Entreprises & finance

Croissance externe

Les PME françaises restent offensives

Option Finance - 27 novembre 2020

Malgré la récession provoquée par la crise sanitaire, de nombreuses PME ont fait le choix de mener à bien des projets d’acquisition amorcés avant la mise en place du premier confinement. Elles y voient un moyen de gagner des parts de marché en prévision de la relance.

Poursuivre ses projets de croissance externe en temps de crise peut paraître un pari osé. Pourtant, au troisième trimestre 2020, les opérations de fusions et acquisitions impliquant une entreprise française ont atteint 73,6 milliards de dollars, soit un montant plus de quatre fois supérieur à la valeur enregistrée au trimestre précédent, période durant laquelle les fusions étaient tombées à leur plus bas niveau depuis 2012, selon Refinitiv. Ce troisième trimestre marque même le meilleur démarrage de seconde partie d’année pour le M&A français depuis 2010 ! Sanofi, par exemple, a lancé une offre d’achat sur la société néerlandaise de biotechnologie Kiadis Pharma pour un montant de 308 millions d’euros, tandis que Teleperformance, spécialisé dans les services aux entreprises en solutions digitales intégrées, a pour sa part annoncé, fin octobre, le rachat aux Etats-Unis de la plateforme de santé en ligne Health Advocate, pour un montant de 690 millions de dollars. Mais cette stratégie de conquêtes n’est pas le monopole des grands groupes et séduit aussi des entreprises de taille plus modeste.

Valorisations : des opportunités à saisir en 2021 ?

l Avec la crise économique, certains acquéreurs observent un changement de profil des entreprises candidates à un rachat. «Avant la pandémie, nous étions approchés par des sociétés qui souhaitaient s’adosser à des structures comme la nôtre pour renforcer leur positionnement sur le marché, observe Didier Zeitoun, président de Magellan Partners. Or, depuis cet été et surtout depuis le mois de septembre, nous recevons beaucoup plus de dossiers de demandes d’acquisitions soit de la part de sociétés qui ont très mal traversé la crise, soit de la part d’entités dont la maison mère est en difficulté financière.»

l Pour l’instant, l’impact de la crise sur les valorisations n’est pas encore évident. Alors que selon l’indice Argos, le multiple d’acquisition médian des PME européennes non cotées oscillait au premier semestre entre 9,2 fois et 9,3 fois l’Ebitda de la cible, (contre 10,3 fois fin 2019), il est remonté à 10,1 fois au troisième trimestre.

Des cibles repérées en 2019

En effet, de nombreuses PME-ETI ont choisi de passer à l’offensive. C’est le cas par exemple de l’entreprise Nutrisens (85 millions de chiffre d’affaires en 2019), spécialisée dans l’alimentation médicalisée destinée aux hôpitaux et aux Ehpad, qui a conclu cet été le rachat du site de production espagnol IPCO, engagé avant le premier confinement. «Nous connaissions cette entreprise avant la pandémie de la Covid-19, confie Georges Devesa, président-directeur général de Nutrisens. Malgré la crise, nous avons quand même décidé d’aller au bout de l’opération : notre état d’esprit était de se dire que les 12, voire les 24 prochains mois, seraient sans doute difficiles, mais que nous devions quand même conserver notre feuille de route.»

Opérant dans le conseil en organisation du travail, Magellan Partners (145 millions d’euros de chiffres d’affaires en 2019) partage la même approche. «Les crises sont toujours des moments de créativité, d’innovation», explique Didier Zeitoun, son président. Les évolutions provoquées par la pandémie incitaient l’entreprise, il est vrai, à miser sur le développement de son activité informatique. «Avec le premier confinement, nous avons constaté que l’organisation du travail devait changer : alors qu’un manager dans une banque avait son équipe autour de lui, il se retrouve aujourd’hui avec un effectif constamment ou partiellement en télétravail en raison des systèmes de rotation du personnel, poursuit Didier Zeitoun. Cette évolution des méthodes de travail oblige les entreprises à repenser leurs process, à sécuriser l’accès à distance de certaines informations et à digitaliser leurs procédures.» Afin d’en tirer profit, Magellan Partners a finalisé, le 30 avril dernier, le rachat de Karoo, pure player Salesforce (plateforme de relation client permettant de centraliser toutes les données et outils de travail dans le cloud) pour lequel les négociations avaient démarré à la fin de l’année 2019.

Une situation financière solide

Certes, l’activité des acquéreurs n’avait pas réellement pâti du fait du premier confinement démarré en mars dernier. «Nous sommes dans un métier où nos consommateurs ont besoin de continuer à être alimentés tous les jours, souligne Georges Devesa. Dans ce contexte, en tant qu’activité essentielle à la nation, nos sites de production ont pu continuer à fonctionner normalement malgré le confinement. Aussi, après examen de notre situation financière, et même si nous avons été contraints de surveiller de près notre trésorerie, nous avons décidé que le rachat d’IPCO serait bénéfique pour l’entreprise.»

Mais si la trésorerie de ces entreprises semble avoir été épargnée par la crise et est restée suffisante pour poursuivre leurs projets croissance externe, il n’en demeure pas moins que la démarche relève d’un véritable choix financier. «Avant de signer, vous vous posez beaucoup de questions, poursuit Georges Devesa. Vous vous dites : est-ce que je fais une bêtise, ne ferais-je pas mieux de conserver ma trésorerie afin de sécuriser ma capacité d’endettement si la crise se durcit ?».

Dans ce contexte, les négociations d’acquisition ont tout de même fait l’objet de longues réflexions. «Nous avons pris le temps de mesurer les conséquences d’une telle acquisition pour notre groupe et d’échanger avec le vendeur sur l’impact de la crise sanitaire sur la société IPCO, ajoute Georges Devesa. Mais, dans cette période qui laisse peu de visibilité économique, vous devez aussi savoir vous appuyer sur votre intuition et votre expérience pour décider d’aller au bout de votre démarche.»

Une démarche financière prudente

Toutefois, afin de s’assurer un filet de sécurité en cas de durcissement de la crise économique, leur trésorerie a été renforcée par les mesures d’aides d’urgence mises en place par le gouvernement. L’entreprise Nutrisens, par exemple, a demandé un prêt garanti par l’Etat de 1,1 million euros. Une prudence suivie également par Magellan Partners qui n’a pas hésité à faire appel à ces aides dès le mois de mars. «Dans le dur de la crise, à côté du chômage partiel appliqué à seulement 15 % de nos 1 200 collaborateurs, nous avons eu surtout recours à la possibilité de report de paiement des charges fiscales et sociales, indique Didier Zeitoun. Nous avons également demandé un prêt garanti par l’Etat de 5 millions d’euros qui n’a pas été utilisé pour le moment.» De quoi permettre d’envisager l’avenir plus sereinement et de continuer d’étudier des projets de croissance, d’autant plus que la récession est de nature à créer des «opportunités» compte tenu de la révision à la baisse du prix de certaines cibles potentielles (voir encadré).

Pour l’heure, ces acquisitions de crise se sont révélées payantes. «Grâce au rachat de Karoo en avril dernier et à la taille du nouvel ensemble, nous avons d’ores et déjà accès à de nouveaux prospects, notamment des sociétés du CAC 40 mais aussi de nombreuses ETI et PME dans le secteur industriel et celui des services», se réjouit par exemple Didier Zeitoun, qui n’exclut pas de nouvelles acquisitions dans les prochains mois. Un cas loin d’être isolé, à en croire les banquiers d’affaires. 

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