Communauté financière

Interview - Alain Quinet, président de la commission sur la valeur tutélaire du carbone

«Il est urgent de donner une grande valeur aux actions de décarbonation»

Option Finance - 1er avril 2019 - Propos recueillis par Valérie Nau

Pour parvenir aux objectifs de réduction de gaz à effet de serre que s’est fixés la France d’ici 2050, l’Etat, les collectivités locales, mais aussi les entreprises vont devoir procéder à des investissements importants. En donnant une valeur monétaire à cette «action pour le climat», les récents travaux de la commission présidée par Alain Quinet dans le cadre de France Stratégie devraient leur permettre de mieux en évaluer le coût comme les bénéfices financiers.

Alain Quinet, président de la commission sur
la valeur tutélaire du carbone

Dix ans après avoir présidé une commission sur la valeur tutélaire du carbone, vous venez, dans le cadre de France Stratégie, d’actualiser vos travaux dans un nouveau rapport consacré à «la valeur de l’action pour le climat». Comment la réflexion dans ce domaine a-t-elle évolué dans le temps ?

Il existe une tradition en France de calcul dit «socio-économique», dont France Stratégie est l’héritière, et qui vise à donner une valeur monétaire à un certain nombre d’effets non monétaires : par exemple le gain de temps que peut générer une ligne à grande vitesse, la réduction de bruit procurée par un mode de transport, les vies humaines sauvées grâce à la sécurité accrue d’une infrastructure… Le terme de valeur tutélaire signifie que cette valeur ne peut être définie par un marché mais qu’elle doit être, dans l’intérêt général, décidée par la puissance publique sur la base d’une évaluation d’experts. Historiquement, ces valeurs ont été essentiellement utilisées pour évaluer les gains de temps permis par les infrastructures de transport. A partir du début des années 1980, les économistes ont commencé à s’intéresser à l’environnement, notamment à la lutte contre le changement climatique, et l’idée est apparue de donner aussi une valeur aux réductions de gaz à effet de serre (GES). Le premier à s’être intéressé à la valeur tutélaire du carbone, c’est Marcel Boiteux, en 2001, dans le cadre de la commission Transports du Plan qu’il présidait : il avait alors proposé une valeur de référence du CO2 de 27 euros la tonne, qui correspondait aux engagements de réduction de gaz à effet de serre de l’époque (le Protocole de Kyoto de 1997). Mais en 2008-2009, la commission que je présidais a été la première à se pencher de manière spécifique sur la valorisation des réductions de ces émissions.


En quoi le calcul de la valeur carbone est-il spécifique ?

Quand on calcule une valeur tutélaire, on définit normalement un chiffre précis. La valeur carbone présente la particularité d’évoluer selon une trajectoire pluriannuelle d’aujourd’hui à 2050, qui elle-même reflète les objectifs de réduction de GES à atteindre à moyen-long terme. Depuis 2017, la France s’est fixé comme ambition de parvenir à «zéro émission nette» de GES d’ici 2050. La trajectoire de valeur tutélaire carbone est cohérente avec cet objectif et reflète le coût des technologies à mobiliser pour parvenir à cet objectif de neutralité carbone. Aujourd’hui cette valeur est relativement faible parce qu’on peut mobiliser des technologies ou des moyens peu coûteux (développement du covoiturage, du vélo, isolation des combles…). A l’inverse, en fin de période, la valeur est élevée parce qu’ au fur et à mesure que l’on réduit les émissions de GES, celles qui restent sont de plus en plus compliquées à éliminer. Il faut alors mobiliser des technologies beaucoup plus onéreuses, comme le recours à l’hydrogène, la capture et le stockage de CO2… Dans notre premier rapport, la valeur de départ que nous avions proposée, de 32 euros, correspondait à la valeur de la commission Boiteux actualisée par les prix, mais nous avions déjà prévu une hausse de cette valeur dans le temps, qui devait atteindre 100 euros en 2030. Dans notre second rapport, nous avons révisé ce chiffre à la hausse, en le faisant passer à 250 euros la tonne en 2030, puis à 775 euros la tonne en 2050, mais en situant cette dernière valeur dans une fourchette comprise entre 600 et 900 euros en 2050.


En dix ans, la valeur tutélaire du carbone a de fait plus que doublé. Comment l’expliquez-vous ?

