Communauté financière

Interview - Xavier Jegard, président de l’Association des professionnels et directeurs comptabilité et gestion (APDC) et directeur comptabilité, consolidation et fiscalité d’Eramet

«En dix ans, les métiers comptables se sont considérablement ouverts sur le reste de l’entreprise»

Option Finance - 25 septembre 2017 - Propos recueillis par Valérie Nau

L’importance prise par les normes IFRS dans l’établissement des comptes des sociétés cotées a conduit ces dernières années à une plus grande mise en valeur du travail de leur direction comptable et favorisé l’élargissement de son champ d’action. Une évolution qu’entend bien continuer d’accompagner Xavier Jegard, président de l’APDC.

Xavier Jegard, président, APDC
APDC

L’APDC se prépare à fêter ses 70 ans. Les objectifs de l’association ont-ils changé au fil du temps ?

L’association a été créée en 1947, deux ans après l’Ordre des experts-comptables, pour faire entendre la voix des entreprises auprès des institutions de place. Lorsque le plan comptable a été créé en 1947 puis révisé en 1957, l’association a beaucoup œuvré pour informer ses membres de ces évolutions. Depuis, nos objectifs n’ont pas réellement changé : nous avons toujours eu un côté pratique, pédagogique, pour aider les entreprises à appliquer la réglementation. En revanche, nous n’avons jamais eu pour objectif d’être un lobby. Nous estimons qu’il y a sur la place des structures dont c’est la mission. Nous avons néanmoins réfléchi à un moment sur l’opportunité de prendre position lors des débats sur les normes IFRS. Mais nous positionner sur une norme aurait nécessité un gros travail préalable et qui ne pourrait que rendre compte imparfaitement des spécificités propres à chacune de nos entreprises. Nous pensons que la liberté d’expression est indispensable à la raison d’être de l’APDC qui doit être un lieu d’échanges entre professionnels pour benchmarker leurs pratiques et appréhender les évolutions.


Que représente aujourd’hui l’APDC ?

Son évolution a connu trois phases. Jusqu’en 1980, elle comptait une centaine de membres, essentiellement issus des grands groupes, qui sont passés à 200 entre 1980 et la fin des années 1990. Elle s’est ensuite fortement développée à partir de 2000 puisqu’elle compte aujourd’hui 800 membres. Entre-temps, elle a élargi son champ d’action, initialement concentré sur les métiers purement comptables, à des problématiques plus générales de gestion, elle s’est ouverte aux PME-ETI, et elle s’est développée en région avec l’aide de partenaires. Nous sommes présents depuis longtemps à Rouen et Orléans, mais depuis les années 2000 nous avons ouvert des antennes à Lille, Tours et en Midi-Pyrénées.

Nous nous réunissons de façon mensuelle sur des thématiques très concrètes concernant notre métier, ainsi que dans le cadre de six groupes de travail qui se tiennent quatre fois par an. Ces derniers abordent des thèmes classiques comme la consolidation et le reporting, le contrôle interne… mais aussi des thèmes plus nouveaux comme les centres de services partagés. Un de ces groupes, baptisé « Comment », est réservé aux directeurs comptables, essentiellement de grands groupes, pour qu’ils confrontent leurs expériences en matière d’application des normes comptables, mais aussi de management des équipes, d’organisation de la fonction comptable, de relations avec les conseils, les commissaires aux comptes…


Les préoccupations comptables des entreprises sont-elles les mêmes à Paris et en province ?

Nos antennes régionales répondent notamment aux besoins de nos adhérents qui ont des filiales en province et ne peuvent pas venir à Paris. Nous envoyons également des professionnels sur place pour débattre de sujets comme la fraude, le fichier des écritures comptables, la réforme de l’audit, la révolution digitale… On s’aperçoit toutefois que les sujets en province sont un peu différents de ceux que l’on traite à Paris, où nos membres appartiennent davantage aux directions comptables et consolidation des grands groupes. En province, il s’agit plutôt de PME et d’ETI. L’approche est plus large et moins normative : ce sont moins les normes IFRS qui les intéressent que la dimension patrimoniale et fiscale, ou des sujets transverses comme les relations avec les RH par exemple.

 
Comment a évolué votre profession au cours des dernières années ?


