Communauté financière

Interview - Isabelle Huault, présidente de l’université Paris-Dauphine

«Nous sommes bien placés pour être précurseurs dans le domaine numérique»

Option Finance - 14 janvier 2019 - Propos recueillis par Valérie Nau

Réputée chez les professionnels de la finance pour la qualité de son enseignement, l’université Paris-Dauphine s’apprête à fêter cette année son cinquantième anniversaire. Sa présidente Isabelle Huault fait le point sur les enjeux auxquels est confronté son établissement dans un contexte de forte compétition internationale et de montée en puissance de la thématique numérique.

Professeure à l’université Paris-Dauphine depuis 2005, Isabelle Huault en a a pris la présidence en décembre 2016. Elle est diplômée de l’EM Lyon, docteur en sciences de gestion et agrégée des universités.

Vous avez été nommée il y a deux ans présidente de l’université Paris-Dauphine. En quoi celle-ci est-elle quelque peu atypique dans le paysage français?
Paris-Dauphine a été créée en 1968 à l’occasion d’une grande réforme de l’enseignement supérieur menée par le ministre de l’époque, Edgar Faure. L’enjeu était à la fois de répondre à la crise universitaire qui venait d’avoir lieu et de créer des universités pluridisciplinaires pour faire évoluer le modèle traditionnel des facultés, jusqu’alors très cloisonné. Vincennes a ainsi été créée à l’est de Paris et Dauphine à l’ouest. Cette dernière s’est consacrée aux sciences de l’organisation et de la décision, en se développant autour de six disciplines : les mathématiques, l’informatique, les sciences de gestion (dont la finance), l’économie, le droit, et les sciences sociales. L’originalité de l’établissement tient également à son caractère hybride, à mi-chemin entre l’université classique et une grande école, avec depuis longtemps une sélection des étudiants dès la première année.
Nous avons en outre toujours valorisé la recherche. Si Paris-Dauphine est effectivement connue dans le domaine de l’économie, du management et de la finance, qui sont des composantes très importantes de son identité, elle l’est tout autant pour les mathématiques et l’informatique. Notre centre de recherche en mathématiques est très réputé et compte parmi ses anciens professeurs ou étudiants des lauréats de la médaille Fields comme Pierre-Louis Lions et Cedric Villani, ou le prix Nobel d’économie Jean Tirole, titulaire d’un doctorat de mathématiques de la décision.

L’internationalisation est devenue un enjeu important pour l’enseignement supérieur. Comment affrontez-vous cette compétition ?
Nous avons une forte réputation en France, sur laquelle nous voulons nous appuyer pour nous développer au niveau européen et même mondial. Un premier levier a été initié par mon prédécesseur, à travers la création de campus à l’étranger (à Tunis, Londres, Casablanca et sous forme d’une licence délocalisée à Madrid). Il faut à présent faciliter la circulation des étudiants entre ces campus. Le deuxième levier, c’est l’amplification de la mobilité internationale. Nous menons des efforts particuliers pour que la totalité de nos étudiants en licence partent un semestre, voire deux, à l’étranger. Aujourd’hui c’est le cas de 85 % de ceux en licence. Nous voulons de même accueillir davantage d’étudiants internationaux.
Le troisième levier, c’est notre appartenance à l’alliance Sigma (Social Impact and Global Management Alliance), une alliance internationale d’universités de différents pays (au Danemark, en Autriche, au Japon, en Chine, à Singapour…), elles aussi présentes dans le domaine du management et des organisations. Cette alliance nous permet de nouer des coopérations scientifiques, de créer des doubles diplômes avec des institutions prestigieuses et donc d’asseoir notre positionnement international.
Enfin, nous faisons partie de Paris Sciences et Lettres (PSL), une université intégrée créée en 2011 qui regroupe des établissements prestigieux comme l’Ecole Normale Supérieure, l’Ecole de chimie, l’ESPCI, l’Ecole des Mines, l’EPHE… La création de PSL permet non seulement de renforcer la pluridisciplinarité de ces établissements mais aussi la visibilité internationale de chacun d’entre eux, notamment dans les classements internationaux.

Quel est l’impact de ces évolutions sur l’enseignement en finance ?

