Communauté financière

Nicolas Goetzmann, conseiller stratégie macroéconomie, Financière de la Cité

«La situation économique britannique est quasi équivalente à celle de l’Allemagne»

Option Finance - 7 Février 2020 - Propos recueillis Alexandra Milleret

Brexit

«Près d’un million d’emplois ont été créés depuis le vote du Brexit, selon l’Office national des statistiques britannique.»

Nicolas Goetzmann, conseiller stratégie macroéconomie, Financière de la Cité

Après des mois d’atermoiements politiques, le Brexit a enfin eu lieu le 31 janvier dernier à 23 heures. Quel va en être l’impact pour l’Union européenne ?

La sortie du Royaume-Uni est sans aucun doute une perte immense pour l’Union européenne (UE). Le Royaume-Uni est la deuxième puissance économique de l’UE, à égalité avec la France. Il siège au Conseil de sécurité des Nations unies, c’est une puissance nucléaire et une des plus grandes diplomaties du monde.

De plus, en termes économiques, l’UE est très dépendante des marchés exports, notamment au Royaume-Uni. Un pays comme l’Allemagne, par exemple, a exporté, en 2018, pour 82 milliards d’euros de marchandises à destination du marché britannique, son deuxième marché derrière les Etats-Unis. A l’inverse, les Britanniques n’ont exporté que 37 milliards d’euros en direction de l’Allemagne. Il existe donc un excédent commercial de l’Allemagne sur le Royaume-Uni de 45 milliards d’euros. Cette situation de dépendance est la même pour la France dont le premier marché à l’export est le Royaume-Uni qui affiche avec lui un excédent commercial de 13 milliards d’euros.

Dans ce contexte, si l’on considère que le Royaume-Uni a quelque chose à perdre en sortant de l’UE, c’est bien lui qui alimente pourtant les économies allemande et française. Cette situation donne aux Britanniques un sérieux levier de négociations dans le cadre des futurs accords qui seront signés avec les pays membres, même si ceux-ci seront moins avantageux que celui dont le pays disposait avec l’accès au marché commun.

La situation économique du Royaume-Uni s’est-elle fragilisée depuis le vote du Brexit du 23 juin 2016 ?

Aujourd’hui, la situation économique britannique est quasi équivalente à celle de l’Allemagne, première puissance économique de l’UE, dont on considère que le parcours a été exemplaire depuis la crise économique et financière de 2008.

Si un ralentissement de la croissance britannique a été constaté suite au vote du Brexit, d’autres indicateurs plus larges sont toutefois aujourd’hui rassurants. Le taux de chômage, par exemple, est de 3,8 %, soit son plus bas niveau depuis plus de 50 ans. Le taux d’emplois britannique est lui aussi à un niveau record avec 76,3 %. Ce résultat représente tout de même 10 points de plus que celui de la France pour des démographies comparables (67 millions d’habitants). L’économie française est jugée, en effet, en pleine expansion, mais le nombre d’emplois créés depuis l’élection d’Emmanuel Macron reste très difficile à déterminer car les sources ne sont pas concordantes : l’Insee annonce 500 000 emplois créés en France alors que les chiffres d’Eurostat sont à zéro… En revanche, 700 000 emplois ont été créés au Royaume-Uni depuis le deuxième trimestre 2017 (correspondant à l’élection d’Emmanuel Macron) et près d’un million depuis le vote du Brexit, selon les chiffres de l’Office national des statistiques britannique (ONS).

Le seul point négatif de la situation économique britannique est le coup d’arrêt de l’investissement des entreprises dû aux incertitudes autour du Brexit. Mais dans ce même contexte, un autre élément est aussi à retenir pour l’avenir économique du pays : son taux d’endettement est à 80 % du PIB, ce qui montre que des leviers économiques existent pour relancer la croissance britannique.

Le Brexit peut-il être une opportunité pour les dirigeants britanniques de façonner une nouvelle stratégie économique ?

Absolument ! Les Britanniques ont adopté depuis une quarantaine d’années une politique basée sur le libéralisme et l’austérité, lancée par Margaret Thatcher en 1979 et poursuivie par les Travaillistes dans les années 1990. Si cette stratégie a été utile à une certaine époque, elle a créé de nombreuses fractures territoriales et suscité un fort mécontentement électoral, ce qui a conduit au vote du Brexit. Nous assistons aujourd’hui à une véritable remise en cause de cette approche. Dans ce contexte et malgré une situation économique favorable, les autorités britanniques ont choisi de lancer un nouveau plan de relance de 100 milliards de livres sterling (l’équivalent de 5 points de PIB sur cinq ans).

En effet, le Premier ministre Boris Johnson et le Chancelier de l’Echiquier, Sajid Javid, font aujourd’hui le pari d’une revitalisation de l’investissement public, délaissé au cours de ces dernières années. Baptisé «Boosterism», ce plan sera, selon eux, un tremplin pour favoriser le retour des investissements privés. Ainsi, les dirigeants britanniques ont décidé d’investir massivement dans les infrastructures mais également dans la recherche et l’innovation.

Si le Royaume-Uni remporte son pari de transformer profondément son modèle économique et réussit sa sortie de l’UE, d’autres pays comme la Suède ou même l’Italie (dont la croissance réelle par habitant n’a pas bougé depuis la création de l’euro) pourraient se poser la question d’une sortie. D’autant que le Royaume-Uni pourrait créer un précédent intéressant en concluant un modèle d’accord commercial assez favorable avec l’UE.