Financement des entreprises et Trésorerie

Interview - Jacques-Aurélien Marcireau, gérant du fonds Edmond de Rothschild Fund Global Data, Edram

«La tech française est un supermarché servant à alimenter les leaders mondiaux.»

Option Finance - 21 novembre 2016 - Propos recueillis par Arnaud Lefebvre

Marchés financiers

Jacques-Aurélien Marcireau, gérant du fonds Edmond de Rothschild Fund Global Data, Edram
Edram

Alors que le réseau social français Viadeo a vu son cours chuter de près de 95 % depuis son introduction en Bourse en juillet 2014, son nouveau PDG s’est alarmé des problèmes de trésorerie du groupe et vient de qualifier la valeur d’«investissement spéculatif». Vous êtes un spécialiste des valeurs technologiques. Qu’en pensez-vous?

L’échec de Viadeo met en lumière un problème profond qui dépasse le seul cadre de l’entreprise. Le secteur tech, en particulier le segment Internet, s’inscrit dans une logique de «winner takes all» : c’est en effet l’entreprise qui parvient la première à s’imposer sur son marché qui remporte tout. Le fait que LinkedIn investisse massivement pour s’implanter dans plusieurs pays lui a ainsi permis d’attirer des utilisateurs toujours plus nombreux. Ce cercle vertueux s’est transformé pour ses concurrents, Viadeo mais aussi son concurrent allemand Xing, en cercle vicieux, ceux-ci n’ayant pas eu la force de frappe financière pour résister.

L’autre illustration française de ce phénomène est, dans le non-coté, Dailymotion. Le site de vidéos en ligne a en effet été créé en même temps que le leader actuel du secteur, l’américain YouTube, en 2005. Au tout début, les deux sociétés ont bénéficié des mêmes atouts : levées de fonds d’amorçage de quelques dizaines de millions d’euros ou de dollars, recrutement de collaborateurs de talent… Mais, rapidement, YouTube s’est fait racheter par Google, ce qui lui a offert des marges de manœuvre financières colossales pour accélérer son développement à l’international. Pendant ce temps, Dailymotion a végété pendant quatre ans sans financements supplémentaires, avant finalement de voir Orange entrer à son capital. Mais il était trop tard pour rattraper le retard accumulé.

Ces deux exemples démontrent qu’une entreprise française du secteur tech ne pourra pas s’imposer si elle n’est pas en mesure de s’appuyer sur un écosystème complet (investisseurs pouvant aller jusqu’à quelques centaines de millions d’euros, leaders établis). Or, en France, ces relais manquent. Dans ce contexte, il y a un risque que la tech française, qui regorge pourtant de start-up intéressantes et d’ingénieurs talentueux, reste un supermarché servant à alimenter les leaders mondiaux.      


Ce phénomène peut-il être enrayé ?

La tech française n’a quasiment pas de première ligne, c’est-à-dire de leaders mondiaux, mais une seconde ligne intéressante. Or celle-ci est de plus en plus composée de groupes industriels (Schneider Electric, Orange…), de banques et d’assureurs, qui investissent massivement dans les nouvelles technologies. Hormis Criteo, les principales expositions françaises dans mon portefeuille thématique sont à ce titre Axa et Orange. Selon moi, ces acteurs sont de nature à aider les jeunes pousses françaises à franchir le cap nécessaire.


Entre les déboires de Viadeo, l’échec de Deezer à s’introduire et les cotations des techs françaises Criteo et Talend aux Etats-Unis, n’êtes-vous toutefois pas inquiet en ce qui concerne l’attractivité de la place de Paris pour le secteur tech ?

Je suis à l’inverse plutôt confiant, les investisseurs actifs sur la place de Paris témoignant d’un réel intérêt pour ce secteur d’activité. Pour que cet appétit se matérialise, encore faut-il toutefois qu’une entreprise technologique française parvienne à s’imposer comme leader soit sur une niche, soit sur un marché plus large. Or, en France, ce type de candidats potentiels existe, à l’instar de Blablacar, Sigfox ou encore OVH.com. Pour les entreprises, le choix de Paris ou d’une autre place européenne peut également se révéler bénéfique – même si une double cotation devrait être l’option dominante. Dans la mesure où il y a aujourd’hui peu de valeurs tech cotées sur le continent, ces dernières sont susceptibles de bénéficier de l’«effet rareté». On le constate d’ailleurs aujourd’hui : des groupes comme Dassault Systèmes ou SAP affichent des multiples de valorisation sensiblement plus élevés que leurs concurrents américains, de l’ordre parfois de 30 %. Cet écart s’explique en partie par la palette de choix moins importante à la disposition des investisseurs européens, qui soutient mécaniquement les cours des groupes concernés.