D’abord, du retard a été pris dans la réalisation des objectifs, au niveau français comme international. Certes, de 1990 à aujourd’hui, les émissions de GES en France ont été réduites de 80 millions de tonnes, soit une baisse de 16 %, alors qu’au niveau mondial, celles-ci ont progressé de 65 %. Malheureusement, ces efforts restent nettement insuffisants. Par rapport au tableau de marche que nous nous étions fixé dans les années 1990-2000, la réduction des émissions aurait dû être de 150 millions de tonnes environ, soit près de deux fois supérieure. Le chemin qui reste à parcourir est très important puisque pour atteindre la neutralité carbone, il faut diminuer les émissions de 450 millions de tonnes de CO2 dans les 30 prochaines années. Le niveau élevé de la valeur tutélaire du carbone, c’est en quelque sorte la «sonnerie du réveil» : cela montre que l’effort doit être amplifié de manière massive, et qu’il y a urgence à donner une grande valeur aux actions de décarbonation.

Par ailleurs, nous avions également tablé il y a 10 ans sur une coopération internationale plus forte qu’elle ne l’a été dans les faits. Or le coût des technologies à la fin de la période dépend beaucoup de cette coopération. La France a une capacité d’innovation qui lui est propre, mais cela ne peut suffire. Si un nombre suffisamment large de pays se regroupait pour innover dans la même direction, un plus grand panel de technologies pourrait être mobilisé, ce qui permettrait d’arriver à l’objectif final pour un coût plus faible.


Votre deuxième rapport n’a-t-il pas tendance à insister davantage sur la notion de valeur plutôt que celle de coût ?

En fait, ce sont les deux faces d’une même pièce. Le chiffre de 250 euros la tonne de CO2 en 2030 que nous avons retenu représente à la fois le coût des technologies les plus chères (comme les pompes à chaleur associées à des travaux d’isolation ou le déploiement à grande échelle des véhicules électriques) qu’il faut mobiliser à cet horizon pour arriver aux objectifs de réduction des émissions de GES, mais c’est aussi la valeur qu’il faut attribuer à toutes les actions publiques ou privées qui permettent de réduire une tonne de GES et qui concourent ainsi à l’objectif final. Si l’on veut que l’ensemble des acteurs de la société – entreprises, investisseurs de la finance climat, collectivités territoriales, ménages – utilisent eux aussi cette référence dans leurs propres évaluations, la valeur tutélaire du carbone doit sortir du silo de la socio-économie des investissements publics. Evoquer la valeur de l’action pour le climat, c’est signaler à l’ensemble de la société que la convergence des efforts de chacun peut reposer sur une référence commune. Nous voulions ainsi mieux faire comprendre l’usage qui peut en être fait et faciliter ainsi la généralisation de cet usage.


Pour les investisseurs, n’y a-t-il pas un risque néanmoins que le coût de ces actions augmente encore ?

L’incertitude existe à tous les niveaux : sur le rythme du changement climatique, ses effets économiques, la localisation des dommages, le coût des technologies à mobiliser… Il faut l’assumer, et savoir comment on la traite. Nous recommandons que cette valeur fasse l’objet d’une réévaluation régulière, au minimum tous les dix ans. Compte tenu du retard qui a déjà été pris et de la connaissance raisonnable dont nous disposons sur les technologies à horizon 2030, le prix de 250 euros nous semble fiable. Au-delà de 2030, il faut assumer que l’incertitude soit beaucoup plus grande. C’est d’ailleurs pourquoi il nous a paru raisonnable d’encadrer à horizon 2050 notre proposition par une fourchette assez large de 600-900 euros.


Quelles sont les facteurs clés pour atteindre cette fois les objectifs ?

Le premier, c’est le besoin d’investissement. Tous les travaux internationaux qui ont été menés (OCDE, Commission européenne, rapport Stern-Calderon) pointent que si l’on veut continuer des activités humaines dynamiques sans émission de CO2 ou GES, il faut investir dans du capital qui n’en émet pas, que ce soit des usines, des fermes, des bâtiments, des flottes de véhicules... Le besoin d’investissement va donc être considérable pendant la phase de transition. Ces rapports l’estiment, au niveau mondial comme européen, à un montant supérieur de 5 à 10 % à ceux investis actuellement, et ce pendant 20 à 30 ans. Au niveau français, nos travaux de modélisation aboutissent au même résultat. Dans ces conditions, on ne peut pas simplement tabler sur un grand programme d’investissement public, tel que la France en a connu pendant les Trente Glorieuses dans l’électronucléaire ou les infrastructures. Il faut certes favoriser au niveau national la mise en place de réseaux bas carbone, mais il faut aussi des investissements publics locaux car c’est au niveau des collectivités territoriales que se construisent les réseaux de transport collectifs, les réseaux d’énergie décentralisés, etc. Les entreprises vont devoir également investir de manière massive, tout comme, dans une moindre mesure, les ménages pour la mobilité et le chauffage. L’ensemble des acteurs de la société est donc concerné.

