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Les ETI attirent les fonds souverains

Option Finance - 31 mars 2017 - Astrid Gruyelle

Fonds souverains, ETI

Alors qu’il y a une dizaine d’années seules les grandes entreprises françaises pouvaient bénéficier de financements de fonds souverains étrangers, ces derniers se tournent désormais de plus en plus vers des ETI de secteurs variés. Celles-ci trouvent en ces acteurs de nouveaux investisseurs de long terme susceptibles de leur apporter un appui pour leur développement à l’international.

RDIF, QIA, KIA, PIF, IPIC… Si ces acronymes restent abscons pour le grand public, ils le sont moins pour les directeurs financiers d’entreprises françaises qui ont de plus en plus l’opportunité d’accueillir à leur capital… des fonds souverains ! Ainsi, en octobre dernier, le verrier Arc finalisait un accord avec un consortium d’investisseurs comprenant notamment le RDIF, le fonds russe d’investissement direct, et Mumtalakat, le fonds souverain du royaume du Bahreïn. De son côté, le fonds souverain du Qatar, QIA, participait au rachat du spécialiste des systèmes de chauffage et de refroidissement électriques pour l’industrie Vulcanic. Un mois plus tard, c’était au tour du fabricant d’enceintes haut de gamme Devialet de réaliser une levée de fonds accueillant le fonds qatari à sa table.

Cette succession d’opérations impliquant des entreprises de taille intermédiaire (ETI) françaises ne reflète toutefois pas une tendance complètement nouvelle. Les fonds souverains ont commencé à montrer de l’intérêt pour ce type de sociétés depuis maintenant un peu plus de deux ans, après ne s’être longtemps intéressés qu’aux seuls grands groupes. Alstom, Sanofi, Total, Airbus Group, Lagardère, LVMH, Vivendi, Vinci figurent ainsi parmi les premiers français à avoir accueilli ce type d’investisseurs à leur capital. «Initialement, les financements des fonds souverains étaient principalement dirigés vers les grandes entreprises cotées et les sociétés du secteur immobilier, rappelle Bertrand Valet, managing director au sein de l’équipe EMEA financial sponsor coverage chez Bank of America Merrill Lynch. C’est notamment par ce biais que les pays du Golfe ont commencé à placer leurs revenus issus du pétrole.»

Laurent Vigier, président directeur général, Caisse des dépôts et consignations International Capital
Caisse des dépôts et consignations International Capital

Mais, depuis, les fonds souverains ont élargi progressivement leur champ d’intervention. «Même s’ils font preuve de prudence, ils cherchent de plus en plus à diversifier leur portefeuille, constate Laurent Vigier, président directeur général de la Caisse des dépôts et consignations International Capital (CDC IC). Aujourd’hui au nombre de 54 avec 7 300 milliards d’euros d’actifs sous gestion, ils se tournent vers des actifs alternatifs et montrent notamment un véritable intérêt pour les ETI françaises.»


Une structure d’investissement dédiée

La France encourage ce mouvement depuis 2014, date à laquelle elle a créé une structure d’investissement destinée à faciliter l’entrée en relation des ETI hexagonales avec les fonds souverains, la CDC IC. «Depuis son lancement, cette filiale de la Caisse des dépôts et consignations a noué des partenariats avec les fonds souverains de six pays (Qatar, Emirats Arabes Unis, Russie, Arabie saoudite, Corée, Chine) qui lui ont permis de disposer d’une capacité d’investissement de 4 milliards d’euros, détaille Laurent Vigier. En trois ans, 800 millions d’euros ont été déployés pour financer des ETI françaises de tous secteurs ayant vocation à se développer à l’international.» La mission de cette structure consiste ainsi à capter cette manne de liquidités en faveur de la France. «Même si la destination principale de ces investisseurs reste les Etats-Unis, l’Europe devient de plus en plus attractive et reçoit aujourd’hui un tiers de leurs investissements, relève Laurent Lévêque, global head of official institutions coverage chez BNP Paribas. Parmi les pays européens, la France arrive en cinquième position, après l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne et la Hollande.»

Michael Maringe, banquier conseil et responsable du suivi des financial sponsors pour la France, la Belgique et le Luxembourg, Société Générale CIB
Société Générale CIB

Attirer ces acteurs aux critères d’investissement exigeants n’a en effet rien d’évident. Les fonds souverains cherchent à investir dans des sociétés disposant d’un profil de risque plus faible que la moyenne des investisseurs et favorisent ainsi des secteurs générateurs de cash flow comme les biens de consommation, l’immobilier ou la santé. «Les sociétés de ces secteurs rentables constituent pour eux des placements financiers sûrs à long terme, explique Michael Maringe, banquier conseil et responsable du suivi des financial sponsors pour la France, la Belgique et le Luxembourg chez Société Générale CIB. Ils cherchent également à repérer des entreprises de secteurs importants pour leur propre économie : le fonds souverain de Singapour, Temasek, a par exemple racheté, fin 2014, 10 % de la société française GTT car il disposait d’autres investissements dans le secteur du gaz naturel liquéfié en Asie. La même année, il a également investi directement dans Ceva Santé Animale pour notamment supporter le développement de cette société en Asie.»

