Communauté financière

Interview - Jean-François Boulier, professeur à l’ISFA et président de l’Af2i (Association française des investisseurs institutionnels)

«L’investisseur ne doit pas oublier qu’il a un pouvoir d’allocation»

Option Finance - 10 juillet 2017 - Propos recueillis par Valérie Nau

Jean-François Boulier, président, Af2i
Af2i

Contributeur régulier de la rubrique «Asset management» d’Option Finance, vous venez de rédiger un ouvrage, Chronique d’une très grande crise*, à partir des analyses que vous avez rédigées entre 2001 et 2015. Quel était votre objectif ?

Je voulais d’abord revenir sur la crise financière en ayant pris du recul et en racontant cette période de façon objective. La crise a comporté beaucoup d’éléments négatifs, mais elle a masqué également des évolutions positives, comme celle de la Chine, qui est devenue un contributeur majeur à la croissance mondiale, ou de l’euro, qui a tenu malgré la crise des dettes souveraines européennes. J’avais également pour objectif d’expliquer en quoi consiste l’activité du gérant, comment il peut être amené à commettre des erreurs et quelle est – malgré tout ! – sa valeur ajoutée.


Avec le recul, comment s’expliquent ces erreurs de jugement ?

D’abord, il arrive que l’on perçoive certains signes anormaux sans en mesurer la portée exacte. Début juillet 2007, j’avais par exemple remarqué que la prime sur les obligations était plus intéressante que celle sur les actions. Cela traduisait un déséquilibre mais je n’avais pas complètement perçu lequel. Par ailleurs, l’interprétation de certains événements par le marché peut être très difficile à anticiper, comme on l’a vu par exemple lors de la crise grecque. Beaucoup d’investisseurs se sont focalisés sur la solvabilité des Etats en Europe mais celle d’autres Etats a été mal appréciée, en particulier en ce qui concerne les continents asiatique et américain. Mais comme les investisseurs de ces régions ont un poids important sur le marché européen, les autres intervenants sont obligés de tenir compte de leur point de vue.

Enfin, les mêmes causes ne produisent plus les mêmes effets : dans mes chroniques, je vois l’inflation arriver en permanence… alors qu’elle n’arrive jamais, sauf momentanément en 2007, et en fin de période ! Pourtant, la masse monétaire mondiale est colossale : le bilan des grandes banques centrales internationales a été multiplié par quatre et M1 représente plus d’une année de PNB de la planète. Comment les banques centrales vont-elles détruire cette monnaie ? Un vrai débat sur le sujet serait le bienvenu.


Vous venez d’être nommé président de l’Af2i. Quelles leçons tirez-vous, pour les investisseurs, de cette période ?

Avec la crise, les investisseurs ont réalisé qu’un placement devait être analysé non seulement sous l’angle de sa rentabilité et de son risque, mais aussi de sa liquidité. On a vu quels problèmes l’évolution de cette dernière pouvait poser sur les fonds monétaires, les dettes gouvernementales en euros…On le voit encore actuellement sur les obligations corporate, dont le taux de rotation devient très faible quelques semaines après leur émission. Globalement, des progrès ont été accomplis en matière de liquidité, mais les mouvements de marché, les interactions entre les acteurs sont encore mal appréhendés.

Par ailleurs, l’investisseur ne doit pas oublier qu’il a un pouvoir d’allocation : dès lors qu’il a défini une politique de long terme avec un objectif précis, il peut dégager de la performance en procédant à des arbitrages entre les actifs en fonction de leur valorisation. L’analyse de la période 2001-2015 montre que la prime de risque constitue à ce titre un indicateur plutôt fiable : quand les actifs sont objectivement trop chers ou trop bon marché, il faut se dire qu’il est temps d’intervenir sur son portefeuille. Appliquée à grande échelle, cette règle de gestion de bon sens aurait aussi une vertu stabilisatrice sur les marchés.
 

* MA Editions-Eska.

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