Notre métier a beaucoup changé depuis une dizaine d’années. Le phénomène majeur, c’est l’ouverture des métiers comptables sur le reste de l’entreprise. La fonction est devenue plus transverse car nous ne pouvons plus travailler seuls. Les comptables doivent comprendre ce qui se passe en matière de trésorerie, de digital… car le directeur comptable est maintenant associé au business. Lors d’une acquisition, d’un projet de transformation, nous intervenons de plus en plus dès le début des projets. Si la moitié de nos réunions mensuelles porte sur des sujets comptables ou fiscaux, l’autre moitié concerne ainsi des sujets plus larges, comme les processus de transformation, l’intelligence artificielle, le financement…


Les normes IFRS ont-elles favorisé cette évolution ?

Elles ont indéniablement accéléré le mouvement. Ces normes sont très compliquées et parfois contre-intuitives, difficiles à mettre en œuvre dans les petites filiales… mais il faut aussi reconnaître que les entreprises devaient évoluer sur certains sujets et les normes vont plutôt dans le bon sens. Il est vrai en outre qu’elles ont donné une place plus importante aux comptables dans l’entreprise, contribuant à faire évoluer les profils. Les directeurs comptables ne peuvent pas être spécialistes de tous les sujets, surtout lorsque ces derniers sont aussi pointus que les normes IFRS, mais ils doivent avoir la capacité de s’appuyer sur les équipes internes et sur des spécialistes. Le métier est plus complet et plus intéressant car le directeur comptable intervient sur l’ensemble de la chaîne et est davantage associé en amont des décisions.
 

Vous avez été nommé président de l’association en mai dernier. Quels sont vos objectifs ?


Nous voulons continuer à nous développer de façon raisonnée. Nous n’ambitionnons pas de multiplier par deux nos membres. Mais nous voudrions augmenter notre présence au sein des entreprises du SBF 120, qui sont aujourd’hui représentées à hauteur de 40 %. Nous allons également encourager nos membres à être plus actifs : la moitié d’entre eux ne le sont pas. Il faut qu’ils soient plus nombreux à venir aux réunions mensuelles, à participer aux groupes de travail car prendre ce temps les aidera à gagner en efficacité. Nous devrions également nous rapprocher d’autres associations financières car il existe un certain nombre de sujets (trésorerie, audit...) sur lesquels nous pourrions travailler en commun.

Nous avons par ailleurs un rôle à jouer dans la valorisation de la fonction comptable auprès des jeunes. Ils sont trop peu nombreux à vouloir intégrer la direction comptable des entreprises. Nous soutenons ainsi des étudiants de l’IUT de Saint-Denis, en accordant quatre bourses par an pour des masters. De même, nous décernons une fois par an un prix récompensant un mémoire, en partenariat avec une vingtaine d’universités, d’Instituts d’administration des entreprises… Il faut que nous attirions des profils plus formés, plus complets et plus agiles pour répondre aux enjeux de la fonction dans les années qui viennent.


Un de ces enjeux concerne-t-il aussi la digitalisation de votre métier ?

La digitalisation est un des sujets sur lesquels nous nous focalisons depuis plusieurs mois, tout en restant prudent. On parle beaucoup des robots aujourd’hui, en oubliant que nous travaillons déjà avec des outils qui permettent d’automatiser les opérations. La digitalisation va accélérer le processus et ouvrir de nouveaux champs d’intervention mais il faut aller au-delà du simple effet de mode. Il faut notamment étudier comment le digital peut faciliter le pilotage notamment des activités transactionnelles et de reporting.


A plus court terme, quels sont vos sujets de préoccupation ?

Dans le domaine purement comptable, nous travaillons sur l’application des nouvelles normes sur les instruments financiers (IFRS 9), sur la reconnaissance du chiffre d’affaires (IFRS15) et sur les contrats de location (IFRS 16) et poursuivons nos réflexions sur la réforme de l’audit et ses conséquences pour les entreprises. Parmi les sujets moins classiques figurent le traitement des données liées à la responsabilité sociale des entreprises (RSE), à cheval entre les données financières et extra-comptables, et la communication financière en matière de présentation du résultat courant. Enfin la fiscalité reste un thème évidemment important, qu’il s’agisse du reporting pays par pays ou de la baisse programmée de l’impôt sur les sociétés, qui peut avoir des impacts importants sur le calcul des impôts différés et par là même sur le résultat.

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