Des financements de long terme

Pour les ETI, cette nouvelle opportunité de financement n’est pas négligeable compte tenu du paysage hexagonal. «La France manque d’investisseurs en capital de long terme, souligne Michael Maringe. Dans ce contexte, il peut être bon pour les ETI françaises de susciter l’intérêt des fonds souverains.» En effet, ces derniers sont en mesure de répondre à leurs différents besoins de financement. «Ils font preuve de souplesse en proposant des fonds propres comme dans le cas de Devialet, mais aussi de la dette», détaille Laurent Vigier.

Tim Gollin, CEO et président exécutif, Arc
Arc

Actionnaires ou prêteurs, les fonds souverains s’inscrivent en outre dans une optique de long terme. «Nous avons bénéficié d’un accord de financement par un consortium comprenant notamment la CDC IC, le RDIF et le fonds du royaume du Bahreïn d’un montant pouvant s’élever jusqu’à 250 millions d’euros avec une maturité de sept ans et un remboursement in fine, explique Tim Gollin, CEO et président exécutif du groupe Arc (849 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2015). Cette échéance correspond bien à notre projet de développement qui s’inscrit sur le long terme.»

En tant qu’actionnaires, les fonds souverains présentent également l’avantage de raisonner sur longue période. «Ils sont flexibles sur leur horizon de sortie, observe Laurent Vigier. Ils exigent comme les autres investisseurs d’établir des scénarios de retrait de leurs capitaux, mais ils intègrent souvent la possibilité de prolonger leur engagement à plus long terme que les fonds communs de placement à risques, soit entre 5 et 10 ans.» Une politique qui les apparente à des investisseurs plutôt fidèles. «Les fonds souverains ne vont pas sortir du capital si la société enregistre un pic de valeur, appuie Laurent Lévêque. Ils garantissent donc une faible rotation des capitaux.»

Ils présentent en outre l’avantage de privilégier les participations minoritaires, du moins jusqu’à présent. «Contrairement à d’autres investisseurs, ils n’exigent pas d’être actionnaires majoritaires, note Michael Maringe. Dans les ETI comme dans les grands groupes, les fonds souverains n’ont pas vocation à s’emparer du contrôle de la société.» En revanche, ils peuvent entraîner d’autres investisseurs dans leur sillage en renforçant la visibilité des entreprises dans lesquelles ils sont actionnaires. «Dans certains cas, l’entrée au capital d’un fonds souverain dans une entreprise est communiquée au public, soit par la société elle-même, soit par le fonds comme c’est le cas du fonds norvégien qui publie la liste de ses participations, explique Laurent Lévêque. Dès lors, d’autres investisseurs sont susceptibles d’être attirés par la société car l’engagement d’un fonds souverain constitue pour eux la garantie de perspectives de croissance intéressantes.»

Enfin, disposer d’un financement de la part d’un fonds souverain peut aussi ouvrir aux entreprises des opportunités en termes d’exportation et d’implantation dans de nouvelles zones géographiques. «Alors que nous avions déjà des actionnaires français, américains, taïwanais, japonais et coréens, la présence de QIA à notre capital amplifie la dimension internationale de notre activité en l’élargissant à une nouvelle région, le Moyen-Orient, estime Luc Delambre, managing director de Devialet (60 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2016). Nous disposons désormais d’un point d’appui dans cette zone qui nous permettra de nous y implanter.» Pour certaines entreprises, cet avantage est même plus important que le fait d’obtenir des fonds. C’est le cas du groupe Arc : «Comme nous réalisons plus de la moitié de notre chiffre d’affaires dans des pays émergents comme la Chine et la Russie, nous recherchions davantage des partenaires locaux puissants dans ces pays que des financements, explique Tim Gollin. L’engagement des fonds souverains de ces pays à nos côtés nous permettra d’appuyer notre légitimité dans ces territoires difficiles d’accès.»

Des craintes persistantes

Autant d’arguments qui pourraient être de nature à convaincre progressivement les ETI, encore réticentes pour la plupart face à l’arrivée de ces nouveaux acteurs. Il est vrai que, lors de leurs premières interventions dans des entreprises françaises, ceux-ci se sont parfois comportés avec maladresse, arrivant en terrain conquis et faisant part d’exigences exorbitantes. «En 2007, lorsque je pilotais les finances de l’éditeur de solutions pour mobiles Streamezzo, le QIA a investi en capital à hauteur de 5 millions d’euros au second tour de table réalisé par la société, se rappelle Thierry Lemaitre, actuel directeur général adjoint en charge des finances chez SES-imagotag. S’estimant en position de force, il voulait obtenir à sa sortie une plus-value deux fois plus élevée que celle perçue par les investisseurs du premier tour de table, quel qu’en soit le montant ! Il a toutefois fini par renoncer à cette exigence.» 