Le deuxième point important, c’est le besoin d’action internationale, et notamment d’action européenne. A ce stade, l’Europe n’a pas défini d’objectif de neutralité carbone. Dans le rapport, nous soulignons que les travaux menés en France sur le calcul de la valeur du carbone pourraient très bien être répliqués au niveau européen et servir de base pour des politiques à la fois plus ambitieuses et mieux coordonnées. S’il existait une valeur de l’action pour le climat européenne, l’ensemble des pays et des citoyens concernés auraient une référence commune qui serait utile à la définition des politiques, des investissements, du marché des permis européens d’émissions. Une des ambitions de notre commission est de porter cette thématique au niveau européen.


Quelle peut être la portée concrète de la valeur de l’action pour le climat, notamment pour les entreprises ?

En donnant une référence à tous les acteurs, elle permet de leur montrer l’ampleur du chemin à parcourir mais aussi la grande valeur pour la société qu’auront les actions menées par chacun dans ce domaine. Des investisseurs de long terme, industriels comme financiers, ne devraient pas y être indifférents. Pour l’action publique, cette valeur aide à sélectionner les actions rentables et à savoir où concentrer les efforts. Si elle est de 250 euros en 2030, cela signifie que toutes les actions qui coûtent moins méritent d’être engagées car elles sont utiles à la collectivité.

Par ailleurs, certaines entreprises, souvent des grandes, ont tendance à utiliser de plus en plus des prix internes pour évaluer leurs propres investissements. Ces prix sont souvent plus faibles que notre valeur de 100 euros proposée il y a dix ans, et a fortiori que celle actuelle de 250 euros. Ces entreprises auraient donc tout intérêt à se pencher sur la revalorisation de leurs prix internes, notamment pour des projets de recherche et développement qui s’étalent sur 15-20 ans. Enfin, pour déployer un certain nombre d’actions, le véhicule électrique par exemple, il faut souvent coordonner choix publics et privés. Le rapport doit aider ces acteurs à coordonner leurs choix.


La révision à la hausse de la valeur tutélaire du carbone a parfois été assimilée, dans les commentaires, à un signe de hausse nécessaire de la taxe carbone. Qu’en pensez-vous ?

Dans nos deux rapports, nous avons toujours signalé que la valeur tutélaire du carbone donne le chemin à parcourir mais ne dit pas comment ce chemin doit être parcouru. On sait qu’il n’existe pas de technologie miracle de substitution au pétrole, mais un panel de technologies qui vont de la capture du CO2 au stockage des énergies renouvelables. De même, il faut un panel de mesures pour financer ce processus, qu’il s’agisse de la tarification, de subventions, de garanties publiques, de normes… Ce n’est donc pas parce que nous avons révisé la valeur du carbone à la hausse que la taxe carbone doit automatiquement être augmentée ! Le passage du véhicule thermique au véhicule électrique en est une bonne illustration. Il fait appel à de l’investissement dans les bornes de recharge, à des réglementations sur les ventes de véhicules thermiques, aux bonus-malus sur les véhicules, à la fiscalité sur les carburants… Pour atteindre un objectif aussi ambitieux que la décarbonation de la mobilité, les mesures concrètes pour déclencher les actions sont nécessairement plurielles. Elles répondent à des critères qui ne sont pas seulement économiques au sens strict, mais aussi budgétaires, sociaux… Elles ont donc également un caractère politique, qui dépasse le cadre de notre rapport.

Le parcours d'Alain Quinet

C’est déjà à Alain Quinet, et à la commission qu’il présidait en 2008, que l’on doit le premier rapport consacré à «la valeur tutélaire du carbone».  Après avoir notamment été conseiller économique du Premier ministre Jean-Pierre Raffarin puis directeur adjoint de cabinet pour les affaires économiques de son successeur, Dominique de Villepin, cet énarque a notamment été ensuite directeur financier du groupe Caisse des Dépôts et président de CDC Infrastructure. Fin 2010, il est nommé directeur général délégué de RFF puis quatre ans plus tard, directeur général délégué de SNCF Réseau.

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