs concernés : émetteurs, investisseurs et intermédiaires financiers. A ce titre, la publication de la liste des 100 plus grandes entreprises émettrices de gaz à effet de serre par la coalition «100+», mouvement associant de grands investisseurs mondiaux, risque de faire date. Ces investisseurs devraient par ailleurs s’engager à adopter de nouvelles positions en matière d’engagement actionnarial sur les critères ESG.

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