Nous sommes en train de monter une offre de formation au sein de PSL au niveau du master et du doctorat. Un de ces «programmes gradués» est en cours d’élaboration par les équipes finance de Paris-Dauphine, qui en est l’établissement pilote. Ce projet devrait être opérationnel en 2019-2020 et permettra de renforcer notre visibilité auprès des étudiants en master et des doctorants étrangers.
Plus généralement, nous proposons des masters en finance dans différents départements, qu’il s’agisse des sciences de gestion, de l’économie, des mathématiques… Il y a quatre ans, il a été décidé de créer une «house of finance» pour rassembler toutes les compétences et expertises de Dauphine dans ce domaine, et mettre en valeur, notamment au cours de manifestations publiques, tous nos travaux et programmes de formation et de recherche. C’est l’occasion pour nous de rappeler que la finance est un élément central du positionnement de Paris-Dauphine, et qu’elle bénéficie de la pluridisciplinarité de notre établissement.

Comment abordez-vous la montée en puissance des sujets liés au numérique ?

Le numérique est un autre enjeu important pour nous. Compte tenu des besoins très élevés dans ce domaine, nous avons décidé de mettre l’accent sur un grand programme de formation et de recherche baptisé «Dauphine numérique», en créant des unités d’enseignement autour des sciences des données et de l’intelligence artificielle (IA) et en initiant des programmes scientifiques pluridisciplinaires. Grâce au résultat financier dégagé l’année dernière par l’université, nous pouvons investir un million d’euros en fonds d’amorçage, pour financer ces projets innovants. Les sciences au cœur de l’IA sont évidemment les mathématiques et l’informatique, mais les sciences sociales peuvent aussi éclairer les enjeux sociaux, organisationnels, éthiques liés au numérique tout comme le droit, l’économie et la gestion qui apportent chacun des méthodes et un éclairage spécifiques.
Grâce aux disciplines dont elle dispose, Paris-Dauphine est donc particulièrement bien placée pour être précurseur dans ces domaines. Ce programme devrait démarrer cette année.

Paris-Dauphine se caractérise également par une forte proximité avec la communauté économique et financière. Comment ont évolué les relations avec les entreprises ?
Dès l’origine, les fondateurs étaient convaincus de l’importance d’ancrer l’université dans la société pour éclairer la décision publique et privée. Les entreprises restent à ce titre des partenaires clés pour nous. Elles représentent d’abord une source d’insertion professionnelle importante pour nos étudiants, en termes de recrutements mais aussi de stages, de formations en apprentissage… Ces liens sont également utiles pour les programmes scientifiques : des chaires sont montées avec des entreprises, comme cela a été le cas dernièrement sur les fintechs. Par ailleurs, beaucoup de praticiens d’entreprises sont membres de comités de perfectionnement dans le cadre des masters, ce qui nous permet de suivre l’évolution des différents métiers.
Enfin, les entreprises sont aussi pourvoyeuses de ressources pour notre université. De manière générale, 40 % de notre financement provient en effet de ressources propres, réparties entre la formation continue, la taxe d’apprentissage, les contrats avec les institutions publiques et les entreprises, et les droits d’inscription. Globalement, nous sommes ainsi en relation avec plus de 1 500 entreprises, et huit d’entre elles (Atalian, BNP Paribas, groupe Caisse des Dépôts, le groupe Crédit Agricole, Mazars, Natixis, Société Générale et Veolia) sont des partenaires globaux et campus de l’université.
Nous avons par ailleurs cherché à mieux structurer cette relation en créant il y a un an une direction des relations avec les entreprises : celles-ci bénéficient désormais d’un point d’entrée à l’université, un guichet unique qui les dirige vers les acteurs de l’université les plus pertinents en fonction de leurs demandes. Nous sommes également en train de mettre en place un projet de customer relationship management (CRM) pour renforcer nos liens avec nos partenaires et élargir leur liste.

N’est-il pas dommage pour les acteurs de l’économie que les travaux des chercheurs restent encore trop souvent confidentiels ?
De nombreux sujets dans les domaines qui sont les nôtres pourraient effectivement intéresser un public plus large que les lecteurs traditionnels de la recherche académique. Un des axes de notre action est de faire en sorte que la connaissance scientifique soit mieux diffusée dans le monde socio-économique, même si l’utilité d’une recherche n’est pas forcément à court terme. Les chercheurs ont sans doute des efforts à faire dans la vulgarisation de leurs travaux, mais il ne faut pas non plus attendre d’eux qu’ils produisent un mode d’emploi ou un prêt-à-penser immédiat.

À lire aussi

Interview - Sarah N’Sondé, responsable de l’analyse sectorielle, Coface

«La décélération de l’activité concerne tant les Etats-Unis que l’Asie et l’Europe»

Interview – Gaétan Rougevin-Baville, chief operating officer, Meero

«Une entreprise de la French Tech peut aujourd’hui rayonner internationalement depuis Paris.»