Communauté financière

Interview - Nicolas Malaterre, directeur senior et responsable banques françaises, S&P Global Ratings

«La forte croissance de l’endettement privé n’est pas tenable dans le temps»

Option Finance - 25 mars 2019 - Propos recueillis par Arnaud Lefebvre

S&P

Nicolas Malaterre, directeur senior et responsable banques françaises, S&P Global Ratings
S&P Global Ratings

Face à une distribution de crédits extrêmement soutenue depuis de nombreux mois, le Haut comité de stabilité financière (HCSF) a décidé la semaine dernière de renforcer les exigences de fonds propres que les banques françaises doivent mobiliser face aux prêts qu’elles octroient. Activé en juin dernier, le « coussin de fonds propres bancaires contracyclique » a ainsi été relevé de 0,25 % à 0,5 %, amenant la Fédération bancaire française à dénoncer une « mesure visant à limiter le développement du crédit en France ». Partagez-vous l’opinion de la FBF ?
De prime abord, la mise en place du «coussin de fonds propres bancaires contracyclique» puis son relèvement peuvent sembler surprenants au regard de la politique monétaire suivie par la BCE. L’un des objectifs des mesures accommodantes mises en œuvre depuis plusieurs années par l’institution de Francfort (programme de rachat d’actifs et opérations ciblées de refinancement de long terme) consiste en effet à inciter les banques à prêter davantage au secteur privé. D’ailleurs, si les établissements bancaires ne le font pas, ils s’en trouvent pénalisés, puisque leurs dépôts auprès de la BCE se font à un taux négatif de - 0,40 %. Pour autant, l’instauration d’un tel coussin semble constituer une bonne décision au regard de la forte croissance de l’endettement privé depuis de nombreux mois en France – entre 5 et 6 %, soit un rythme nettement supérieur à la croissance du PIB –, ce qui n’est pas tenable dans le temps. Il s’agit de demander aux banques de mettre plus de capital de côté, réserves qui devraient éviter un arrêt trop brutal du crédit en cas de retournement du cycle financier. Les banques sont d’ailleurs dans une situation financière suffisamment solide pour rendre le plus indolore possible la constitution du coussin contracyclique. Sans compter que les conséquences relatives à la décision de la semaine dernière devraient rester limitées, la mise en œuvre du coussin en juin dernier n’ayant pas entraîné de ralentissement de l’octroi de crédits, les banques étant déjà largement au-dessus des nouvelles contraintes réglementaires. Aussi doivent-elles, selon nous, rester vigilantes quant à l’appréciation dans le temps de la rentabilité de ces crédits octroyés à des taux très bas. La tarification des crédits bancaires reste très clairement aujourd’hui à l’avantage des emprunteurs.
 
Alors que l’endettement du secteur privé tend à diminuer dans la plupart des pays européens, il continue de progresser en France. A la fin du troisième trimestre 2018, il culminait à 133,3 % du PIB (59,2 % pour les ménages et 74,1 % pour les sociétés non financières), d’après la Banque de France. Selon vous, le risque d’éclatement de bulles sur le crédit est-il élevé ?

Pour les entreprises notées par S&P Global Ratings, l’augmentation de l’endettement est à relativiser. Si ces entreprises empruntent, c’est non seulement pour profiter de taux extrêmement bas et constituer de solides réserves de liquidité, mais aussi pour investir dans des projets qui leur rapportent davantage que leur dette ne leur coûte. Il n’y a donc rien d’alarmant à ce stade. De même, si les banques ont vu leurs encours de crédit bondir ces dernières années, elles disposent de plusieurs atouts : leurs activités sont diversifiées, les risques de concentration bien gérés et, au final, le coût du risque (c’est-à-dire les défauts des emprunteurs) très bas, si bien qu’elles sont en capacité d’encaisser une dégradation de la qualité d’une partie de leurs actifs en portefeuille.

Dans ce contexte, quel sera le principal enjeu pour les banques françaises en 2019 ?
Générer des revenus et doper leur rentabilité, incontestablement. Historiquement, les établissements bancaires hexagonaux ont eu l’habitude de facturer peu cher le crédit bancaire, en particulier l’octroi de crédits immobiliers. S’expliquant notamment par la concurrence exacerbée que ces acteurs se livrent sur le marché domestique, cette situation pèse sur leur profitabilité : en 2018, le retour sur fonds propres (ROE) moyen des grandes banques françaises avoisinait 7 % seulement, soit dans la moyenne des banques européennes mais en deçà des objectifs de 10 % des banques françaises cotées. Compte tenu des taux bas, des pressions sur les tarifs bancaires ou encore de l’impératif d’investir dans la transformation digitale, notamment, nous n’anticipons cependant pas d’embellie notable à court terme sur ce front.

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