Communauté financière

Julien Maldonato, associé conseil services financiers et innovation chez Deloitte France

«Les monnaies digitales de banques centrales sont devenues une préoccupation mondiale»

Option Finance - 14 février 2020 - Propos recueillis par Thomas Feat

Comme le rappelle Deloitte dans une étude publiée récemment, un certain nombre d’institutions financières responsables des politiques monétaires, dont la Banque de France, ont annoncé ces derniers mois avoir lancé des expérimentations portant sur la création de monnaies digitales de banques centrales (MBDC). De quoi s’agit-il exactement ? 

Une monnaie digitale de banque centrale est une nouvelle forme de représentation numérique d’une monnaie fiduciaire. A la différence des monnaies fiduciaires numérisées habituelles, les monnaies digitales de banques centrales ne seraient pas échangées via des canaux conventionnels, mais via de nouveaux réseaux reposant sur des technologies blockchain ou apparentées. En fonction des pays, les monnaies digitales de banques centrales sont susceptibles de revêtir plusieurs formes : des actifs transitants via des comptes administrés par des institutions monétaires, des jetons digitaux, des unités de comptes dotées des mêmes propriétés et ayant le même cours que leurs sous-jacents, etc. Il faut bien préciser que le concept est encore imprécis et amené à évoluer dans les prochaines années. 

Pourquoi les banques centrales se sont-elles lancées dans de telles expérimentations ? 

Cela tient à trois raisons. D’abord, la part des paiements en espèces dans les échanges financiers ne cesse de se réduire à l’échelle internationale. Si la pratique ne fait encore que s’éroder en France, à raison de 2 % en valeur par an, elle est devenue presque obsolète dans certains pays, comme la Suède. Les institutions financières responsables de la mise en œuvre des politiques monétaires cherchent à prévenir la disparition inévitable, à terme, du cash, en créant de nouveaux dispositifs de règlement qui répondent davantage aux usages contemporains. Ensuite, les réseaux et outils de monétique qui servent actuellement de support aux échanges financiers ont déjà près de trente ou quarante ans, et sont loin d’être exempts de défauts en matière de coût, de transparence, de rapidité et de sécurité. L’utilisation de technologies apparentées à la blockchain comme véhicule de la monnaie digitale permettrait de pallier ces inconvénients. Enfin, le développement de ces monnaies digitales répond à un enjeu de souveraineté face au développement de stablecoins privés et centralisés tels que le libra, et à l’incursion des géants de la Tech dans l’industrie financière.

Combien de projets ont été recensés à ce jour ? 

En décembre, la Banque de France a annoncé le lancement de travaux sur la création éventuelle d’un «stablecoin» dit «de gros», dont l’usage serait limité dans un premier temps aux échanges interbancaires et aux grandes entreprises, sans toutefois donner plus de détails sur sa démarche. L’institution s’apprête à lancer une consultation auprès d’acteurs privés pour mener à bien ces réflexions. A l’échelle européenne, la BCE et les différentes institutions monétaires de la zone euro planchent sur la création d’un «e-euro», sujet évoqué par Christine Lagarde elle-même lors de sa prise de fonction en novembre dernier. En Chine, la banque centrale est sur le point, affirme-t-elle, de lancer son «crypto-yuan», utilisable dans le cadre de transactions domestiques. Il y a quelques semaines, six banques centrales, dont la Banque du Canada, en collaboration avec la Banque des règlements internationaux (BRI), ont créé officiellement un groupe de recherche sur le sujet. Selon une étude récente de la BRI, pas moins d’une quarantaine d’institutions financières de par le monde auraient lancé, ces deux dernières années, des travaux en lien avec cette question. En peu de temps, la création de telles monnaies est devenue une préoccupation mondiale.