Communauté financière

Bruno de Moura Fernandes, économiste pour l’Europe de l’Ouest chez Coface

«L’économie française ne retrouvera pas son niveau d’avant-crise avant fin 2021»

Option Finance - 8 juin 2020 - Propos recueillis par Thomas Feat

Coface, Coronavirus, Défaillances

«A fin 2021, les défaillances d’entreprises françaises auront augmenté de 21% par rapport à leur niveau de fin 2019.»

Depuis la semaine dernière, le gouvernement table sur une chute de 11 % du produit intérieur brut français en 2020. Etes-vous d’accord avec cette prévision ?

Selon nous, l’effondrement est susceptible d’être encore plus prononcé, à - 11,6 %. En d’autres termes, cela signifie que le PIB français devrait se contracter, cette année, jusqu’au niveau qui était le sien avant la crise de 2008-2009 ! Ces chiffres sont impressionnants, mais auraient pu être beaucoup plus dramatiques sans les mesures de soutien mises en place par les pouvoirs publics. Pour rappel, selon les premières estimations de la DARES, la moitié des salariés du privé ont fait l’objet d’une demande de chômage partiel et 34 % en ont effectivement bénéficié au mois d’avril.

Le ministre de l’Economie et des Finances, Bruno Le Maire, s’est récemment dit «convaincu» que l’économie française allait «rebondir» en 2021. Qu’en pensez-vous ?

Après la mise en veille forcée de ces deux derniers mois, le «rebond» en question s’apparentera davantage à une convalescence. Pour cause, le PIB français ne retrouvera pas son niveau d’avant-crise avant fin 2021, a minima.

A cette date, les défaillances d’entreprises auront augmenté de 21 % par rapport à leur niveau de fin 2019, et enregistré en vingt-quatre mois une croissance historique après avoir constamment baissé depuis 2016. Les chiffres qui font état d’un repli de 40 % et de 70 % des faillites en mars et en avril s’expliquent par les difficultés de fonctionnement rencontrées par les tribunaux de commerce et, surtout, par la suspension de l’obligation de déclarer toute cessation de paiement jusqu’au 23 août inclus. Ils ne reflètent pas la réalité économique.

La France fait-elle partie des économies de la zone euro les plus touchées par la crise sanitaire ?

Notre économie a été davantage impactée que celles, par exemple, de l’Allemagne ou des Pays-Bas. Dans ces pays, les mesures sanitaires ont été moins drastiques, les entreprises ont pu continuer à produire et, dans une certaine mesure, à vendre. En revanche, la France souffre vraisemblablement moins que les économies espagnole et italienne, déconfinées plus tardivement pour la première et plus progressivement pour la seconde, et certainement moins que le Royaume-Uni, où les commerces non essentiels seront restés fermés douze semaines. Dans ces trois pays, les défaillances d’entreprises sont susceptibles d’augmenter de respectivement 22 %, 37 % et 37 % d’ici à fin 2021.

Les économistes ont amendé leurs prévisions à de nombreuses reprises ces derniers mois. Peut-on s’attendre à ce qu’elles se détériorent encore ?

Sans doute, car il est encore extrêmement difficile d’appréhender toute la violence de la crise que nous traversons. Il suffit de regarder les chiffres du premier trimestre de 2020 pour s’en convaincre : le confinement n’a démarré que le 16 mars, pourtant la richesse produite par l’Hexagone s’est effondrée de 5,3 % sur la période, du jamais vu en glissement trimestriel depuis… 1968 !

Plusieurs inconnues demeurent à ce jour. D’abord, en ce qui concerne la consommation des ménages. Celle-ci reprend, mais la tendance qu’esquisse le déconfinement laisse à penser qu’elle sera prudente et mesurée compte tenu de la permanence des mesures sanitaires. La formidable épargne accumulée durant deux mois par les Français risque de ne pas être injectée immédiatement dans l’économie. Dans les entreprises, les mesures sanitaires affecteront par ailleurs la production dans des proportions encore difficiles à quantifier. 

Ensuite, nous disposons de peu de visibilité sur les plans de relance qui vont être mis en place par les Etats, et sur les paramètres finaux des dispositifs de soutien créés par l’Union européenne. Enfin, il ne faut pas oublier que cette crise, contrairement à celle de 2008-2009 qui avait privé temporairement les économies du soutien des banques, ne touche pas uniformément tous les secteurs. Certaines entreprises et certaines filières ont vu leurs revenus péricliter, d’autres progresser. Cette asymétrie rend donc l’exercice de la prévision particulièrement difficile.