Mais, depuis, les pratiques des fonds souverains se sont progressivement rapprochées de celles des autres investisseurs. «L’an dernier, les discussions avec les fonds souverains ont été semblables à celles que nous menons avec des investisseurs traditionnels, assure Tim Gollin. Conformément aux clauses prévues dans le financement, nous n’avons simplement pas le droit d’effectuer d’importants projets d’investissement qui ne soient pas inscrits dans le business plan. Mais nous ne sommes pas du tout contraints en termes de rythme d’investissement, alors que les fonds d’investissement anglo-saxons nous obligeaient par exemple à investir à des échéances définies à l’avance.» 

En revanche, un dernier point continue d’inquiéter les observateurs des fonds souverains. Ces acteurs sont en effet la propriété d’Etats étrangers, principalement du Moyen-Orient et d’Asie. Non seulement ces Etats ne sont pas tous démocratiques, mais ils peuvent également, de manière générale, agir comme concurrents de la France dans bien des secteurs de l’économie. Une étude publiée en juillet dernier par l’Observatoire de l’épargne européenne montre à ce titre le poids croissant pris par les fonds souverains et alerte sur les problèmes que cette tendance soulève. «Notre crainte principale a trait à la stratégie d’investissement des fonds souverains, souligne l’étude. Ces investisseurs étant responsables de la gestion de la richesse d’Etats, nous sommes en droit de nous demander s’il existe un biais politique dans leur stratégie d’investissement.» Des remarques qui appellent à la vigilance, d’autant que si les fonds souverains sont exigeants quant aux informations fournies par les entreprises, ils font pour la plupart encore preuve d’opacité sur leur propre fonctionnement.

Une professionnalisation des équipes internes

Laurent Lévêque, global head of official institutions coverage, BNP Paribas
BNP Paribas

Avec le temps, les fonds souverains ont renforcé progressivement leur structure interne. «Initialement, ils disposaient d’équipes limitées, observe Laurent Lévêque, global head of official institutions coverage chez BNP Paribas. Mais depuis, ils se sont sophistiqués et sont de plus en plus structurés comme des investisseurs institutionnels.» Ce renforcement est allé de pair avec un changement d’approche. «Ces fonds avaient auparavant l’habitude de recourir exclusivement à des intermédiaires pour placer leurs liquidités, observe Laurent Vigier, président directeur général de la Caisse des dépôts et consignations International Capital (CDC IC). Même s’ils persistent à le faire aujourd’hui, ils internalisent de plus en plus ce processus et interviennent davantage en direct ou en partenariat avec d’autres investisseurs.»

Les fonds souverains continuent ainsi de faire appel régulièrement à des intermédiaires. «Certains fonds ont par exemple pour habitude de donner leurs orientations stratégiques à des banques d’affaires, explique Laurent Lévêque. Elles se chargent ensuite de contacter les entreprises qui correspondent à leurs critères.» Depuis 2014, la CDC IC joue également ce rôle en permettant aux fonds de co-investir au sein d’ETI françaises. «Alors que nous levions des fonds, nous avons été contactés directement par CDC IC, explique Luc Delambre, managing director de Devialet. Dans le cadre de son partenariat avec le fonds souverain du Qatar (QIA), ce dernier a pris part à l’opération.» Ce n’est encore qu’à de rares occasions que les fonds souverains entrent en relation directe avec une entreprise. «Nous avions entamé les discussions avec le fonds russe d’investissement direct (RDIF) car nous avions déjà par le passé travaillé avec les représentants du fonds, raconte Tim Gollin, CEO et président exécutif du groupe Arc. Arc a donc fait l’objet du premier investissement réalisé par le partenariat entre la CDC IC et le RDIF, avec la participation du fonds souverain du royaume du Bahreïn.»

Les fonds souverains : des acteurs dynamiques

 Dans leur ensemble, les fonds souverains sont encore des acteurs récents. «Si certains sont anciens, comme le fonds du Koweït (KIA) créé en 1953, celui d’Abu Dhabi (Adia) créé en 1976, ou les deux fonds de Singapour, respectivement créés en 1973 et 1981, la plupart ont vu le jour dans les années 2000, relève Laurent Vigier, président directeur général de la Caisse des dépôts et consignations International Capital (CDC IC). Ils se montrent de ce fait très dynamiques.»

Certains fonds en particulier prennent de l’ampleur. «Au sein des Emirats Arabes Unis, l’émirat d’Abu Dhabi vient de fusionner en janvier les fonds d’investissement souverains Mubadala Development Company et International Petroleum Development Company (IPIC), note Bertrand Valet, managing director au sein de l’équipe EMEA financial sponsor coverage chez Bank of America Merrill Lynch. La nouvelle structure, Mubadala Investment Company, gère à présent 117 milliards d’euros d’actifs.»

Par ailleurs, de nouveaux acteurs continuent d’émerger. L’Indonésie vient ainsi d’annoncer en novembre dernier qu’elle allait lancer son fonds souverain avec l’ambition de gérer 320 milliards de dollars d’ici 2019. «L’Arabie saoudite a quant à elle exprimé l’an dernier sa volonté de faire du Public Investment Fund (PIF) le plus grand fonds d’investissement au monde, indique Laurent Vigier. Il gérera 2 000 milliards de dollars d’actifs, soit deux fois plus que l’actuel numéro un, le fonds souverain norvégien.» 

     

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